Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 23: Behind the Lines
L’odeur était la première chose qui la frappa, plus âcre que celle de son propre poste de secours. Chlore, iode, sang mal lavé, et sous tout cela, la terre mouillée d’une ferme picarde. Élise se tenait dans l’ancienne laiterie, transformée en salle d’opération de fortune. Le plafond bas suintait. Un poêle rond ronflait dans un coin, ses flammes jetant des ombres mouvantes sur les visages gris des blessés allemands alignés sur des paillasses.
Elle avait les mains liées par un simple fil de fer, mais on les lui avait libérées pour qu’elle éponge le front d’un homme qui délirait. L’officier qui les avait capturées, un Hauptmann au visage tailladé comme une cicatrice, avait parlé un français précis et glacial. « Vous soignerez nos hommes. Ce n’est pas une demande. »
Elle obéit. C’était son métier. C’était son obsession. Chaque geste la rapprochait de la survie, à elle et aux autres infirmières entassées dans le grenier à foin. Mais chaque fois qu’elle posait une compresse sur une plaie verte de gangrène, elle cherchait une issue, une brèche dans le regard des gardes.
C’est là qu’elle le vit pour la première fois. Il entra par la porte de la cour, secouant la pluie de son manteau, et son regard parcourut la salle avec une fatigue si familière qu’Élise en eut le souffle coupé. Il était mince, les épaules tombantes sous la tunique sombre, et ses doigts, longs et fins, tremblaient imperceptiblement en boutonnant sa blouse blanche par-dessus l’uniforme. Pas le tremblement de la peur. Celui de l’épuisement absolu, celui que James avait parfois au petit matin, avant le premier café.
Le docteur Hans.
Il s’approcha d’elle, ignorant la garde qui la surveillait. Il parla un français hésitant, adouci par un accent rhénan. « Vous êtes infirmière ? Votre nom ? »
« Jeanne. Jeanne Dubois. »
Il acquiesça, n’en ayant cure. « Jeanne. Je suis le médecin-chef ici. Nous manquons de tout. Vos mains sont-elles sûres ? »
Elle les leva. Elles étaient sûres maintenant. Pour combien de temps ? Elle hocha la tête. Il la conduisit auprès d’un homme dont l’abdomen était ouvert, les intestins brillants et sales sous un fin tissu. « Vous l’avez déjà fait ? »
« Des centaines de fois. »
Il lui confia une pince. Ce simple geste, cet acte de confiance au cœur de la captivité, faillit la faire pleurer. Elle travailla. Les heures se fondirent en une brume de morphine, de catgut et de chairs recousues. Hans lui parlait comme on parle à une collègue, pas à une ennemie. Il lui confia ses doutes sur un cas, lui demanda son avis sur un drainage.
« Vous avez un bon œil, dit-il en lavant ses instruments dans une bassine rouillée. Votre formation. Elle est française ? »
« Oui. À Paris. »
Il sourit, pour la première fois. un sourire las. « Paris. Je faisais mon internat à l’Hôpital Saint-Louis, avant… tout cela. » Il désigna d’un geste le charnier autour d’eux. « J’aurais pu être votre confrère. »
Élise baissa les yeux, le cœur serré. Il avait le même feu qu’elle et James, ce besoin maladif de réparer ce que la guerre cassait. Une chose qu’elle aurait pu aimer chez lui, si les circonstances étaient différentes. Mais ces circonstances exigeaient autre chose.
Le deuxième jour, on lui ordonna de porter le linge à la rivière. Les draps sanglants, les blouses maculées. La garde la suivait à dix pas, le fusil en bandoulière, rassasié d’ennui. Le linge était lourd. L’eau glacée. Ses mains s’engourdissaient sous la croûte de savon de Marseille.
Elle en profita pour regarder autour d’elle. La ferme, les champs autour, les barbelés enroulés dans une hâte coupable le long du verger. Ses yeux enregistraient les positions des sentinelles, le rythme de leurs rondes, le colimaçon de tranchées creusées à la hâte à cent mètres des murs.
