Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 27: The Aftermath of Betrayal
L'hôpital de campagne sentait l'iode et la fièvre. Élise n'avait pas quitté le chevet de James depuis quarante-huit heures. Les infirmières en chef avaient cessé de la chasser ; elles avaient compris que cette femme-là ne partirait pas, et que son entêtement vaudrait mieux qu'un scandale.
James était pâle comme les draps. La balle avait traversé le tissu de son manteau avant de se loger dans son épaule droite. Les chirurgiens l'avaient extraite, mais l'infection avait suivi, et la fièvre l'avait pris dans ses griffes. Il délirait parfois, appelant des noms qu'Élise ne connaissait pas — celui d'un soldat mort à Ypres, celui d'une sœur perdue en Angleterre.
Elle lui frottait le front avec un linge humide, chantant à voix basse une berceuse que sa mère lui avait apprise dans une autre vie, avant que la guerre n'avale tout.
« Pierre... »
Élise suspendit son geste. James avait prononcé le nom de son frère dans son délire, ses doigts s'agitant sur le drap comme s'il cherchait à attraper quelque chose qui fuyait.
« Je suis là », murmura-t-elle, même s'il ne pouvait pas l'entendre. Elle prit sa main. « Je reste. »
---
Le troisième jour, la fièvre retomba. James ouvrit les yeux au crépuscule, la lumière grise filtrant à travers les bandages qui pendaient comme des guirlandes macabres.
Élise était assise à son chevet depuis l'aube, les paupières lourdes, une tasse de café froid entre les doigts.
« Vous devriez être à la tente des officiers », dit-il, la voix rauque.
Elle le regarda, un sourire triste aux lèvres. « On m'y attend peut-être. Mais je préfère ici. »
James détourna les yeux. Quelque chose en lui était brisé, et ce n'était pas seulement l'épaule. Il regarda le plafond de toile, les coutures qui se croisaient comme une toile d'araignée.
« Je l'ai vu », dit-il enfin. « Il était là, à quelques mètres. Et je n'ai rien fait. »
« Vous avez fait ce que vous pouviez. Vous avez été blessé. »
« J'ai échoué. »
Élise posa sa tasse. La colère montait en elle, qu'elle réprima. « James. Écoutez-moi. Mon frère ne m'a pas reconnue. Il ne s'est pas souvenu de moi. Quoi que vous ayez pu faire, il n'aurait pas — »
« Il aurait pu », coupa James. « Un nom. Une lumière. Nous avions le plan. Le signal convenu. Et j'ai tout gâché en prenant cette balle comme un imbécile. »
Il ferma les yeux. Élise vit les muscles de sa mâchoire se crisper.
« Ce n'est pas votre faute. »
« Ce n'est pas ça le problème, Élise. Le problème, c'est que je sais que ce n'est pas ma faute. Je le sais. Et ça me rend fou. »
Il parlait à un autre, à quelque chose qui se tenait dans l'ombre de la tente. Elle le laissa. Certaines douleurs avaient besoin de silence pour saigner proprement.
---
Le cinquième jour, une silhouette entra dans la tente, distincte par son uniforme français et sa boutonnière dorée.
« Capitaine Leclair », dit Élise, se levant à demi de sa chaise.
Leclair était un homme mince, aux cheveux grisonnants, qui aurait pu passer pour un notaire de province plutôt que pour l'officier de liaison qu'il était officiellement. Officiellement, car depuis Wünsdorf, elle savait que ce titre cachait autre chose.
« Infirmière Moreau », dit-il, inclinant la tête. « J'ai demandé à parler à vous et au major Ashworth. »
James ouvrit les yeux. Il avait repris des couleurs, mais restait faible. « Nous avons déjà eu l'honneur de votre visite, capitaine. Nous en avons peu appris. »
Leclair ferma le rabat de la tente derrière lui, vérifia les angles, puis sortit de sa poche un papier plié en quatre.
« Ceci est arrivé par le canal de mes informateurs en Belgique, ce matin. Il faut que vous le voyiez. »
Il tendit le papier. James le prit avec sa main gauche, le déplia, parcourut les lignes. Son visage se durcit.
« Une offensive sur la Russie, coordonnée avec une poussée sur nos lignes pour immobiliser les réserves », traduisit James pour Élise. « Quelque chose de massif. »
« Voilà pourquoi le truc a échoué », dit Leclair. « Les Allemands voulaient garder leurs troupes fraîches. Le sniper qui vous a blessé... il n'agissait peut-être pas par provocation isolée. Il agissait sur ordre. »
Élise se leva. Ses mains tremblaient, mais elle les plaqua contre sa jupe. « Laissez-moi deviner. Vous voulez que je retourne derrière les lignes ennemies pour vous servir d'espionne. »
Leclair la dévisagea longuement.
« Vous avez déjà servi de canal pour des renseignements, je crois », dit-il à voix basse.
Le silence pesa. « Vous étiez au courant ? » demanda Élise.
« Je suis le chef du réseau », dit Leclair. « La laverie de la ferme où vous faisiez vos livraisons... c'était la mienne. Le vieux Baumgartner, le lavandier, travaillait pour moi. »
Élise resta immobile. La lumière froide ne bougeait pas. « Mais vous saviez ce qui se passait à l'intérieur de la ferme. Vous saviez que j'y étais prisonnière. Vous saviez — »
« Je savais que vous y survivriez », dit Leclair avec un calme effrayant. « Vous êtes une ressource trop précieuse pour que je risque votre vie à cause d'un sentiment. »
« Un sentiment », répéta Élise, la voix cassée. « Mon frère est dans un camp de prisonniers. Il ne me reconnaît plus. Vous m'avez utilisée comme un pion dans votre réseau, et vous appelez ça un sentiment ? »
Leclair ne cilla pas. « Votre frère est en vie. C'est plus que je ne peux dire d'autres soldats dont les sœurs n'ont pas eu l'avantage de croiser mon chemin. »
---
James se redressa difficilement sur son oreiller, grimaçant.
