Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 11: The Prisoner's Riddle
La pluie battait les pavés de Newgate quand Thomas s’arrêta devant la masse noire de la prison. L’odeur de pourriture et de fer lui souleva l’estomac avant même qu’il ne franchisse le seuil. Il avait emprunté la bourse de Simon—une promesse de remboursement sur son salaire de chez Cecil—et il savait que chaque minute passée ici était une minute volée au délai qui lui restait.
Le gardien, un colosse au visage couturé, examina la pièce d’argent que Thomas fit glisser entre ses doigts.
« Le vieux Dunsmore ? Il est dans le cul-de-basse-fosse, condamné pour avoir volé son maître. Paraît qu’il a la langue bien pendue, mais les murs d’ici ont toutes les oreilles. » Il cracha sur le sol. « Cinq minutes. Pas une de plus. Si le lieutenant apprend que j’ai laissé entrer un gamin, c’est ma tête qui roule. »
Thomas suivit le couloir étroit, les mains frottant les murs suintants. Des cris étouffés montaient des cellules, mêlés à des prières et des jurons. Au bout, une porte de chêne bardée de fer s’ouvrit sur une cage exiguë où un homme était recroquevillé sur une couche de paille mouillée.
« Maître Dunsmore ? »
L’homme leva la tête. Une barbe grisonnante, des yeux profondément enfoncés sous un front osseux, et des mains encore couvertes d’encre séchée sous les ongles. Il cligna des yeux, comme s’il avait oublié l’existence de la lumière.
« On m’appelait Dunsmore, oui. Mais je ne suis plus maître de rien ici, sauf de mes souvenirs. » Il se redressa, la méfiance plissant son regard. « Qui es-tu, garçon ? Tu as la carrure d’un apprenti, mais la démarche d’un homme qui a déjà vu trop de choses. »
« Je suis Thomas Finch. Fils de John Finch, l’imprimeur. »
Le vieil homme ouvrit la bouche, puis la referma lentement. Ses doigts attrapèrent la paille, les tordant comme s’il cherchait quelque chose à retenir.
« John Finch… » Il laissa échapper un rire sans joie, qui se termina en quinte de toux. « Je me demandais quand quelqu’un viendrait enfin me poser des questions sur lui. Les vivants n’aiment pas parler des morts, et les morts ne peuvent pas répondre. Mais John n’est pas mort, n’est-ce pas ? »
Thomas s’accroupit devant la grille. « Que veux-tu dire ? »
Dunsmore cracha un mélange de salive et de sang, puis s’essuya la bouche du revers de sa manche.
« Ton père n’était pas un simple imprimeur, mon gars. Il était bien plus que ça. Il était le Cryptographe Royal. Il travaillait directement pour le ministère de Cecil—pas seulement pour imprimer des livres. Il déchiffrait les lettres des ambassadeurs, les codes secrets de la cour, les messages que personne d’autre ne pouvait lire. Son nom n’apparaissait dans aucun registre officiel, bien sûr. Mais dans les cercles du pouvoir, tout le monde le connaissait. »
Thomas sentit son cœur battre plus vite. Une partie de lui avait toujours su que son père était plus qu’un artisan, mais l’entendre formulé comme cela, par un homme enchaîné dans un cul-de-basse-fosse, donnait une vérité glaçante à ses soupçons.
« Pourquoi a-t-il disparu ? »
Dunsmore baissa la voix, se rapprochant de la grille. « Parce qu’il a refusé de falsifier un document. Une lettre. Une lettre qui aurait fait accuser un innocent de trahison. Ton père avait des principes, lui. Il les payait rarement de sa vie, mais il les avait. » Il marqua une pause, les yeux dans le vide. « Ils lui ont laissé une chance. Ils lui ont dit de signer, de sceller, de le faire. Et quand il a refusé, ils l’ont fait disparaître. La nuit du quinze. La nuit des pendants. »
« Que sont les pendants ? »
Dunsmore secoua la tête. « Je ne sais rien à ce sujet, et je ne veux rien savoir. Ce que je sais, c’est que ton père était un homme traqué. La même nuit qu’il a disparu, j’ai vu deux hommes en capes noires sortir de l’atelier avec lui. Je me tenais caché derrière un tonneau, sur le quai. Il n’a pas dit un mot. Juste un signe de tête, comme s’il attendait cela depuis longtemps. Et il m’a lancé un message. »
« Quel message ? »
Dunsmore se pencha encore plus près, ses yeux scrutant Thomas avec une intensité brûlante.
« Il m’a récité ceci, et je l’ai retenu car je savais qu’un jour quelqu’un viendrait avec les mêmes yeux que toi : *La clé est dans le cœur de la Tour Blanche.* »
La phrase résonna dans la cellule comme un glas. Thomas l’écrivit mentalement, la retournant comme il aurait retourné une page de code, cherchant la faille, la signification cachée.
« C’est tout ? »
« C’est tout. Mais John Finch ne rêvait pas en l’air. Si cette phrase livrait quelque chose, c’est qu’elle ouvrait quelque chose. La Tour Blanche. Le cœur. Réfléchis-y, mon gars. Qu’est-ce qui est au cœur de la Tour ? Un cylindre. Une pièce centrale. Une chambre forte. »
Thomas pensa à la dalle de rubis. Au pendentif gravé de trois gouttes d’encre. À l’étui vide trouvé dans le bureau de Sir Geoffrey. La pièce maîtresse du puzzle commençait à s’assembler, mais une pièce demeurait manquante.
« Mon père est-il vivant ? »
Dunsmore haussa les épaules, d’un geste las qui fit grincer ses chaînes. « Je ne sais pas. Les hommes qui l’ont emmené ne laissaient pas souvent de témoins. Mais si tu es ici, c’est que tu crois en quelque chose. Et c’est plus que ce que je peux dire de la plupart des gens qui ont peur de regarder au-delà de leur propre nez. »
Un bruit de bottes résonna dans le couloir. Le gardien revint, le visage fermé, la main sur la garde de son épée.
« Ton temps est écoulé, l’apprenti. Sors ou je te jette dans la cellule à côté de lui. »
Thomas se releva, mais pas avant de glisser un dernier regard à Dunsmore.
« Pourquoi es-tu en prison ? »
Dunsmore sourit d’un sourire sans dents. « J’ai refusé de remplacer un registre que le cousin de Cecil voulait que je falsifie. Les principes, mon gars. Ça te coûte cher, mais au moins, ça te donne une raison de regarder en arrière quand tu marches dans la rue. Maintenant, va. La Tour Blanche n’est pas loin, mais chaque heure que tu passes ici est une heure que Sir Geoffrey utilise pour couvrir ses traces. »
Thomas sortit de la prison sous la pluie, les mots de Dunsmore tournant dans sa tête. La clé est dans le cœur de la Tour Blanche. Il toucha le pendentif sous sa chemise, les trois gouttes d’encre froides contre sa peau.
Il avait un pass d’apprenti lui permettant d’accéder aux zones réglementées. Il connaissait les gardes de la Tour Blanche, leur routine, leurs failles. Et il avait désormais une phrase que personne ne s’attendait à ce qu’il sache.
Mais il savait aussi que Sir Geoffrey contrôlait les clés maîtresses. Que s’il entrait par la porte, il ressortirait peut-être enchaîné. La question n’était plus de savoir si le piège l’attendait.
La question était de savoir s’il pouvait le traverser avant qu’il ne se referme sur lui.
Il resserra son manteau autour de ses épaules et se dirigea vers la Tour, l’ombre de son père marchant invisiblement à ses côtés.
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