Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 24: The Return
Les balles sifflaient encore dans l'air quand ils franchirent les premières tranchées britanniques. James tenait Élise par le bras, la poussant devant lui comme s'il craignait qu'elle ne s'évapore au moindre relâchement. Les hommes les regardaient passer, boueux, épuisés, incrédules.
« C'est le docteur Hartley ! » cria quelqu'un.
La rumeur se propagea plus vite qu'eux. Quand ils atteignirent le poste de commandement, une vingtaine d'hommes s'étaient rassemblés, et certains acclamaient James en lui tapant dans le dos. Il les repoussa d'un geste las, sans lâcher Élise.
Le colonel Whitmore les reçut dans son abri, une cave à vin réquisitionnée dont les murs suintaient l'humidité. Il regarda James avec une lueur de respect inhabituelle.
« On vous croyait mort, Hartley. Vous avez traversé les lignes ennemies seul ? »
« Je l'ai ramenée », répondit James simplement.
Les yeux du colonel se posèrent sur Élise. Ils s'attardèrent sur son uniforme déchiré, ses mains sales, la croix rouge à moitié arrachée de sa manche. « Et elle, qui est-elle ? »
« L'infirmière Moreau. Elle était retenue prisonnière. »
« Prisonnière. » Whitmore prononça le mot lentement, comme s'il le goûtait. « Et elle s'est évadée avec vous. Seule. Alors qu'une colonne entière de nos hommes s'est fait capturer sans opposition. »
Élise sentit le poids du regard. Elle savait ce que ces hommes voyaient : une Française, une femme, une inconnue qui avait passé des semaines derrière les lignes ennemies et en revenait avec un officier britannique. Les histoires d'espionnes circulaient plus vite que la gangrène dans ce secteur.
« J'ai fait mon devoir, monsieur. J'ai soigné leurs blessés comme j'aurais soigné les nôtres. »
« Et vous leur avez donné des informations ? »
« Je leur ai donné ce que toute infirmière donne : des soins. Rien d'autre. »
James s'interposa. « Le major général connaît sa valeur. Elle a servi à Verdun. Elle a refusé un poste sûr à Metz pour rester au front. »
« Verdun », répéta Whitmore. Un silence s'installa. Puis il hocha la tête, à contrecœur. « Très bien. On vous trouvera un poste en attendant que la hiérarchie décide de votre sort. Mais je vous préviens, mademoiselle : ici, on regarde les Français venus de nulle part avec méfiance. »
Ils lui donnèrent une tente à l'écart, près du poste de soins, où les blessés arrivaient par vagues. Élise se remit au travail sans qu'on le lui demande. Elle lava des plaies, changea des pansements, soutint des hommes qui tremblaient de fièvre. Ces gestes étaient sa seule défense. Elle les connaissait mieux que n'importe quel interrogatoire.
Le troisième jour, alors qu'elle vidait une bassine d'eau souillée derrière la tente, elle entendit une voix derrière elle, en français :
« Vous rangez mal votre linge, mademoiselle Moreau. »
Elle se retourna brusquement. Un homme se tenait à l'ombre d'un arbre mort, vêtu de l'uniforme britannique, mais avec des épaules qu'elle connaissait. Sous la moustache sombre et les joues creusées, elle reconnut le médecin allemand qui l'avait hébergée dans sa ferme. Hans. Il la regardait avec un sourire mince.
« Vous », souffla-t-elle.
« Chut. » Il leva une main. « Ne faites pas de geste brusque. Je suis le capitaine Hans Keller, officier de liaison médicale auprès des forces britanniques. C'est ainsi qu'on m'appelle ici. »
« Vous êtes... »
« Espion. Oui. Depuis quatre ans. » Il sortit une cigarette qu'il ne lui offrit pas. « C'est moi qui ai récupéré le message que vous avez laissé dans la lessive. Il a été transmis à Londres trois jours plus tard. Vous avez fourni des informations précises sur leurs mouvements vers le sud. »
Élise sentit ses jambes faiblir. Elle s'appuya contre le mur de la tente. « Vous saviez que j'allais m'évader. Vous m'avez laissée partir. »
« J'ai laissé le docteur Hartley vous reprendre. C'est différent. » Il tira une bouffée. « Mais j'ai quelque chose à vous dire, et vous ne l'aimerez pas. »
Elle ne répondit pas. Un corbeau traversa le ciel gris, son cri déchirant le silence.
