Lumen Reads

Le Champ de Coquelicots

Lire le chapitre 4: A Soldier's Last Wish

La salle sentait le sang, l’iode et la terre mouillée. Élise Moreau changeait les pansements d’un soldat du génie quand elle l’entendit : un râle, pas un cri. Un bruit d’animal pris au piège, quelque part sous la tente.

Elle laissa tomber le rouleau de gaze.

Le blessé était allongé sur le dos, les yeux grands ouverts vers le ciel de toile. Il était jeune — vingt ans à peine — avec une mèche brune collée sur le front. Sa capote bleu horizon était trempée, non de pluie, mais d’un rouge sombre qui s’étalait lentement. Un éclat d’obus devait avoir labouré son flanc. Les brancardiers l’avaient déposé en dernier, presque par défaut.

Élise s’agenouilla près de lui.

— Je suis là, dit-elle doucement. Je suis là.

Il tourna la tête. Ses yeux la trouvèrent, comme on trouve une bougie dans la nuit. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun mot n’en sortit. Une main tâtonna le long de sa poitrine, cherchant quelque chose sous son uniforme.

— Calmez-vous, murmura-t-elle. Vous êtes en sécurité.

Elle mentait. Elle le savait. Il n’y avait pas de sécurité, il n’y avait que des délais.

Sa main s’immobilisa soudain. Il ferma les doigts autour d’un objet, un petit médaillon au bout d’une chaîne qu’il avait dû porter sous son col. Il le détacha d’un geste brusque, presque violent, et le poussa vers elle. Ses doigts tremblaient.

— Prenez… prenez.

Élise hésita, puis obéit. Le métal était tiède. Un médaillon rond, en argent, usé par les ans et les doigts. Elle ouvrit le fermoir : une mèche de cheveux blonds, fine comme du fil de soie.

— Elle… dit-il, la voix cassée par le sang qui lui emplissait la bouche. Elle s’appelle Marguerite. Dites-lui…

Il s’étouffa. Élise lui souleva la tête, lui offrit un peu d’eau qu’elle portait à la ceinture. Il but, toussa, et le rouge reparut à ses lèvres.

— Dites-lui que je n’ai pas souffert, dit-il dans un souffle. Que j’ai pensé à elle. Que je l’ai aimée jusqu’au bout.

— Vous allez la lui dire vous-même, répondit Élise avec une fermeté qu’elle ne ressentait pas.

Il secoua la tête, un mouvement infime que l’épuisement rendait presque imperceptible.

— Le village près de Verdun. Fontaines-sur-Meuse. La maison bleue près du lavoir, passée le pont. Elle est institutrice. Marguerite. Vous la trouverez.

Il lui saisit le poignet. La force de cette main qui s’accrochait à la vie était démesurée.

— Promettez-moi.

Le mot tomba entre eux comme une pierre dans l’eau. Élise ferma les doigts autour du médaillon.

— Je vous le promets.

Il sourit. Une vraie lumière, là, dans ce regard de mourant. Puis son bras retomba, et sa poitrine cessa de se soulever. Il s’appelait Jean-François, elle l’apprit plus tard, en lisant sa plaque d’identité. Jean-François Berger, du 244e régiment d’infanterie. Mort d’un éclat d’obus dans le flanc, à 19h45, un mardi de septembre, dans une tente pleine d’autres mourants.

Élise resta agenouillée un instant. Le médaillon était chaud dans sa paume. Elle avait promis. Elle avait promis à un inconnu, pour une femme qu’elle ne connaissait pas, dans un village dont elle n’avait jamais entendu parler.

Elle glissa le médaillon dans la poche de son tablier et retourna changer le pansement du soldat du génie.

Le capitaine Ashford la trouva à la sortie de la tente, deux heures plus tard. La nuit était tombée, une nuit noire sans lune, seulement trouée par la lueur des lanternes des postes de garde. Il tenait une cigarette entre ses doigts, qu’il ne fumait pas, pourtant. Elle remarqua qu’il la faisait tourner, encore et encore.

— On m’a dit que vous aviez accompagné le jeune Berger jusqu’au bout, dit-il sans préambule.

— Oui.

Elle ne s’arrêta pas. Elle ne voulait pas de cette conversation.

Il lui emboîta le pas, pas pressé, mais constant.

— Il vous a donné quelque chose.

Élise s’arrêta. Comment savait-il ? Elle se souvint alors du regard du brancardier, ce regard fuyant qui les avait observés. Les choses allaient vite dans cet hôpital. Tout se savait.

— Un médaillon, répondit-elle. Celui de sa fiancée. Il m’a demandé de le lui rendre.

Le visage d’Ashford se durcit. Les traits, déjà creusés par des mois de front, devinrent presque anguleux sous la lumière pâle.

