Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 36: The Missing Pieces
Le matin se glissa par la fenêtre étroite, pâle et froid, comme si Paris lui-même retenait son souffle. Élise était assise près du lit de James, ses doigts entrelacés aux siens, quand il ouvrit les yeux.
« Pierre est mort, n'est-ce pas ? »
La phrase tomba dans le silence, nette comme un scalpel. Élise sentit son cœur se serrer. James fixait le plafond, les traits tirés par la douleur qui lui tenaillait encore la tête.
« Quoi ? » souffla-t-elle.
« Pierre. Ton frère. Je me souviens maintenant. Il est mort. » Sa voix était plate, assurée, comme s'il énonçait une vérité depuis longtemps acceptée. « C'est pour ça que tu es partie. Que tu as rejoint le front. Pour le venger. »
Élise ouvrit la bouche, puis la referma. Les mots se bousculaient dans sa gorge. Pierre vivait. Il était dans un camp de prisonniers – ou du moins, il y avait été, jusqu'à ce que la guerre finisse. Mais James le regardait avec la certitude de quelqu'un qui a vu un rapport, un registre, un nom barré d'un trait noir.
« James... » commença-t-elle doucement.
« Je me souviens de son nom sur une liste. Les disparus. » Il tourna la tête vers elle, ses yeux cherchant les siens avec une intensité douloureuse. « Je t'ai vue pleurer. Dans un bureau. Quelqu'un te montrait un papier. »
Élise ferma les yeux. La mémoire de James revenait en morceaux, mais elle se recollait de travers, créant des vérités qui n'avaient jamais existé. Pierre figurait bien sur les listes de disparus – tout le monde au front le pensait. Mais Marie Chevalier avait confirmé, à travers son réseau, qu'il avait été transféré dans un camp en Allemagne, puis libéré après l'armistice. La lettre de Marjorie, arrivée la veille, disait même qu'il était soigné à l'hôpital de rééducation de la rue de la Santé, à Paris.
Elle n'avait pas encore osé y aller. James avait besoin d'elle, chaque fragment de mémoire qu'il retrouvait semblait dépendre de sa présence, de sa voix. Mais comment pouvait-elle lui mentir ?
« James, écoute-moi. » Elle prit son visage entre ses mains, le forçant à la regarder. « Pierre n'est pas mort. Je le sais. Marie me l'a confirmé. Il est vivant. »
James cligna des yeux, comme si elle venait de parler une langue étrangère. « Mais... la liste... »
« La liste était fausse. Ou incomplète. Beaucoup de noms l'étaient. » Sa voix se fit plus pressante. « Pierre a été prisonnier, c'est vrai. Mais il a survécu. Il est vivant. »
Le silence s'étira. James retira ses mains, les passa sur son front, là où la cicatrice commençait à peine à se refermer. Son regard se perdit dans le vide, cherchant des repères dans les ruines de sa mémoire.
« Je ne me souviens pas de ça », dit-il enfin, d'une voix presque fragile. « Je me souviens de la liste. Je me souviens de tes larmes. Mais je ne me souviens pas de la suite. »
Élise sentit un pincement au creux de sa poitrine. La suite, c'était leur histoire. Le village où ils s'étaient rencontrés, la lettre de James à Leclair, ses aveux sous le fracas des obus. La mémoire de James revenait en sédiments, certaines couches claires, d'autres trouées comme une toile faite de déchirures. Et dans ces trous, son esprit comblait avec des histoires plausibles mais fausses.
« Pierre a survécu », répéta-t-elle avec force. « Il est à Paris. Dans un hôpital spécialisé. Ils soignent des soldats dont la mémoire est brisée. » Elle hésita, puis ajouta : « On dit qu'il ne se souvient pas de son nom. »
James la regarda longuement. Quelque chose passa dans ses yeux – une lueur d'espoir, peut-être, ou de confusion. Puis il secoua la tête lentement.
« Et moi ? Si ma mémoire ne revient pas, qu'est-ce que je deviens ? »
La question frappa Élise comme un coup de poing. Il n'avait jamais exprimé cette peur à voix haute – pas comme ça. Sa vulnérabilité le rendait presque méconnaissable, lui qui avait toujours été si sûr de lui, si maître de son art.
