Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 3: The Surgeon's Rules
La pluie s'était mise à tomber, fine et obstinée, transformant la cour de la ferme en bourbier. Élise suivait le capitaine Ashford à travers la boue jusqu'à l'étable qu'on avait réquisitionnée pour servir de salle d'opération. Il s'arrêta net sous l'auvent, se retournant vers elle, le visage aussi dur que la pierre du seuil.
« Écoutez-moi bien, Mademoiselle Moreau. »
Sa voix portait ce ton qu'elle commençait à reconnaître — celui qui n'admettait aucune réplique. Il leva la main, comptant sur ses doigts.
« Règle numéro un : aucun attachement émotionnel. Vous n'êtes pas là pour pleurer sur les mourants, vous êtes là pour sauver ceux qui peuvent l'être. Les larmes coûtent du temps, et le temps coûte des vies.
— Et les noms ? demanda-t-elle sans réfléchir.
— Pardon ?
— Vous avez dit qu'il fallait retenir les visages, hier soir. Vous avez dit que les visages suffisaient. »
Il plissa les yeux. Quelque chose passa dans son regard — surprise, peut-être, qu'elle se souvienne. Ou irritation. Avec lui, c'était parfois difficile à dire.
« Règle numéro deux : pas de noms. Des visages, des blessures, des priorités. Vous ne connaissez pas leur histoire, ils ne connaissent pas la vôtre. C'est plus propre ainsi. Plus sûr. »
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais le fracas d'un camion qui s'engouffrait dans la cour l'interrompit. Le conducteur klaxonna frénétiquement, et derrière lui, une charrette tirée par un cheval efflanqué. Chargée de corps.
Ashford jura entre ses dents. « Les Boches ont pilonné la route d'Ypres. On nous a promis nos évacuations. » Il passa une main fatiguée sur son visage. « Allons-y. Et souvenez-vous de mes règles. »
Élise ne répondit pas. Elle s'essuya les mains sur son tablier déjà taché et courut vers les blessés.
L'étable sentait l'ammoniaque et le sang. Trois brancardiers déchargeaient les hommes quand un infirmier hurla depuis l'entrée.
« Capitaine ! Celui-là, il saigne encore ! »
Ashford fendit la bousculade, le visage blême. Le blessé était un tout jeune homme — dix-neuf ans, peut-être vingt — la jambe gauche réduite en bouillie, le regard déjà vitreux.
« Amputation immédiate, dit Ashford. Élise, vous m'assistez. »
Le garçon agrippa la manche d'Ashford d'une main tremblante. « Le capitaine… je veux dire… ce n'est pas le capitaine que je voulais. Je veux écrire à ma mère… »
Ashford ne ralentit pas. Il saisit une scie sur le plateau d'instruments, vérifia le champ de coupe.
« Vous écrirez vous-même, soldat. Dans une semaine. Alors ne bougez pas et laissez-moi travailler. »
Il fallut deux hommes pour maintenir le garçon pendant qu'Ashford opérait. Élise tenait le bassin, essuyait le sang, passait les instruments sans qu'on les lui demande. Ses mains tremblaient — elle les serra l'une contre l'autre pendant une seconde, respirant par la bouche, et retint le membre pendant qu'Ashford ligaturait l'artère.
Comme il se redressait, le râle funèbre d'un autre cri déchira l'étable. Une infirmière sortit en courant, le visage en larmes.
« Capitaine, il y a un gamin. Un civil. Les shrapnels ont pris sa maison sur la route de l'est. »
Ashford se figea, puis il dénoua son tablier ensanglanté. « Où ? »
« On l'a couché près du mur ouest. Il ne pleure même plus. »
Élise regarda les autres blessés. Il y en avait huit qui attendaient, certains gémissant, d'autres silencieux. Des visages, se dit-elle. Ce sont des visages, pas des noms.
Elle poussa Ashford du coude.
« J'y vais. Vous avez la salle pleine ici. »
Il la dévisagea — une demi-seconde, pas plus. « Vous connaîtrez-vous seulement la différence entre une contusion et une hémorragie interne ? »
« Je connais la différence entre quelqu'un qui saigne et quelqu'un qui ne pleure plus. Ça ne présage rien de bon. »
Les mots sortirent tout seuls. Elle les regretta immédiatement, mais Ashford ne la gronda pas. Il hocha la tête, un imperceptible mouvement de menton, et retourna vers son amputé.
Le garçon était couché contre une pile de sacs de grain, dans la paille humide. Neuf ans, peut-être dix. Ses cheveux bruns collaient à son front, et il fixait le plafond de l'étable sans ciller. Sa chemise était sombre au niveau du ventre.
