Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 2: White Aprons, Red Crosses
Les brancards claquaient contre les montants de la tente. Élise n'avait pas fermé l'œil depuis l'amputation, et pourtant, quand la première vague de blessés était arrivée à l'aube, elle avait trouvé la force de se lever, de suivre les autres infirmières, de faire ce qu'on lui disait de faire.
« Toi. La Française. »
La voix était tranchante comme un scalpel. Élise se retourna. Une femme d'âge mûr, la taille raidie par des années de discipline, la regardait avec des yeux couleur acier. Son uniforme était impeccable, son voile blanc immaculé, et sa bouche formait une ligne qui n'encourageait aucune familiarité.
« Je suis Matron Beaumont. On m'a dit que vous aviez tenu la jambe d'un soldat hier soir. »
— Oui, madame. Je n'avais pas le choix. Il fallait...
« Il fallait obéir aux ordres, c'est tout. Ici, vous obéirez à mes ordres. Vous ferez ce que je dis, quand je le dis, sans poser de questions. Vous comprendrez vite que dans une unité chirurgicale mobile, l'hésitation tue plus sûrement que les balles allemandes. »
Élise avala sa salive. « Oui, madame. »
« Bien. Vous commencez aujourd'hui. Vous ne connaissez rien, vous apprendrez vite, et si vous ne pouvez pas suivre, vous partirez. C'est clair ? »
— C'est clair, madame.
Matron Beaumont la toisa une dernière fois, puis désigna une pile de tabliers blancs et de voiles marqués de croix rouges. « Enfilez ça. Vous travaillez avec moi ce matin. Le Capitaine Ashford a besoin de mains supplémentaires en salle. »
Le nom fit battre le cœur d'Élise, mais elle garda le visage neutre. Elle enfila le tablier, noua le voile sur ses cheveux bruns, et suivit la matrone à l'intérieur de la tente principale.
L'air y était lourd, saturé d'éther et de sang. Trois tables d'opération s'alignaient sous la toile tendue, éclairées par des lampes à acétylène qui jetaient des ombres mouvantes. James Ashford était penché sur le premier patient, un homme jeune au visage gris, les mains enfoncées dans la cavité abdominale du blessé. Il ne leva pas les yeux quand elles entrèrent.
« Beaumont, il me faut plus de compresses. Et dites à cette fille de tenir la jambe gauche. »
Élise sursauta. Elle ne pensait pas qu'il l'avait remarquée. Elle s'approcha de la table, trouva la jambe gauche du soldat, l'immobilisa avec ses deux mains. Ashford jeta un coup d'œil rapide dans sa direction, un seul, puis retourna à son travail.
« Bonnes mains. Fermes. Ne bougez plus. »
Ce fut la seule chose qu'il lui dit de toute la matinée.
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L'apprentissage fut brutal. Matron Beaumont ne faisait pas de sentiment. Elle montra à Élise comment laver les plaies, changer les pansements, préparer les instruments, vider les seaux de sang, soutenir les hommes qui vomissaient de douleur et de peur. Elle lui apprit à ne pas reculer devant une blessure gangrenée, à ne pas détourner le regard quand un homme pleurait en appelant sa mère.
« Vous n'êtes pas là pour être leur mère, disait Beaumont. Vous êtes là pour les garder en vie assez longtemps pour que le chirurgien fasse son travail. C'est tout. »
Élise apprenait. Ses mains devenaient plus sûres, plus rapides. Elle comprenait les gestes avant qu'on ne les lui demande, devinait où une compresse manquait, quand un patient allait vomir ou convulser. Elle travaillait sans s'arrêter, le dos courbé, les paumes rougies par le savon et l'eau de Javel, jusqu'à ce que la lumière du jour décline et que la vague de blessés diminue.
À la fin de l'après-midi, elle fut envoyée dans la tente de convalescence pour distribuer de la soupe et du pain. C'était le seul moment de répit. Les hommes étaient allongés en rangées serrées, certains endormis, d'autres regardant le plafond de toile avec des yeux qui ne voyaient rien. On ne leur donnait pas de morphine, sauf pour les plus gravement atteints. On leur donnait de la soupe, du pain, et parfois un mot gentil.
Élise servait un soldat blessé à l'épaule quand elle remarqua une lettre dépassant de la poche de sa vareuse, posée sur la chaise à côté de son lit. Elle ne l'aurait pas regardée, si le nom écrit sur l'enveloppe n'avait pas attiré son regard.