« Assez de reproches », dit-il d'une voix ferme mais encore faible. « Capitaine, détaillez-moi ce besoin d'opération. Si vous voulez qu'Élise y participe, j'aurai mon mot à dire. »
Leclair tourna son regard vers James. Quelque chose dans son expression changea, un léger adoucissement, comme si le rôle du soldat s'effaçait derrière celui du stratège.
« La rupture de l'offensive russe changerait tout », dit Leclair. « Si les Allemands déplacent des divisions vers l'est pour soutenir leurs alliés, ils affaiblissent le front ouest. Nous pourrions percer avec une contre-attaque majeure. Mais pour cela, il faut que je sois certain que les ordres sont réels, et non une désinformation. »
« Et vous voulez que j'aille vérifier ces ordres », dit Élise. C'était une affirmation, pas une question.
« Je veux que vous alliez à la ferme d'Incourt, sur la ligne de chemin de fer reliant Lille à Mons », dit Leclair. « On y attend une livraison spéciale dans deux jours. Elle doit être interceptée et les documents ramenés ici. C'est une mission courte, pas une infiltration prolongée. Votre visage est connu à la ferme-hôpital, mais pas là-bas. »
Il était vrai que son visage était connu. Hans l'avait reconnue, tous les officiers l'avaient vue pendant son service forcé. Une femme comme elle ne pouvait pas passer inaperçue.
« Encore une fois, vous me traitez comme un atout », dit Élise.
« Non, madame. Je vous traite comme une alliée qui a prouvé sa valeur. »
---
Après le départ de Leclair, la tente retomba dans un silence épais. Élise s'assit à côté de James, son corps épuisé trouvant une chaise qu'elle connaissait par cœur. James resta les yeux fixés sur le plafond, une tension remontant dans sa mâchoire.
« Vous ne pouvez pas y aller seule », dit-il.
« Vous ne pouvez pas venir avec moi. Vous êtes à peine capable de tenir une tasse de thé. »
James ferma les yeux. « Je sais. C'est bien ça le problème. »
Un long silence. Dehors, des hommes criaient, des brancards grinçaient. La vie de l'hôpital continuait, aveugle aux conversations qui scelleraient des destins.
« Il faut que je vous demande quelque chose », dit James, ouvrant les yeux. « Et je ne sais pas si j'ai le droit de le demander. »
« Alors demandez toujours. Je jugerai du droit. »
« Pourquoi vous êtes-vous portée volontaire pour rejoindre ce service ? Pourquoi ne pas être restée à Paris, où vous seriez en sécurité ? »
Elle regarda ses mains. Des mains de médecin, disait-on. Des mains qui avaient tenu des scalpels et pansé des blessures. Et pourtant, elle avait vu ces mêmes mains trembler autour d'un verre, la nuit, quand personne ne regardait.
« Quand j'ai perdu ma mère, l'année avant la guerre », dit-elle lentement, « j'ai pensé que je n'avais plus rien qui me retenait. Mon père m'avait abandonnée, mon frère était parti soldat, et je suis restée seule dans une grande maison avec des meubles qui me rappelaient les morts. »
Elle leva les yeux vers lui. « Quand les premiers blessés sont arrivés à l'hôpital de Lille, j'ai découvert que je pouvais être utile. Que mes mains pouvaient soigner ce que mes mots ne peuvent pas réparer. »
« Et votre cœur ? » demanda James.
« Mon cœur est à la guerre », dit-elle doucement. « Comme le vôtre. Nous nous sommes tous les deux perdus en cours de route. »
James la regarda longtemps. Puis il détourna les yeux, et quelque chose dans son expression s'adoucit, comme un mur qui cède.
« Nous avons perdu nos repères », dit-il. « Mais vous, vous avez encore quelque chose qui me dépasse. Vous croyez qu'un jour nous retrouverons ce que nous avons perdu ? »
« Je crois que nous avons trouvé autre chose à la place », répondit Élise.
Le silence s'étira, plein de non-dits. Dehors, la nuit tombait. Une infirmière passa devant la tente, tenant une lampe, la lueur dansant sur les toiles.
James tendit sa main gauche. Élise la prit. Ils restèrent ainsi un moment, sans parler, une trêve entre eux dans un monde qui ne connaissait pas la paix.
« Demain », dit James enfin. « Nous verrons demain. »
Élise acquiesça. Elle savait ce que cela voulait dire. Leclair reviendrait, avec ses plans et ses cartes, et la mission se mettrait en marche. Mais pour l'instant, ce soir, il n'y avait qu'un homme blessé et une femme qui refusait de le laisser seul dans l'obscurité.
Elle posa la tête sur le bord du lit, ferma les yeux. La culpabilité de James, ses démons, elle les connaissait mieux qu'il ne le pensait. Elle savait ce que c'était de se tenir au bord d'un chemin et de regarder quelqu'un qu'on aimait s'éloigner sans pouvoir le sauver.
Le lourd silence de la tente l'enveloppa.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.