Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 33: The Million Roads
La pluie de novembre cinglait le paysage lunaire des cratères. Élise avançait le long de la tranchée boueuse, les semelles aspirées par chaque pas, quand le brancardier la rattrapa en soufflant.
— Infirmière Moreau ! Le capitaine Leclair vous demande. Tout de suite.
Elle s’essuya le front d’un revers de manche, laissant une traînée de terre sur sa peau. Depuis l’offensive de printemps, le temps s’était dévoré lui-même — mois entiers fondus dans un cauchemar de gaz, d’acier et de sang. Elle avait cessé de compter les morts. Elle avait cessé de compter les jours. Elle avait seulement continué, comme le promettait sa résolution, *survivre*.
Leclair l’attendait près de l’abri médical, une carte humide dépliée sur un caisson de munitions. Il leva les yeux. Quelque chose dans son regard avait changé. Quelque chose de grave et de triomphant à la fois.
— Moreau. Vous avez entendu ?
— Entendu quoi, mon capitaine ?
— Les Boches reculent. Partout. Depuis trois jours. Ils n’ont plus de réserves. Plus de ravitaillement. Ils craquent.
Élise cligna des yeux. Quatre ans. Quatre ans de ceci, de cette boue, de ces cris, de ces lits où les hommes mouraient en appelant leur mère. Et maintenant — la fin. Elle aurait dû sentir quelque chose. La joie, peut-être. Le soulagement. Elle ne sentait que ce vide familier, cette absence au creux du ventre.
— Pourquoi m’avoir appelée ?
— Parce que j’ai une promotion pour vous. Lieutenant infirmière. Directement sur le terrain.
Elle se figea.
— Sur le terrain ? Nous sommes déjà sur le terrain.
— Pas comme ceci. Le commandement veut un poste avancé — le plus près possible de la ligne de contact. Pour stabiliser les blessés avant l’évacuation. C’est dangereux. Mais c’est nécessaire. Et je vous veux là-bas, Moreau. Personne d’autre.
Elle sentit le poids des semaines précédentes — le sacrifice de Hans, la culpabilité, la résolution de survivre. Une promotion, comme l’avait prédit Leclair. Elle aurait dû être fière. À la place, les mots de James lui revinrent, cette lettre qu’elle n’avait jamais écrite, ces paroles qu’elle n’avait jamais dites, et la séparation qui les avait laissés muets.
— Et l’angle sud ? demanda-t-elle brusquement. Le colonel Whitmore ?
— Whitmore a été rappelé à Paris. Il ne commande plus ce secteur. James… le lieutenant-colonel Moreau est toujours au-delà de la Somme, là où nous ne pouvons plus le joindre.
*James.* Le nom lui fit mal, comme un membre fantôme. Dix mois sans le voir. Dix mois de lettres au ton prudent, presque cérémonieux, comme si la nuit où il avait tenu son visage entre ses mains n’avait jamais existé.
Leclair la regarda et posa sa main sur la carte.
— Vous partez ce soir. Au crépuscule, avant que les fusées éclairantes ne transforment le ciel en enfer.
L’aube les trouva deux kilomètres derrière la ligne de contact. Le poste de secours était une cave effondrée, quelquefois protégée par un toit de tôles volantes, sous les ruines d’une ferme dont il ne restait que deux pignons noircis — des chicots dans la mâchoire du monde. Trois brancardiers, huit blessés, une lampe à carbure et l’air épais d’iode et de chair.
Élise travailla sans s’arrêter. Un éclat dans la cuisse. Un pneumothorax. Le bras d’un sergent du 55e, presque arraché. Elle coupait, suturait, bandait. Ses mains savaient ce que sa tête refusait de comprendre. La guerre finissait. Les hommes continuaient de mourir. La fin ne sauverait pas ceux qui tombaient ce soir.
Vers midi, un cri monta de la tranchée extérieure : « Cavalerie ! Officier français ! »
Élise sortit de la cave, ses doigts rouges encore trembant du dernier nœud de suture. Un officier à cheval descendait la pente boueuse — mais il ne portait pas l’uniforme du génie, ni celui de l’infanterie. Il était en grande tenue, cape trempée, fourragère dorée. Il mit pied à terre devant elle et ôta son casque.
Les années tombèrent. Les blessés, les tranchées, la mort — tout se replia sous la rugosité soudaine d’un souvenir.
— Jean-Baptiste Leclair, dit-elle lentement.
— Le sergent Leclair, d’il y a quatre ans. Vous m’avez recousu sous le feu à la ferme des Trois-Chênes.
