Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 21: The Paris Trail
La traversée avait été plus courte que Thomas ne l’avait redoutée. Le bateau de pêche, graisseux et bringuebalant, l’avait déposé à Dieppe sous une pluie fine qui collait ses cheveux à son front. Il portait des habits de drap grossier, teints à l’indigo bon marché — un marchand de laine, disait son passeport, venu négocier des peaux à Rouen. La bourse à sa ceinture contenait juste assez de sous pour trois nuits d’auberge, et son cœur battait la chamade à chaque regard posé sur lui.
Il avait marché deux jours, dormant dans des granges, et voilà qu'il atteignait les faubourgs de Paris. La ville sentait la boue, le poisson salé et l'encens des églises. Thomas tira le col de son manteau sur son menton et chercha une enseigne qu'il connaissait par cœur, une description griffée dans la marge de son carnet de codes — un charpentier nommé Vautrin, rue Saint-Denis.
Le magasin sentait la sciure et l'huile de lin. Un homme à la barbe grise, les bras nus jusqu'au coude, l'examina sans un mot. Thomas posa une pièce de cuivre sur le comptoir, face visible : l'aigle de la tour. L'homme saisit la pièce, la retourna, puis hocha la tête vers une arrière-boutique.
Trois heures plus tard, sous un ciel qui virait au roux, Thomas se tenait devant une maison étroite dans le faubourg Saint-Marcel. Une porte verrouillée, des volets clos, pas de fumée à la cheminée. Sur le seuil, une vieille femme en fichu noir le regardait approcher, ses yeux plissés par la méfiance.
— Vous cherchez Jean Sauvage ? demanda-t-elle, sa voix éraillée d'un accent traînant.
Thomas hésita. Si c'était un piège, elle serait la première à donner l'alarme. Mais le plus grand danger restait d'agir avec trop de prudence.
— Oui, ma mère. On m'a dit qu'il louait ici une chambre.
La vieille femme cracha par terre, près de ses sabots.
— Il est parti. Trois ans déjà. Un soir, il a laissé ses clés et ses livres, et puis plus rien. Comme un fantôme qui se serait souvenu qu'il avait un corps.
Thomas sentit son estomac se serrer. Trois ans. Son père était à Paris — le pendentif l'affirmait — mais il avait quitté ce logis trois ans auparavant, juste après son arrivée en France. Cela ne collait pas. À moins qu'il n'ait changé d'adresse pour brouiller les pistes, à moins que quelqu'un d'autre n'ait pris sa place.
— Il y a une lettre, reprit la vieille. Il a laissé une lettre. Pour un certain… Finch. Vous connaissez ce nom ?
Le cœur de Thomas fit un bond si violent qu'il dut s'appuyer contre le mur. Il tendit la main, mais la vieille femme recula.
— Le prêtre l'a bénie, elle est gardée chez lui. Vous êtes Finch ?
— Je le suis.
Elle l'examina encore, longue seconde, comme si elle cherchait une ressemblance dans les traits du garçon.
— Vous êtes trop jeune pour l'avoir connu. Il a dit que son fils viendrait un jour. Que quelqu'un de son sang viendrait. Il avait vos yeux.
Elle lui fit signe de la suivre. Thomas la suivit sans un mot, le cœur battant contre ses côtes, les pensées tourbillonnant comme les mouettes au-dessus des quais.
Elles arrivèrent devant une petite chapelle coincée entre deux maisons. La vieille frappa trois coups. Un homme en soutane usée ouvrit, échangea quelques mots avec elle, puis disparut dans l'obscurité intérieure. Quand il revint, il tenait un pli scellé de cire verte, passée par les ans.
— Vous êtes le fils ? demanda le prêtre.
Thomas hocha la tête, les doigts tremblants tandis qu'il brisait le sceau. Le papier était jauni, plié avec soin, l'encre pâlie mais encore lisible. Il reconnut immédiatement l'écriture de son père — ces lettres inclinées, cette pression forte sur les pleins, cette manière de dessiner ses « p » comme des flèches.
Il lut en silence, les mots tombant comme des pièces dans une fontaine.
*Mon fils Thomas,*
*Si tu lis ceci, c'est que tu as suivi la piste. Je te le dis d'emblée : je ne suis pas au service de la couronne française. Je suis en vie, mais je vis caché, et ce n'est pas la peur qui me retient ici. C'est une promesse faite à un homme que tu ne connais pas encore — Aldous Crane était mon maître, et j'ai cru son dessein juste jusqu'au jour où j'ai compris qu'il préparait un trône pour un fantôme.*
*Geoffrey ne sait pas tout. Crane ne sait pas tout. Le sceau que tu cherches n'est pas un objet : c'est un homme. Un homme que je n'ai jamais vu, qui m'a contacté par des lettres non signées. Il connaît la vérité sur la mort de Robert Hastings, et il me l'a payée en or.*
*Si tu veux me trouver, cherche l'homme qui signe « Omnès » — toutes choses ne se font pas à la lumière. Trouve Omnès, et tu me trouveras.*
*Si tu es suivi, brûle cette lettre et rentre à Londres. Ton apprentissage à la presse n'était pas une simple formation. C'était une couverture. Ce n'est pas moi qui t'ai placé chez Master Whitby.*
*C'était Cecil.*
Thomas relut la dernière ligne deux fois, trois fois, les mots se brouillant sous ses yeux. Cecil. Le secrétaire d'État. Lui qui avait payé son apprentissage. Lui qui l'avait convoqué sitôt le premier code déchiffré, comme s'il savait déjà à qui il avait affaire. Tout s'éclairait d'une lumière nouvelle, soudaine et crue : Cecil avait placé sa pièce sur un échiquier sans qu'il le sache, il l'avait formé, puis il avait attendu que le destin le pousse dans la bonne case.
Thomas froissa la lettre dans son poing, puis la glissa dans sa chemise, contre son cœur. Au-dehors, Paris s'étirait dans le crépuscule, la Seine luisait comme une lame d'étain au loin.
Son père était vivant, et il était lié à un inconnu nommé Omnès — et le visage de son bienfaiteur réel n'était pas celui de son sang, mais celui d'un homme d'État aux yeux de fer.
— Vous connaissez quelqu'un qui signe « Omnès » ? demanda-t-il au prêtre.
L'homme fit la grimace, puis hocha la tête lentement.
— Les banquiers italiens, près du pont. Ils disent que c'est un vagabond qui paie sa dette une fois par an, en messes dites pour une âme qui n'a pas de nom.
Thomas regarda la nuit descendre sur les toits, et un frisson glacial lui remonta la colonne.
Il avait traversé la Manche, mais ce n'était qu'un premier pas — et la piste ne le menait pas vers son père.
Elle le menait vers un fantôme.
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