« J'ai fait des vérifications sur vous. Vous n'avez pas été difficile à identifier. Une jeune femme qui fuit son nom et son passé pour se faire appeler Moreau, qui se cache dans les hôpitaux de campagne... Le docteur Pierre Moreau m'a soigné en 1912. Il est mort à l'hôpital Saint-Antoine, à Lyon, en pleine épidémie de typhoïde. Vous êtes sa fille. Élise Moreau. »
Elle ne bougeait plus. Le monde autour d'elle semblait s'être figé.
« Ne vous inquiétez pas. Je n'ai pas l'intention de vous dénoncer. À mes yeux, vous avez fait ce qu'il fallait, à la ferme. Vous avez soigné mes hommes. Vous auriez pu les laisser mourir. » Il jeta sa cigarette et l'écrasa sous son talon. « Mais d'autres pourraient ne pas voir les choses ainsi. Si les autorités britanniques découvrent que vous avez menti sur votre identité, ils vous traiteront comme une espionne française de plus. Et dans cette guerre, les espions présumés ne sont pas jugés. On les fusille. »
« Pourquoi me dites-vous cela ? »
« Parce que vous êtes du genre à vous faire prendre par excès de courage. J'ai longtemps pensé que mes collègues allemands étaient les seuls à commettre cette erreur. » Il sortit un papier froissé de sa poche et le lui tendit. « Voilà autre chose. Une liste de prisonniers de guerre français, transmise par la Croix-Rouge à la ligne de front. J'ai vérifié les noms. Regardez la troisième entrée. »
Élise déplia le papier d'une main tremblante. La liste lui brûlait les yeux avant même de trouver le nom. Et puis elle le vit.
*Pierre Moreau, sergent, 27e régiment d'infanterie. Capturé à Verdun le 12 juin. Camp de Wünsdorf, Allemagne.*
Son frère. Vivant.
Elle releva la tête, mais Hans avait disparu. Seule l'ombre sous l'arbre mort témoignait encore de sa présence. Elle relut le nom trois fois, comme si les mots pouvaient s'effacer si elle ne les fixait pas assez fort.
James la trouva là, quelques minutes plus tard. Il vit le papier, vit son visage, et comprit.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Elle lui tendit la liste sans un mot. Il la lut, puis ses yeux se levèrent vers les siens. Sur son visage fatigué, quelque chose s'éveilla — quelque chose qui ressemblait à une férocité nouvelle.
« Wünsdorf, dit-il. Je connais. C'est un camp dans le Brandebourg, à une centaine de kilomètres de Berlin. » Il plia le papier et le lui rendit. « Ils font des échanges de prisonniers par la Suisse. Parfois, pour les blessés. Ce n'est pas impossible. »
« Il m'a dit que je devais me méfier, que mon nom... »
« Je m'en fiche. » James prit son visage entre ses mains. Elles étaient fermes, malgré le tremblement qui les agitait parfois. « J'ai traversé les lignes ennemies pour te retrouver. Crois-tu que je vais laisser ton frère pourrir dans un camp allemand parce qu'il porte ton nom ? »
« Ce n'est pas ton combat. »
« C'est le mien maintenant. Le nôtre. » Il laissa retomber ses mains. « On va le sortir de là, ton Pierre. Tu m'entends ? On va le sortir. »
Élise glissa la liste dans sa poche, près de la lettre non ouverte de Prudence. Deux papiers. Deux poids. Mais pour la première fois depuis des semaines, l'un d'eux ressemblait à une promesse.
« D'accord. »
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