Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 20: The Aftermath
La nuit tombait sur Londres quand Thomas quitta la rive. Ses mains tremblaient encore, moins de la douleur à son flanc que de l'épuisement qui lui engourdissait les os. Cecil l'avait fait conduire dans une maison sûre près de Blackfriars, une demeure discrète aux volets clos, où un chirurgien avait recousu sa plaie sans poser de questions. Thomas avait regardé le plafond en silence, comptant les poutres comme autrefois il comptait les colonnes de chiffres dans l'atelier de son père.
L'aube le trouva assis près de la fenêtre, la lettre de John Finch ouverte sur ses genoux. Il la connaissait par cœur désormais, chaque mot gravé dans sa mémoire comme un poinçon dans le cuivre. Mais quelque chose le tourmentait. Cecil avait murmure quelque chose en le quittant, une phrase que la douleur avait presque effacée. « Les lettres qui m'incriminent circulent encore. » Une menace voilée, une dette nouvelle.
On frappa à la porte. Thomas replia la lettre, la glissa contre sa poitrine. Un serviteur de Cecil entra, vêtu de gris, portant un plateau de pain et de viande froide. Il déposa le plateau, puis une petite cassette de bois sombre.
« De la part de Lord Cecil, dit-il. Il vous demande de l'ouvrir quand vous serez seul. »
Thomas attendit que le serviteur soit parti. Ses doigts trouvèrent le fermoir, le firent jouer. À l'intérieur, un parchemin plié en huit, scellé du sceau personnel de Cecil. Il le déroula.
*Thomas Finch,*
*Vous m'avez rendu un service d'importance, bien que vous l'ayez fait contre votre gré. Geoffrey Marlow est sous ma garde. Mais une conspiration ne meurt pas avec un homme. Le véritable architecte, Aldous Crane, demeure libre. Les lettres que je vous ai confiées en votre jeune âge pourraient le confondre. Si vous acceptez de travailler pour moi, de déchiffrer les correspondances qui affluent dans mes bureaux, je vous offre une place, un salaire, et la protection de la Couronne.*
*W. Cecil*
Thomas relut le parchemin trois fois. La proposition était généreuse. Elle sentait l'encre fraîche, la sécurité, le pain assuré. Et puis il pensa à son père. À la cellule vide de la Tour. À la lettre qui disait « Je suis à Paris ».
Quand Cecil vint le voir dans l'après-midi, Thomas le reçut debout, le dos droit malgré la douleur.
« J'ai lu votre offre, dit Thomas. Je refuse. »
Cecil haussa un sourcil, s'assit sans y être invité sur le bord du lit. « Vous êtes blessé, Finch. Votre atelier est surveillé par les hommes de Crane. Le diable sait ce que Durant prépare. Vous n'avez ni protecteur ni argent. Et vous me refusez ? »
« J'ai une dette plus vieille que la vôtre. Mon père. »
Cecil soupira, passa une main sur son visage fatigué. « John Finch était un homme remarquable. Je l'ai connu, je vous l'ai dit. Mais il est mort, et vous vous épuiserez à chercher un fantôme. »
Thomas secoua la tête. « Vous croyez qu'il est mort. Vous le croyez. Mais vous n'en savez rien. Et moi j'ai des raisons de penser le contraire. »
Il sortit la lettre de sa poche, la tendit à Cecil. Le vieil homme la lut, ses yeux allant plus vite à mesure que les lignes défilaient. Quand il eut fini, il resta silencieux un long moment.
« "Ne cherche pas le clerc, cherche le sceau", murmura-t-il. Ce n'est pas une lettre écrite pour vous seul, je pense. »
Thomas s'assit, le corps soudain lourd. « Que voulez-vous dire ? »
« Cette phrase. "Ne cherche pas le clerc." Votre père avait une façon de glisser des instructions dans ses messages, des indications à double sens. Le sceau, ce n'est pas un cachet, ou pas seulement. C'est un objet. Un anneau, une bague, un bijou. »
Thomas ferma les yeux. Sa mère. Le rubis. La pierre sombre que sa mère portait à son cou, qu'elle disait venir de son propre mariage. Elle l'avait confié à Thomas avant de mourir, un mois après que John avait disparu, comme si elle avait su que le temps lui manquait.