Le soir, dans le grenier, sœur Agnès et les autres infirmières priaient. Élise faisait semblant. Ses doigts, sous la couverture de paille, pliaient et repliaient un ourlet du drap propre qu’elle avait rapporté. Un ourlet déjà arraché à une chemise. Elle y glissa ce qu’elle savait. Pas des mots. Des chiffres. Les effectifs des gardes, les créneaux de repos, l’emplacement de la caisse de munitions dans l’écurie, les deux mitrailleuses sur le toit du colombier. Elle avait appris ce langage de code avec les brancardiers, un système idiot de points et de traits dans les coutures. Elle n’avait jamais pensé l’utiliser pour un espion. Mais qui, sinon elle ?
Le matin du troisième jour, Hans la fit venir. Une plaie récalcitrante sur le bras d’un officier. En travaillant, elle laissa tomber la clé de code dans sa poche de tablier. Elle faisait le tri du linge. Le drap propre de la veille, séché, plié, repassé dans la buanderie. Elle noua le tout d’un geste précis, le paquet destiné au lavoir du village voisin. Un lavoir derrière les lignes. Un lavoir fréquenté par des lavandières. L’une d’elles, une vieille femme pliée en deux, aiderait le paquet à changer de mains.
C’était un acte de foi. Une prière dans un ourlet.
À la nuit tombée, elle entendit les premiers coups de feu. Pas une attaque. Des tirs de harcèlement, l’artillerie lourde qui s’ennuyait. Elle se redressa sur sa paillasse. Des ombres couraient dans la cour. Un soldat cria. Un autre répondit.
Puis un silence épais.
La porte du grenier s’ouvrit en grand. Une silhouette noire, respirant fort, se découpa sur le ciel marbré. Une voix qu’elle connaissait, râpeuse comme une blessure à vif, prononça son nom. Pas le faux nom. Le vrai. « Élise. »
James.
Il se tenait là, du sang séché sur la joue, une baïonnette ensanglantée à la ceinture, et il tendait la main. Derrière lui, un soldat britannique s’affairait sur un garde inconscient. « Toutes les mains que tu peux. On a deux minutes avant qu’ils comprennent et nous fassent sauter le pas de la porte. »
Élise n’hésita pas. Elle poussa sœur Agnès, réveilla les autres. Un tumulte de jupe, de bottes, de terreur. Dans la cour, une balle siffla. Une infirmière cria. James tira un coup de revolver au jugé, vers le colombier, et le tireur tomba en silence dans la boue.
Ils coururent. Le verger défilait, un kaléidoscope de branches noires et d’éclairs de flammes. Les barbelés mutilèrent son mollet. Elle ne le sentit pas. Le fil de fer était derrière eux, soudain. Un chemin creux, un fossé, des uniformes bleus parmi les racines. Les tranchées françaises. On les tira dans un abri, la bâche retomba, et le monde devint un tonnerre étouffé.
James était appuyé contre le mur de terre, les mains sur les genoux, le souffle rauque. Élise haletait. Elle porta la main à sa poche, au niveau du cœur.
Elle était vide.
Le locket de Prudence, oublié au fond du tiroir de la buanderie. Et avec lui, le paquet de linge. Le drap code, plié, noué, posé sur le panier du lavoir, prêt à partir sans elle.
Mais elle avait glissé autre chose dans les replis de ce dernier drap propre. Une note écrite au fusain sur un bout de journal allemand, adressée non à l’espion, mais à Hans. En allemand. « Je suis infirmière. Ils m’ont eue. Je vous laisserai le champ libre. Cherchez Élise, pas Jeanne. »
Le clue était cryptique, tordu, une branche tendue dans le noir. Hans trouverait la note. Il saurait. Mais saurait-il quoi ? Il comprendrait soit qu’elle l’avait trahi, soit qu’elle lui avait fait confiance. Le fusain sècherait. La rivière monterait.
James leva la tête. « Tu trembles. Tu es blessée ? »
Elle déglutit. « Non. Juste… fatiguée. »
Elle ne lui parla pas du linge. Elle ne lui parla pas de Hans. Pas encore. Dans le silence des tranchées, la pluie se mit à tomber, comme un rideau entre elle et la vérité.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.