— Vous avez promis ?

— Oui.

Elle le vit inspirer lentement, compter jusqu’à dix, comme il le faisait quand il allait dire quelque chose qu’il regretterait. Le rituel ne l’empêcha pas.

— Vous ne les reverrez jamais, dit-il d’une voix plate. Ces villages, ils seront effacés de la carte avant la fin de l’année. Et vous ne serez jamais assez proche de Verdun pour le lui rendre. Vous vous êtes engagée dans une mission impossible.

Élise sentit la colère monter, chaude et vive, réchauffant une fatigue qui l’avait pénétrée jusqu’à l’os.

— Il est mort dans mes bras, capitaine. Il m’a regardée dans les yeux et il m’a demandé une seule chose. Une seule. Je vais la lui faire.

— Comment ?

Ashford la fixait, et elle vit dans son regard ce qu’il ne disait jamais : trois années de promesses brisées, de lettres retournées avec la mention « destinataire décédé », de femmes et de mères qu’il avait lui-même dû fuir parce qu’il n’avait rien à leur dire. Son nihilisme n’était pas de l’indifférence. C’était une armure.

— Je la ferai, répéta Élise. Quand ce sera fini. J’irai à pied s’il le faut.

Il la regarda longtemps, puis secoua la tête, comme on secoue une pluie qui ne veut pas tomber.

— Vous allez vous faire tuer, infirmière. Pas aujourd’hui. Mais vous finirez par mourir pour cette guerre, parce que vous la portez. Vous porterez trop de choses.

Il se tourna et marcha vers la lueur de l’unité chirurgicale.

— Ce soir, il y a deux amputations et trois perforations à la poitrine, dit-il sans se retourner. Vous avez cinq minutes pour vous reprendre. Ensuite, vous êtes utile.

Elle glissa la main dans sa poche. Le médaillon y était. Elle imagina une rue, un pont, un lavoir. Elle imagina le visage de Marguerite. Quelle forme avait sa tristesse ? Quel âge avait la photo fanée qu’elle garderait dans son corsage ?

Elle referma les doigts sur l’argent et suivit Ashford, à contre-cœur. Lui avait-il dit de ne pas la faire ? Lui avait-il demandé de renoncer ? Elle garderait le médaillon, loin des yeux de l’unité, mais près de son cœur.

Sa mère, elle aussi, était quelque part. Peut-être vivante, peut-être morte. Peut-être avait-elle une mèche de cheveux de Pierre coincée dans un missel, quelque part, en attendant des nouvelles qui ne venaient jamais.

À deux heures du matin, après la deuxième amputation, Élise s’assit seule à l’écart de la tente, adossée à un arbre mutilé par les fragments du dernier bombardement. Elle tira le médaillon de sa poche. L’argent était tiède, presque vivant contre sa peau. Elle le pressa contre son front.

Elle ne connaissait pas la prière que sa mère lui avait apprise. Celle où l’on demandait la force, ou celle où l’on demandait le pardon. Elles s’étaient mélangées dans sa mémoire, comme les odeurs de la maison, comme la voix de sa mère le soir, chantant des berceuses oubliées aux fenêtres ouvertes sur les champs.

Elle pria pour Marguerite. Pour l’institutrice inconnue qui ne saurait pas, demain matin, que son monde s’était arrêté. Elle pria pour que la femme puisse un jour pleurer sur une tombe et non pas sur une absence. Elle pria pour que le pont de Fontaines-sur-Meuse ne soit pas détruit. Pour que la maison bleue existe encore.

Et puis, sans qu’elle le décide, elle pria pour sa mère. Pour qu’elle soit en vie, quelque part, dans une cuisine inconnue ou derrière une fenêtre noircie, et qu’elle attende un fils qui ne reviendrait peut-être jamais.

Le médaillon lui semblait plus lourd qu’avant. Il ne contenait qu’une mèche de cheveux blonds. Mais elle savait ce qu’il pesait vraiment : la promesse d’une femme à un homme qui ne pouvait plus parler pour lui-même. Poids des mots retenus. Poids de la mission.

Chaque fois que la guerre la pousserait au sud, loin de Verdun, il deviendrait plus lourd encore.

Mais elle ne le retirerait pas de sa poche.

Elle le remit dans son tablier, ajusta son bandage improvisé et revint sous la tente. La salle était pleine de cris étouffés et de sang.

Ashford la regarda passer sans un mot. Il ne dit rien. Dans ses yeux, quelque chose avait changé — l’ombre d’un respect réticent, peut-être, ou l’écho d’une bataille intérieure qu’il se refusait à perdre.

Elle ne comptait plus les morts. Elle comptait les promesses.

Celle-ci était la première.