Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 37: The Reunion
L’hôpital sentait l’éther, la sueur et la détresse. Élise marchait dans le couloir, les semelles de ses bottines claquant sur le linoléum usé. Marjorie l’attendait devant la porte 14, les bras croisés, le visage tiré mais les yeux doux.
«Il est là. Il ne parle presque pas. On lui a donné le numéro 14 parce qu’il ne connaissait plus son nom.»
Élise posa la main sur la poignée. Sa paume était moite. Elle poussa la porte.
La salle était longue et étroite, alignée de lits de fer. Des hommes aux regards vagues, certains assis, d’autres allongés, tous perdus dans des limbes où la mémoire ne venait plus. Au fond, près de la fenêtre, un homme au dos voûté regardait la pluie tomber sur les toits de Paris. Il était mince, plus mince que dans son souvenir, les cheveux plus courts, la nuque fragile.
Élise s’approcha. Chaque pas lui coûtait. Elle s’arrêta devant lui.
«Pierre.»
Il ne se retourna pas. Ses épaules restèrent immobiles, comme si le nom ne lui appartenait pas. Élise s’assit sur le lit en face de lui, cherchant son regard. Il finit par tourner la tête. Ses yeux étaient bleus, exactement les mêmes que ceux de leur père, mais vides. Ils la regardèrent sans la voir.
«Je m’appelle Élise. Élise Moreau. Je suis ta sœur.»
Il cligna lentement des yeux. Rien.
Elle sortit de sa poche le lourd médaillon d’argent. Elle l’ouvrit d’une main tremblante. À l’intérieur, une mèche de cheveux bruns attachée d’un ruban fané, et une minuscule photographie de leur mère, souriant devant la ferme.
«Papa te l’a donné le jour de tes dix-huit ans. Tu disais que tu le porterais toujours, pour qu’elle reste avec toi. Regarde, Pierre. C’est maman.»
Il tendit la main, hésitant. Ses doigts effleurèrent le métal. Il le prit, le tourna entre ses mains, puis le porta à son visage, frottant le pouce sur la photographie comme s’il cherchait à la sentir.
«Maman…» murmura-t-il, la voix rauque d’avoir trop peu parlé.
Élise sentit un sanglot monter, mais elle le retint. Pas encore.
«Oui. Et tu te souviens de la rivière, derrière la maison ? Tu y allais pêcher avant l’aube. Tu revenais les pieds gelés et maman te grondait en te servant du café brûlant.»
Pierre fronça les sourcils. Un tic traversa son visage, labeur d’un souvenir qui cherche sa forme.
«L’eau était… froide», dit-il lentement. «Je… j’attrapais des truites.»
«Oui !» Élise se pencha, les mains serrées sur ses genoux. «Et il y avait le vieux chêne, celui près du chemin, où tu avais gravé nos initiales. E.M. et P.M. Tu m’avais dit que ça voulait dire « Élise et Pierre, pour toujours ». Mais quand maman est morte, tu y as ajouté un cœur.»
Il releva la tête. Ses yeux s’étrécirent, comme s’il regardait à travers une brume.
«Le cœur…» répéta-t-il. «J’ai… j’ai utilisé le couteau de papa. Il m’avait grondé.»
«Il ne t’a pas grondé longtemps. Il t’a pris dans ses bras et il a dit que maman aurait aimé ce cœur.»
La voix de Pierre se cassa.
«Élise… ?»
Elle hocha la tête, les larmes roulant enfin sur ses joues.
«Oui, Pierre. C’est moi. Je suis là.»
Il ouvrit la bouche comme pour crier, mais seul un sanglot en sortit. Il tendit les bras, et Élise se jeta contre lui. Il la serra si fort qu’elle sentit ses côtes protester. Il enfouit son visage dans son épaule, l’étreignant comme un noyé s’accroche à une planche.
«Élise ! Élise !» répétait-il, la voix brisée. «Je t’avais perdue. Je me souvenais de rien. Je ne savais même plus qui j’étais.»
«Tu es Pierre Moreau. Tu es mon frère. Tu es vivant.»
Elle le tenait, sentait les frissons qui parcouraient son corps. Il pleurait sans retenue, les épaules secouées, et elle pleurait avec lui, leurs larmes se mêlant sur l’étoffe rêche de l’uniforme militaire.
La porte s’ouvrit dans un grincement. Élise tourna la tête, furieuse d’être interrompue.
James se tenait sur le seuil.
Il était pâle, les traits tirés, une fine cicatrice encore rosâtre sur la tempe là où le camion l’avait frappé. Il portait son manteau d’officier sur une tenue de ville froissée. Ses yeux passèrent d’Élise à l’homme qu’elle tenait dans ses bras.
«Élise,» dit-il, la voix douce mais ferme. «Tu es partie sans un mot. J’ai cru… j’ai cru que tu ne reviendrais pas.»
«James… comment m’as-tu trouvée ?»
«Marjorie. Elle m’a écrit après ton départ. Elle m’a dit que tu étais partie trouver ton frère. Que tu pensais qu’il était mort à cause de moi.» Il fit un pas. Sa voix trembla. «Je suis venu parce que je voulais que tu saches que tu n’as jamais besoin de te cacher de moi. Pas même pour ça.»
Pierre leva la tête, les yeux rouges, encore confus.
«C’est lui ?» demanda-t-il d’une voix épaisse. «Le médecin anglais dont tu parlais dans tes lettres ? Celui que tu aimais ?»
Élise déglutit. Elle ne pouvait plus mentir. Pas ici, pas maintenant.
«Oui. C’est James.»
Pierre regarda James, puis Élise, puis de nouveau James. Il tendit une main hésitante.
James s’approcha, s’agenouilla devant le lit, et prit la main de Pierre entre les siennes.
«Je suis désolé,» dit James, la gorge serrée. «Désolé pour ce que la guerre t’a pris. Désolé pour ce que tu as souffert. Mais je t’en prie, crois-moi : je n’ai jamais cessé d’aimer ta sœur. Je n’ai jamais cessé de vouloir la protéger.»
Pierre le dévisagea longuement. Sa mâchoire trembla.
«Moi aussi, je l’aime,» dit-il simplement. «Alors je suppose que nous avons une chose en commun.»
Élise laissa échapper un rire mouillé, entre larmes et soulagement. Elle attrapa James par le col et le tira vers elle. Les trois s’enlacèrent dans le lit étroit, un nœud de bras, de têtes, de souffles mêlés. Pierre pleurait encore, James avait les yeux brillants, et Élise serrait les deux hommes qu’elle avait cru perdre, ici, dans cette salle grise où la guerre finissait de rendre ses morts vivants.
Dehors, la pluie s’arrêta. Un rai de soleil pâle traversa la fenêtre et vint poser une flaque de lumière sur leurs mains enlacées.
«Je ne vous laisserai plus partir,» murmura Élise. «Ni l’un ni l’autre. Jamais.»
James posa son front contre le sien.
«Nous sommes là, Élise. Nous sommes là.»
Pierre, la voix encore brisée, ajouta :
«Et moi aussi. Je me souviens maintenant. Je me souviens de toi, Élise. Et je me souviendrai de ce jour.»
Le soleil s’élargit, couvrant leurs trois ombres mêlées sur le sol de linoléum.
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