« Elle reviendra », promit-elle. « Nous avons le temps, maintenant. La guerre est finie. Nous pouvons reconstruire, pièce par pièce. »
« Et si certaines pièces ne reviennent jamais ? »
Elle ne sut pas quoi répondre. À cet instant précis, une infirmière entra, une enveloppe à la main.
« Mademoiselle Moreau ? Une lettre pour vous. Elle vient d'Angleterre. »
Élise prit l'enveloppe, reconnaissant aussitôt l'écriture de Marjorie. Elle l'ouvrit, les doigts tremblants.
Ma chère Élise,
J'espère que cette lettre te trouvera en bonne santé et que James se rétablit. Je t'écris car j'ai trouvé quelque chose que je n'arrive pas à garder pour moi.
J'étais affectée à l'hôpital de réadaptation de la rue de la Santé, à Paris, pour la formation des infirmières nouvellement recrutées. En visitant les salles, j'ai croisé un homme dont le visage m'a semblé familier. Il ne parle presque pas – les médecins disent qu'une commotion lui a volé la mémoire. Mais il porte un médaillon autour du cou, un bijou ancien avec un paysage gravé dedans.
Élise, je l'ai immédiatement reconnu. C'est Pierre. Ton frère.
Il ne se souvient pas de moi, ni de son nom, ni d'où il vient. Mais quand j'ai parlé de la Normandie, quelque chose a bougé dans ses yeux.
Viens dès que tu peux. Je crois que ta présence est la seule chose qui pourra atteindre ce qui reste de lui.
Avec toute mon affection, Marjorie
Élise relut la lettre une seconde fois, puis une troisième, comme si les mots pouvaient changer entre ses lectures. Pierre était là. À quelques kilomètres. Il ne se souvenait pas d'elle, mais il portait le médaillon – le petit paysage que son père leur avait offert à tous les deux, le jour de son départ pour l'armée.
« De qui vient cette lettre ? » demanda James.
Élise plia soigneusement le papier, le glissa dans sa poche.
« Marjorie. Une amie. Elle m'écrit... des nouvelles de chez moi. »
Le mensonge lui brûla la gorge. Mais comment pouvait-elle dire la vérité ? Si elle annonçait à James qu'elle allait partir, même une journée, il pourrait se briser. Les médecins étaient formels : sa convalescence exigeait une stabilité émotionnelle absolue. Chaque absence d'Élise le plongeait dans des heures de confusion et de désespoir.
Mais Pierre avait besoin d'elle aussi. Il était seul, amnésique, dans une ville étrangère, à quelques rues d'elle. Comment pouvait-elle choisir ?
« James... » commença-t-elle, sa voix à peine plus qu'un murmure. « Je dois m'absenter. Juste une journée. Peut-être deux. »
Il se redressa brusquement, le souffle court. « Pour aller où ? »
« À Paris. Il y a... » Elle chercha une excuse plausible. « Des démarches à faire. Pour mon affectation. La guerre est finie, il faut régulariser ma situation. »
« Tu me quittes ? »
Sa voix était presque enfantine, perdue. Élise sentit son cœur se fendre en deux. Elle prit sa main, la serra fort.
« Je reviendrai. Je te le promets. »
James la regarda, les yeux brillants. « Et si je ne me souviens plus de toi quand tu reviendras ? »
« Tu te souviendras », dit-elle. « Parce que je te le raconterai. Encore et encore. Tous les jours, jusqu'à ce que plus aucune partie de toi ne m'oublie. »
Il resserra sa main autour de la sienne, longtemps, trop longtemps. Puis il la relâcha lentement, comme on laisse partir un oiseau qu'on a réussi à apprivoiser.
« Va », dit-il doucement. « Mais reviens vite. »
Élise se leva, ramassa son manteau, ses gants. Sur le seuil de la porte, elle se retourna une dernière fois.
James la regardait, immobile, les mains crispées sur les draps. Il essaya de sourire, mais ce n'était qu'une contraction des lèvres, fragile comme du verre.
« Je vivrai », lui dit-elle. « Et je reviendrai. »
Et elle sortit dans le froid de Paris, le cœur battant, la lettre de Marjorie brûlant contre sa poitrine – et une autre vérité, enfouie, qu'elle ne pouvait pas encore affronter : si James ne recouvrait pas la mémoire de Pierre, ce mensonge grandirait entre eux comme une muraille. Et un jour, elle devrait décider ce qui comptait le plus : la promesse faite à un frère, ou celle faite à un amour blessé.
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