Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 26: The Truce of Christmas
Le brouillard de décembre s’accrochait aux saules têtus comme des linceuls. Élise avançait dans la gadoue du no man’s land, sa cape de Croix-Rouge trempée jusqu’aux épaules, les mains crispées sur le brancard qu’elle partageait avec James. Devant eux, les silhouettes des tranchées allemandes émergeaient, hérissées de barbelés fantômes.
— Ne les regarde pas dans les yeux, murmura James derrière elle. Ils sont autant des hommes que nous, mais ne l’oublie pas : ils restent l’ennemi.
Elle ne répondit pas. Depuis le rapport de Whitmore, chaque mot qu’elle prononçait était pesé, chaque geste épié. Mais ce matin, le silence de Noël régnait. Les fusils étaient posés contre les parois, les casques ornés de branches de houx.
— Le point d’échange est à cent mètres, dit-elle tout bas. Le capitaine Leclair a confirmé. Trois prisonniers britanniques contre trois Allemands, plus le dossier médical de mon frère.
— Et tu y crois ?
Elle baissa la tête. Le dossier. Ce n’était qu’un document, pas un visage. Trois ans sans voir Pierre. Trois ans de lettres rendues, de prières muettes, de nuits où elle imaginait son rire sous les pommiers du Poitou.
Ils arrivèrent au point marqué par un drapeau blanc de fortune, un drap de lit attaché à une baïonnette. De l’autre côté, une délégation allemande approchait. Sept hommes, des cols d’officiers, un médecin qu’elle reconnut : le major Brandt, que Hans lui avait présenté dans l’infirmerie.
— Moreau, souffla James. Ne fais rien de stupide.
L’échange se fit dans un silence presque liturgique. Les prisonniers passèrent de main en main, des poignées sèches, des saluts figés. Brandt lui tendit un dossier plastifié.
— Le lieutenant Pierre Moreau, dit-il. Blessures légères à la jambe gauche, santé maîtrisé. Il est au camp de Wünsdorf. Vos autorités ont demandé sa libération pour raisons médicales. La procédure est enclenchée.
Élise saisit le dossier, les doigts brûlants de froid. Elle ne l’ouvrit pas. Elle le garda contre sa poitrine comme un reliquaire. Puis, derrière le groupe allemand, une silhouette s’ébranla. Un homme en capote grise, coiffé d’un képi de sous-officier, portant une caisse de médicaments. Il s’arrêta net, la regarda.
Le temps cessa. Le bruit du vent, des chants lointains qui montaient des tranchées allemandes, tout se tut.
C’était lui. Les mêmes yeux foncés, la même mèche rebelle, la même cicatrice au sourcil — tombé d’un pommier à huit ans. Pierre.
— Pierre ! cria-t-elle.
Sa voix fendit le brouillard comme un obus. Mais le soldat cligna des yeux. Il inclina la tête, perplexe, la dévisagea sans la reconnaître. Il hocha poliment vers Brandt et reprit sa marche, disparaissant dans la nappe blanche.
Élise fit un pas. James lui attrapa le bras d’un geste si rude qu’il faillit la faire tomber.
— C’est lui, James ! C’est mon frère !
— Il ne t’a pas reconnue. Regarde-le : il est ailleurs, Élise. La captivité l’a brisé. S’il ne te reconnaît pas maintenant, il ne te reconnaîtra pas ici. Tu le sauveras à Wünsdorf, avec la procédure.
— Une procédure qui n’aboutira jamais ! Whitmore ne signera rien, tu le sais !
— Et si tu traverses cette ligne en pleine trêve ? Tu seras fusillée, et lui aussi. C’est ce que tu veux ?
Elle se libéra, le cœur en déroute, les yeux rivés sur l’endroit où son frère s’était évanoui. Elle ne pouvait pas le laisser partir. Trois ans. Trois ans à espérer, à prier, à panser des étrangers en rêvant de panser ses blessures à lui. Et il était là, à trente mètres, vivant, respirant, et il ne la reconnaissait pas.
James la tira vers la ligne britannique. Le brouillard se levait par plaques, révélant les deux rangées de tranchées dans leur nudité pitoyable. Les chants s’arrêtèrent. Un silence coupant, comme avant la pluie.
C’est alors qu’un coup de fusil claqua. Sec. Sans avertissement.
James s’effondra contre elle, le poids de son corps la faisant pivoter dans la boue. Sa main droite cherchait son épaule gauche, d’où jaillissait une fleur écarlate qui s’épanouissait à travers sa vareuse.
— James !
Le chaos s’ensuivit. Des cris des deux côtés. Des sifflets. Le drapeau blanc tomba dans la boue, piétiné. Les Allemands se replièrent en courant. Les Britanniques levèrent leurs fusils. Élise traîna James derrière un talus, ses doigts pressant la plaie, le sang chaud coulant entre ses phalanges à elle.
Dans le brouillard qui se redéposait, elle vit une dernière silhouette. Pierre, immobilisé au bord de sa tranchée, qui la regardait. Il posa une main sur son cœur — le geste qu’ils faisaient enfants pour se dire adieu — puis il se retourna et disparut.
Deux brancardiers britanniques arrivèrent, la repoussèrent, emmenèrent James en criant. Elle restait agenouillée dans la gadoue, ses paumes rouges, son manteau trempé de sang.
Le brouillard se referma. Noël était mort.
Le dossier de Pierre était tombé dans la boue. Elle le ramassa, le tint contre elle, les lettres que son frère ne lui avait jamais envoyées comprimées contre sa poitrine.
James avait perdu connaissance. Son visage, pâle, avait presque la transparence des morts. Et elle n’avait plus de mains pour le panser — seulement le sang des deux à leurs secrets, qui se figeait entre ses doigts.
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