« Ma mère portait un rubis, dit-il lentement. Elle le tenait de mon père. »
Cecil hocha la tête. « Alors vous savez ce qui vous reste à faire. »
La maison de Thomas était vide, les volets clos. Il y entra par la porte de derrière, celle qui donnait sur l'allée du boulanger, comme il l'avait fait enfant quand il rentrait trop tard. L'atelier sentait l'encre et la poussière, les presses muettes sous leurs bâches. Il monta à l'étage, ouvrit le coffre de sa mère, celui qu'elle gardait près du lit. Le rubis était là, enveloppé dans un linge de lin. Il le prit avec précaution.
La pierre était grosse, un cabochon sombre, monté en pendentif d'argent terni. Thomas l'approcha de la fenêtre, fit jouer la lumière. Rien d'apparent. Puis il se souvint des leçons de son père : les montages secrets se descellent par le mouvement, pas par la force. Il tourna la bélière du pendentif dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Elle céda avec un clic sec.
Le rubis se détacha de son support, révélant une cavité creusée dans l'argent. À l'intérieur, un papier roulé, scellé de cire rouge, mince comme une pellicule d'oignon. Thomas le déroula avec des doigts tremblants. L'écriture était celle de son père, serrée, régulière, chaque lettre comme un caractère d'imprimerie.
*À mon fils,*
*Si tu lis ceci, c'est que j'ai échoué à revenir. Ne te blâme pas. Ne blâme pas ta mère. Ce que j'ai découvert était trop grand pour un seul homme, et j'ai choisi la vérité plutôt que ma vie. Mais je ne suis pas mort, Thomas. Pas encore. Je me suis exilé pour protéger ce que je sais.*
*Je suis à Paris. Sous le nom de Jean Sauvage, imprimeur. Cherche-moi rue Saint-Jacques, près du collège de Navarre. Mais ne viens pas les mains vides. Apporte le sceau, celui que Crane ne connaît pas. Il en aura besoin pour que je puisse te parler franchement, car les murs de Paris ont aussi des oreilles.*
*Je t'aime, fils. Plus que les mots ne peuvent le dire.*
*Ton père,* *John Finch*
Thomas resta immobile, le papier entre les mains, tandis que le soleil couchant allongeait les ombres sur le plancher. Il était vivant. Après toutes ces années, toutes ces nuits passées à compter les jours dans sa tête, son père était vivant. À Paris. Sous un faux nom. Imprimeur. Toujours imprimeur, pensa-t-il avec un sourire douloureux.
Il rangea le papier dans sa chemise, contre son cœur, remit le rubis dans son linge. Il y avait une traversée à organiser, un bateau pour la France, un faux nom à adopter. Il lui fallait des habits de marchand, une histoire crédible, un peu d'argent.
Le sergent de Cecil l'avait suivi. Il le trouva dans l'atelier, rangeant une presse, faisant semblant de s'affairer. Thomas le regarda droit dans les yeux.
« Dites à Lord Cecil que j'ai trouvé ce que je cherchais. Dites-lui que je pars, mais que je n'ai pas oublié sa dette. Le temps venu, je reviendrai déchiffrer ses lettres. Mais d'abord, je dois trouver mon père. »
Le sergent hésita. « Et si Crane vous cherche ? »
« Crane s'imagine que je suis à Londres, que je ramasse les blessures. Qu'il le croie. Le temps qu'il découvre la vérité, je serai loin. »
Dehors, la rue s'assombrissait. Thomas sortit par la porte de derrière, un sac de toile en bandoulière, le rubis dans sa poche, la lettre contre son cœur. Il marcha vers la Tamise, là où les barques attendaient, prêtes à porter les hommes vers d'autres vies. La nuit tombait sur Londres, et quelque part, de l'autre côté de l'eau, une imprimerie l'attendait.
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