Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 18: The Dying Man's Confession
La chandelle vacilla, projetant des ombres dansantes sur les pages du journal d’Aldous Crane. Thomas la rapprocha, les yeux brûlants, et relut le passage pour la troisième fois.
*« Finch est trop curieux. Il a déchiffré la correspondance entre le bureau des Monnaies et la Cour. Il sait que ce n’est pas une simple dette — c’est un étau. Chaque couronne empruntée est une chaîne autour du cou de Geoffrey. Mais il ne connaît pas encore le nom de celui qui tient l’autre extrémité. Je dois le lui dire avant qu’il ne soit trop tard. »*
Thomas laissa retomber ses mains sur ses genoux. Le souffle court, il releva les yeux vers la vitrine poussiéreuse du libraire, qui fermait ses volets pour la nuit. Le vieil homme, voyant son trouble, s’approcha sans un mot et posa une main sur son épaule.
— Votre père était un homme de devoir, murmura-t-il. Il est venu ici trois jours avant sa disparition. Il a laissé ce journal avec une seule consigne : si jamais son fils venait le chercher, il devait l’avoir.
Thomas déglutit. Sa gorge était sèche comme le parchemin qu’il tenait. Il tourna une page plus loin.
*« J’ai rencontré aujourd’hui l’homme que je soupçonne d’être Cipher. Pas en face, mais je l’ai vu entrer au cœur du palais par une porte dérobée, escorté par deux gardes de la Tour. Il portait un manteau sombre, une barbe grise soignée. J’ai reconnu sa démarche — cet homme a été mon maître, il y a vingt ans. »*
Un frisson glacé parcourut l’échine de Thomas. Il tourna les pages fiévreusement, cherchant un nom que son père aurait peut-être osé écrire en clair.
Mais les pages suivantes n’étaient que des lettres codées — du même code que son père lui avait appris enfant, ce code que nul autre ne savait lire. Thomas sourit malgré la tension. Il sortit un bout de charbon de sa poche et se mit à transcrire sur une feuille volante.
Le décodage prit une heure. Le libraire avait allumé une seconde chandelle, puis une troisième, sans bruit. De temps à autre, le craquement du bois de l’échoppe semblait être un pas dans la rue. Thomas notait tout, encadrait les noms, suivait les dates.
Et puis il tomba sur le passage qui fit voler sa certitude en éclats.
*« La dette n’est pas pour le trône. Elle est un levier, une menace suspendue au-dessus de la tête de Geoffrey. Celui qui tient la créance tient le contrôleleur de la Monnaie. Et cette créance — j’ai pu la vérifier par recoupement — provient d’une seule source. Un frère. Un jumeau. Une tombe. »*
Thomas cessa de respirer un instant.
Un jumeau.
Il relut, plus bas.
*« Robert Geoffrey est mort il y a douze ans. On l’a cru noyé dans la Tamise. Mais j’ai trouvé des registres de transferts bancaires signés de sa main — des transferts qui courent encore, chaque mois, vers le compte de son frère. Robert n’est pas mort. Ou alors quelqu’un utilise sa signature depuis sa tombe. Et je sais qui. »*
Le nom qui suivait était biffé. Mais Thomas connaissait assez la main de son père pour deviner les lettres effacées.
*Aldous Crane.*
Il reposa le journal, le souffle coupé. Le libraire le regarda intensément.
— Vous êtes pâle comme un drap, l’enfant.
— Mon père savait, dit Thomas d’une voix rauque. Il savait qui tenait les ficelles. Crane est le frère fantôme. Il signait les prêts sous le nom du mort. Et mon père… mon père allait le dénoncer.
Il leva les yeux, les prunelles brillantes de fièvre.
— C’est pour ça qu’on l’a pris. C’est pour ça qu’ils l’ont enfermé à la Tour ou pire.
Le libraire hocha lentement la tête.
— John Finch l’avait compris. Il est venu me voir cette nuit-là, épuisé, les yeux rouges. Il m’a dit : « Si je disparais, dites à Thomas que la dette est une arme, pas une affaire. Et qu’elle ne s’éteint qu’avec le sang de celui qui l’a forgée. »
Un lourd silence tomba sur l’échoppe. Dehors, des pas résonnèrent, rapides, martelés. Puis s’arrêtèrent juste devant la porte.
Le libraire souffla la chandelle la plus proche et poussa Thomas vers l’arrière-boutique.
— Vite. La ruelle.
Thomas fourra le journal dans sa chemise, saisit son manteau. Mais avant de franchir la porte, une question lui brûla les lèvres.
— Crane… Pourquoi faire chanter Geoffrey ? Pourquoi risquer tout ça pour de fausses pièces ?
Le libraire hésita. Puis il murmura :
— Ce n’est pas pour l’argent, enfant. C’est pour le trône. Crane veut un roi à sa main. Il a financé Geoffrey pour qu’il soit redevable, puis il a subtilisé la frappe de la Monnaie pour rendre Geoffrey dépendant de lui. Imagine : un roi fantoche, une Monnaie sous son contrôle, et l’Angleterre qui lui doit tout. C’est un coup d’État qui n’a pas besoin de soldats.
Un coup violent ébranla la porte.
— Finch ! cria une voix étouffée. Nous savons que tu es là. Sors, et ton père verra le soleil demain.
Thomas se figea. La voix… il la connaissait. Basse, onctueuse, elle appartenait à l’homme qui lui avait tendu un piège dans la nuit de la Tamise.
Durant.
Le libraire le poussa plus fort.
— Va-t’en ! Ne les écoute pas. S’ils l’avaient vivant, ils n’auraient pas besoin de te le dire.
Thomas hésita une seconde. Son père, vivant, quelque part, dans une cellule humide de la Tour… Une promesse qui pouvait être un mensonge.
Mais il y avait plus important. Si Crane était le cerveau, l’argent ne partait pas dans deux jours vers un navire français pour une rébellion lointaine — il partait pour consolider un trône fantoche. Le délai n’était pas de deux jours pour une expédition maritime. C’était un compte à rebours pour un coup d’État.
Thomas plongea dans l’obscurité de l’arrière-boutique, escalada une pile de caisses, et se retrouva dans une ruelle étroite, le cœur battant, le journal serré contre son torse comme un bouclier.
Derrière lui, la porte céda dans un fracas de bois éclaté. Les cris de Durant s’évanouirent dans l’air froid comme il s’engouffrait dans le labyrinthe des toits de Londres.
Il courait vers la seule personne qui pouvait désormais entendre la vérité : Cecil. Mais maintenant, il savait qu’il ne courait pas contre une dette ou un traître. Il courait contre la couronne elle-même.
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