Elle revit la scène. Août 1914. Le chaos, la terreur, le sang de tant d’hommes. Et lui, ce jeune sergent téméraire, le bras fendu jusqu’à l’os, qui avait refusé le chloroforme pour ne pas gaspiller la provision. Elle l’avait suturé à même la cuisine, tandis que James stabilisait un autre blessé à quelques mètres. Leclair avait gardé son sang-froid, devisant avec James comme s’ils étaient autour d’un verre.
— Vous avez servi avec James, dit-elle, la voix étrangement neutre.
— Le chirurgien anglais, oui. Le lieutenant-colonel Moreau désormais, à ce que j’ai compris. Il m’a sauvé la vie cette nuit-là — en me tenant éveillé par sa conversation, il m’a évité de sombrer dans le choc.
Il sortit une pochette de sa vareuse et la lui tendit.
— J’ai gardé ça toute la guerre. Je savais que je vous retrouverais. Le destin a ce goût ironique.
Elle déplia le papier. Une écriture anglaise, précise et serrée. La lettre était datée d’août 1914, écrite sur un coin de papier d’emballage.
*« Au sergent Leclair : si vous survivez à cette guerre, ce que je prie pour, rendez ma gratitude à l’infirmière qui vous sutura cette nuit. Elle ne croira pas son courage, mais le mien n’existe que parce qu’elle m’a appris à regarder la mort en face. Quoi que vous fassiez, où que le vent vous emporte, je vous demande de veiller sur elle. James. »*
Les mots se brouillèrent. Cette rage, cette colère qu’elle avait portées contre James depuis des mois — pour ces lettres prudentes, pour ce départ vers le sud sans pouvoir lui dire au revoir, pour cette main qu’elle avait refusée — tout se pela comme un vieux bandage, révélant la plaie enfin propre.
— Il a écrit cela à sa dernière nuit de convalescence, quand il a su qu’il revenait au front, murmura Leclair. Il n’a jamais cessé de penser à vous.
Le sergent — le capitaine désormais — la fixa d’un regard qui comprenait tout.
— Il n’ose plus écrire ce qu’il ressent. La censure, la distance, la peur peut-être de vous perdre en mots trop intimes. Mais j’ai reçu des nouvelles du front sud il y a trois jours. Votre James est toujours vivant.
Élise replia la lettre glacée, la rangea contre son cœur.
— Ce que vous venez de me dire, capitaine, cela me vaudra une flottaison de mémoire auprès de votre colonel.
— Il peut me juger. J’ai tenu une promesse. C’est plus important que la hiérarchie.
Elle dut sourire. Pour la première fois, une chaleur authentique se logea quelque part entre les côtes.
— J’ai un deuxième rapport, dit-il, retrouvant un ton plus officiel. Les Allemands tentent une dernière contre-attaque à l’est pour couvrir leur retraite. Le 2e bataillon français est au point de rupture. Si leur ligne cède, ce poste sera derrière les lignes ennemies d’ici la nuit.
Il s’approcha, baissant la voix.
— Mais j’ai obtenu des écoutes cette nuit. Les Boches n’ont plus que trois heures de ravitaillement pour toute leur artillerie mobile. Le général demande un renfort — deux compagnies vont arriver pour tenir l’est jusqu’à la tombée. Nous avons une fenêtre, pas davantage.
Élise ne saisit pas tout de suite l’implication. Puis la carte se déplia dans son esprit.
— Trois heures de ravitaillement. Si notre artillerie frappe leurs dépôts maintenant, ils ne peuvent plus riposter.
— Exactement, lieutenant Moreau. Vous commandez ce poste. Je venais vous transmettre l’ordre de repli, mais je crois que nous devrions le désobéir.
Il fallait choisir. Replier le poste — et perdre la fenêtre critique. Tenir — et risquer l’encerclement.
Le papier de James contre son cœur, le sang des soldats sur ses mains, le visage de Hans qui s’effaçait dans le crépuscule d’un champ aux coquelicots.
Élise leva les yeux vers le capitaine.
— Les brancardiers restent. Je pars chercher l’artillerie moi-même. Et toi, Leclair, tu restes ici. Tu joues les médecins si quelqu’un te demande.
— Vous êtes folle, Moreau. Le chemin est sous le feu.
— Vous feriez différent, sergent ?
Il sourit.
— Je viens avec vous.
Elle secoua la tête.
— Non. Vous avez une promesse à tenir. Et moi, une lettre à écrire enfin.
Elle arracha un morceau de papier du carnet de rapports, griffonna quatre mots — *Je t’attendrai. Je vis.* — les confia au capitaine.
Puis elle sortit du poste, mit son casque, et commença la course à travers le champ de cratères, vers l’artillerie, vers la bataille finale.
Derrière elle, la guerre se terminait. Pour elle, elle commençait tout juste.
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