Élise s'agenouilla près de lui. Elle ôta sa main, vit la plaie — un éclat d'obus ensanglanté, pas trop profond, mais il l'avait laissé saigner trop longtemps.
« Comment tu t'appelles ? »
L'enfant cligna des yeux. « Lucien.
— Lucien, écoute-moi. Je vais regarder ta blessure. Ça va piquer un peu, mais après, tu vas dormir, et quand tu te réveilleras, ce sera fini. »
Il ne pleura pas quand elle désinfecta la plaie avec de l'alcool à brûler, mais ses lèvres devinrent blanches. Ses petites mains crispées sur la paille semblaient vouloir briser des pierres. Puis il s'évanouit.
Elle fut prise d'un étrange vertige. Une image d'un autre garçon — son frère Pierre, à dix ans, tombant d'une charrette, saignant du genou, refusant de pleurer. Elle chassa la vision.
Une main ferme se posa sur son épaule.
« Laissez-moi. »
Ashford. Il avait terminé son amputation en un temps record et s'était déplacé sans qu'elle l'entende. Il s'accroupit, palpa le ventre de l'enfant, examina la plaie sous toutes les coutures.
« Ce n'est pas l'artère qui a été touchée. Le foie est intact. » Il leva les yeux vers elle, et pour la première fois, il y avait autre chose que du mépris dans son regard. « Vous l'avez bien fait. L'éclat peut être retiré ici. Passez-moi les pinces. »
L'opération dura moins de dix minutes. Ashford travailla avec une économie de gestes presque brutale, arrachant l'éclat, cousant le muscle, refermant la peau avec des points serrés. Quand il eut terminé, l'enfant respirait déjà plus régulièrement.
« Il vivra », dit-il en se relevant. Il ne souriait pas, mais ses épaules s'étaient détendues.
Élise regarda la pâleur du gamin, et quelque chose se brisa en elle. Des larmes montèrent — elle les repoussa. Pas de larmes. Les larmes coûtent du temps.
Quand elle entra dans la ferme pour chercher des bandages propres, son pied heurta quelque chose dans les décombres d'un mur effondré. Un objet métallique, froid. Elle se baissa.
C'était un stéthoscope. Pas un modèle militaire — un instrument civil, avec une tige en laiton terni et une membrane en cuir fendue. La ferme avait dû appartenir à un médecin de campagne, avant.
Elle le retourna entre ses mains. La membrane se déchirait sous la pression de son doigt. Encore bon pour rien.
Un insensé espoir la saisit. Elle glissa le stéthoscope dans son tablier, sous sa blouse, là où personne ne le verrait. Un jour, elle apprendrait à s'en servir. Elle apprendrait ce que ces sons signifiaient, ces battements et ces murmures. Qu'importait le sang et la boue — il y avait quelque chose de précieux dans chaque vie, et elle saurait le lire.
La voix d'Ashford déchira ses pensées.
« Moreau ! Les bandages ! »
Elle sortit en courant, le cœur battant contre le métal froid contre sa poitrine.
La nuit tomba comme un manteau sale sur le champ. La pluie cessa enfin, remplacée par un silence humide et poisseux. Élise faisait la ronde entre les blessés quand le jeune lieutenant de liaison entra, une enveloppe à la main.
« Le capitaine Moreau ? demanda-t-il, épuisé.
— Pas de Moreau ici. »
Il la regarda bizarrement. « On m'a dit de remettre un télégramme à la sœur d'un soldat du 31e. Une femme aide-soignante, arrivée de Villeret. »
Les jambes d'Élise fléchirent. Elle dut s'appuyer au chambranle de la porte.
« C'est moi. »
Il lui tendit l'enveloppe, tourna les talons et disparut dans la nuit. Elle ne pouvait pas s'empêcher de voir les mots imprimés, une fois l'enveloppe ouverte. Un télégramme officiel, daté de ce matin.
Soldat Pierre Moreau, 31e régiment, section 2. Porté disparu au combat, secteur de Bois des Caures. Aucun témoignage de sa mort. Considéré comme disparu aux actions de reconnaissance du 12 au 15 octobre.
Elle lut le télégramme trois fois. Ses yeux se brouillaient à chaque ligne. Disparu. Pas mort. Disparu.
Elle le replia avec soin, geste précis, comme si elle rangeait du linge. Puis elle alla le glisser sous sa paillasse, à côté de la lettre de sa mère à son frère, et retourna auprès de ses malades.
Les visages. Pas de noms, pas de larmes. Mais sous son tablier, elle sentait la lettre de sa mère, et plus loin encore, plus profond, l'acier froid du stéthoscope, et quelque part à l'est, dans ce bois des Caures qui avait déjà englouti deux divisions entières, le corps de son frère — vivant, mort ou entre les deux, personne ne voulait lui dire.