*Soldat Pierre Moreau, 3e Régiment de Zouaves.*
Son cœur s'arrêta.
« Cette lettre... » Sa voix était rauque. Elle s'éclaircit la gorge. « Cette lettre, elle est pour le soldat Moreau ?
— Oui, mademoiselle. » Le blessé parlait faiblement, la voix éraillée par la douleur. « Je devais la lui remettre. Nous étions ensemble au Bois des Caures, en février. Une patrouille. Je l'ai gardée, je devais la lui donner à la prochaine rencontre, mais... » Il ferma les yeux. « Je ne sais pas s'il est encore en vie. Les obus sont tombés. Nous avons été séparés. Quand je me suis réveillé, j'étais dans un trou, avec deux morts sur moi. Il n'était pas là. »
Élise saisit l'enveloppe. Le papier était souillé, froissé, marqué de boue séchée. Elle reconnut l'écriture immédiatement — celle de sa mère. Elle reconnaîtrait cette écriture entre mille. Elle la connaissait depuis qu'elle savait lire.
« Il faut que je la lui donne, dit-elle. C'est une lettre de famille. Elle est importante. »
Le blessé hocha faiblement la tête. « Si vous trouvez le soldat Moreau, mademoiselle. Si vous le trouvez vivant, dites-lui que Joël s'est souvenu. Il était un bon camarade. »
Élise glissa la lettre dans sa poche de tablier.
Elle n'en parla à personne.
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La nuit tomba rapidement. Élise venait de s'asseoir pour la première fois de la journée, les jambes en coton, quand le grondement du canon, loin au nord, se rapprocha. Elle le reconnut tout de suite maintenant — ce son profond, régulier, qui faisait trembler le sol sous ses pieds. Elle l'avait entendu, enfant, quand on disait que la guerre ne viendrait pas. Elle l'avait entendu, adolescente, quand on disait que ce serait fini avant Noël.
Le grondement devint un martèlement. Les lampes vacillèrent.
« Alerte ! » La voix d'Ashford retentit dans la nuit. « Évacuation immédiate ! On décroche, on emporte les blessés, on suit la route du sud. Allez, allez, allez ! »
La tente s'emplit de cris. Élise, encore engourdie de fatigue, se leva d'un bond. Le bruit des obus se rapprochait, sifflants, avant d'exploser quelque part dans la nuit — trop près. La terre tressauta.
« Les patients d'abord ! » criait Matron Beaumont. « Jamais l'inverse ! Vous entendez, Moreau ? Les patients d'abord ! »
Élise courut à la première civière. Elle ne savait pas qui elle portait, ne voyait que des visages gris dans la pénombre, des mains qui s'agrippaient, des yeux qui imploraient. Elle chargea un homme plus lourd qu'elle sur ses épaules avec l'aide d'une autre infirmière, et sortit dans la nuit froide.
Autour d'eux, le camp se démontait à toute allure. Les camions démarraient dans des nuages de poussière, les chevaux hennissaient, les moteurs toussaient. Élise trébucha sur une racine, se releva, continua. Le brancardier qui courait à côté d'elle tomba, touché par un éclat d'obus — elle le vit, silhouette sombre dans la lueur des incendies.
« Aidez-moi ! » cria-t-elle.
Le silence s'abattit. Elle était seule, avec un homme sur les épaules, un homme par terre, et des obus qui tombaient de plus en plus près.
Une main la saisit par le bras.
« Donnez-le-moi. »
C'était Ashford. Il avait le visage noir de suie, les yeux brillants d'une énergie dangereuse. Il chargea l'homme blessé sur son épaule avec un effort brut, et se mit à courir.
« Ne restez pas là, Moreau ! Le camion, là-bas, montez et ne regardez pas en arrière ! »
Élise ne regarda pas en arrière. Elle courut. Derrière elle, une moitié de la tente s'effondra dans un souffle de feu quand l'obus tomba à l'emplacement exact où elle croyait être encore debout.
Dans le camion en marche, entassée parmi les blessés, les jambes trempées de sang et de boue, elle ouvrit le col de son tablier et toucha la lettre, toujours dans sa poche.
Ce n'était pas un adieu. Si sa mère était morte dans l'incendie de Villeret, elle était morte en sachant que son fils était perdu quelque part, sans cette lettre.
Mais la lettre était là. Et Élise la garderait.
Elle tiendrait jusqu'à ce qu'elle trouve Pierre. Ou jusqu'à ce qu'on lui apporte la preuve qu'il fallait la brûler.
L'un des deux.