Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 34: The War's Edge
Le silence, d'abord. Un silence si total qu'Élise crut être devenue sourde. Puis un clairon, quelque part dans la brume grise de novembre, déchira l'air — et le monde explosa.
Onze heures. Le onze novembre. La signature était effective. Les tirs s'étaient tus comme on coupe un fil, laissant un vide assourdissant que les hommes comblèrent de cris, de pleurs, de chants rauques.
Élise restait figée au milieu de la route défoncée, son casque à la main, les doigts engourdis par le froid et par autre chose — quelque chose qu'elle n'osait pas nommer. Soulagement ? Non. C'était trop vaste pour un mot si simple.
« Lieutenant ! » Un brancardier la dépassa en courant, ivre de joie. « C'est fini ! Dieu merci, c'est fini ! »
Elle hocha la tête sans répondre. Ses yeux cherchaient déjà, balayaient la masse des uniformes bleu horizon qui déferlaient des tranchées comme une marée d'hommes hagards. Les soldats s'étreignaient, dansaient, tombaient à genoux dans la boue qu'ils avaient tant haïe.
Elle avait reçu la nouvelle à l'aube, alors qu'elle pansait un ventre ouvert. Le major avait crié, pleuré, puis les infirmières s'étaient regardées — et Élise avait senti ce vide immense s'ouvrir en elle.
Quatre ans. Quatre ans de sang, de morts, de lettres jamais assez longues, jamais assez proches.
Il était vivant. Leclair avait fait parvenir sa réponse, son message désespéré à travers les lignes : *Je t'attendrai. Je vis.* Et James avait survécu. Il était quelque part — au sud, sur la Somme, dans un secteur que la paix rendait soudainement arbitraire.
Elle se mit à marcher. Puis à courir.
La foule des soldats la happait, la rejetait, l'entraînait dans des bourrasques de joie collective. Des hommes l'attrapèrent par les épaules, la firent tournoyer — une touche de rouge dans ce monde bleu, une femme parmi cent mille hommes.
« Laissez-moi passer ! » Sa voix se perdit dans le vacarme.
Des klaxons. Des camions qui tentaient de fendre la marée humaine. Des bouteilles qui circulaient de main en main. Un soldat la souleva, elle cria, on la reposa, elle courut de nouveau.
Elle ne savait même pas où aller. Son poste avait été évacué, son unité dispersée. James ? Elle n'avait aucune indication. Rien que la certitude — absurde, viscérale — qu'il fallait le trouver.
Elle grimpa sur le capot d'un camion abandonné, cherchant une silhouette parmi des milliers. Trop loin. Trop de monde. Trop de casques.
Le découragement la frappa comme une balle perdue.
Quatre ans à l'attendre. Quatre ans à traverser l'enfer pour se tenir à un pas de lui — et maintenant que les canons se taisaient, ils pouvaient être séparés par cent kilomètres de terre ravagée.
« Élise ! »
Elle crut rêver. Sa tête tourna — rien. Un soldat qui ressemblait à quelqu'un, une hallucination de fatigue.
« ÉLISE ! »
Cette fois elle reconnut la voix. Cassée par le froid et l'émotion, mais la sienne. Elle sauta du camion, bouscula trois hommes, en écarta un quatrième d'un coup d'épaule.
Il était là.
À cinquante mètres, de l'autre côté de la route — dans son uniforme britannique froissé, un pansement sur la joue, les cheveux en désordre. Il criait son nom, la cherchait dans la foule en tournant sur lui-même, désespéré comme un homme qui vient de perdre quelque chose de précieux.
Elle ouvrit la bouche pour répondre — et la joie lui vola la voix.
Elle leva le bras. Il la vit.
Leurs yeux se trouvèrent. Et le monde s'effaça.
Il courut. Elle courut. Les soldats s'écartaient autour d'eux comme les eaux de la mer Rouge, comprenant sans comprendre que ce moment était sacré.
Elle vit ses lèvres former un mot — son nom, elle en était sûre — quand quelque chose bougea dans sa vision périphérique.
Un camion.
Un convoi qui remontait vers l'arrière, ivre de vitesse et de fin de guerre, son conducteur ne regardant plus la route, trop occupé à hurler sa joie par la fenêtre.
James ne le vit pas. Il ne voyait qu'elle.
« JAMES ! »
Le temps s'étira. Elle vit le camion dévier, vit James tourner la tête, vit la peur remplacer l'amour dans ses yeux — puis le choc. Sourd. Terrible. Le corps de James projeté comme une poupée de chiffon sur le bas-côté.
Il retomba. Ne bougea plus.
Le silence revint, plus brutal que le premier. Élise eut l'impression de traverser des kilomètres d'eau pour atteindre son corps. Des soldats criaient, le conducteur du camion était déjà sorti, pâle comme la mort, répétant « Je ne l'ai pas vu, mon Dieu, je ne l'ai pas vu ».
Elle s'agenouilla dans la boue.
Ses mains volèrent partout à la fois. Le pouls. Les pupilles. Il respirait. Merci. Oh, Dieu merci, il respirait. Mais ses yeux restaient fermés, sa tête reposait contre une pierre, et du sang — du sang frais — coulait de sa tempe.
« Brancardiers ! » Sa voix fendit le tumulte des célébrations qui reprenaient déjà, indifférents au drame minuscule qui se jouait dans leur ivresse. « ICI ! BRANCARDIERS ! »
Des soldats se précipitèrent, l'aidèrent à soulever le corps inerte. Quelqu'un apporta un brancard. Élise ne lâcha pas sa main — sa main chaude, encore chaude.
« Ça va aller, James. » Sa voix tremblait comme une feuille dans le vent d'hiver. « Tu m'as attendue quatre ans. Tu ne vas pas me faire ça maintenant. »
Le brancard s'éloignait vers l'ambulance. Les cris de joie continuaient autour d'eux, monstrueux dans leur contraste.
Le canon s'était tu.
Mais la guerre n'avait pas fini de prendre.
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