Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 23: The Catacombs
La lanterne de Thomas n’éclairait qu’un mètre de pierre humide devant lui. L’air sentait la terre morte et le calcaire, un goût de cave qui collait à la langue. Il compta ses pas — quarante depuis l’entrée dérobée derrière l’autel de la chapelle Saint-Médard. Le masque lui avait glissé un mot avant de disparaître dans la nuit : *descends, suis la marque de l’ancre.*
La première marque apparut sur une pierre angulaire, à hauteur d’épaule. Une ancre grossière, gravée d’une main pressée. Il passa la paume dessus — la gravure était fraîche, quelques jours au plus. Plus loin, une seconde ancre, puis une troisième, espacées de douze pas exactement. Un homme qui mesurait le chemin, qui voulait qu’on le trouve.
Les catacombes de Paris n’étaient pas celles de Rome, mais elles existaient, labyrinthe de carrières sous le faubourg, ossements et terre mêlés. Thomas ne s’arrêtait pas aux crânes empilés dans des niches grossières. Il avait vu pire, dans les arrière-salles des imprimeurs clandestins de Londres. La peur était un luxe qu’il n’avait pas.
La quatrième ancre le mena à une porte de chêne, basse, bardée de fer. Une lumière jaune filtrait sous le battant, accompagnée du cliquetis régulier d’un pressoir. Thomas posa l’oreille contre le bois. Des voix, mais lointaines. Une seule, proche, murmurait une litanie en latin. Il poussa la porte.
La salle s’ouvrait sur une voûte naturelle soutenue par des piliers de pierre brute. Au centre, un pressoir à vis de modèle ancien, plus petit que ceux de Maître Aldous mais d’une construction plus soignée — les montants de chêne étaient polis par l’usage. Des rames de papier séchaient sur des claies de bois. Des caractères, des centaines, attendaient en rangées serrées dans leurs cassetins. Une presse secrète, complète, fonctionnelle, cachée à trois mètres sous le sol de Paris.
L’homme qui murmurait se tut.
Il était assis sur un tabouret bas, près d’une cheminée de fortune à même le roc. Il n’avait plus de masque. Ses traits étaient taillés dans le même bois que les montants du pressoir : tannés, couturés d’une cicatrice qui lui fendait la lèvre gauche et remontait vers l’oreille. Ses cheveux, gris et courts, collaient à son crâne comme une mousse marine. Il tenait entre ses doigts un composteur de compositeur, le geste précis d’un homme qui connaissait chaque caractère par le toucher.
« Tu as mis du temps, gamin. »
Thomas resta sur le seuil. Il avait vu cet homme mourir. Sur la jetée de Douvres, trois ans plus tôt, le capitaine Roan avait été abattu dans l’eau par les hommes de Crane, son corps emporté par la marée. Thomas avait assisté à la scène, à moitié caché derrière une pile de barils. Son père avait crié son nom avant de disparaître lui-même dans la nuit qui suivit.
« Vous êtes mort. »
Roan leva le composteur, examina les caractères qu’il y avait placés : *A, C, T, E.* « Les morts ont des obligations. » Il posa l’outil. « Ton père m’a demandé de mourir pour qu’on ne cherche pas plus loin. J’ai obéi. On n’a pas été déçus : Crane a arrêté de creuser le jour où j’ai coulé. »
Thomas fit un pas dans la salle. « Mon père… Il est vivant. »
« Vivant et en train de s’étioler, oui. » Roan se leva, s’essuya les mains sur son tablier de cuir. « Trois ans qu’il se cache, trois ans qu’il traque l’ombre d’un homme qui signe Omnès. Trois ans qu’il grignote les marges d’un complot qui le dépasse. » Il désigna le pressoir. « C’est ici qu’il travaillait avant de partir plus loin encore. C’est ici que je l’ai vu pour la dernière fois, il y a huit mois. »
Thomas sentit son cœur battre plus vite. « Vous l’avez vu ? Où est-il ? »
Roan ne répondit pas tout de suite. Il se dirigea vers une table chargée d’encres et de grattoirs, ouvrit un tiroir, en sortit une lettre pliée, scellée d’un sceau de cire rouge sans armoiries. Il la tenait sans la donner.
« Je t’ai dit dans la ruelle que j’avais une lettre de lui. C’est celle-ci. Elle est datée de six mois. Il sait que tu es là. Il sait que tu as trouvé le pendentif. »
Il marqua une pause.
« Il m’a demandé de te faire une promesse : si tu portes le pendentif de ta mère, si tu le portes sur toi en ce moment, je dois te conduire à lui. Sinon, je dois te renvoyer à Londres. »
Thomas glissa la main sous son col. La chaîne fine avait glissé, mais le rubis était là, encore tiède de la chaleur de sa peau. Il tira le pendentif hors de sa chemise, le retourna entre ses doigts. Trois ans il l’avait porté sans savoir ce qu’il cachait, réservoir de cuivre et de pierre taillée. À Paris, la veille, il avait trouvé le mécanisme secret et le billet de son père.
Roan examina le pendentif, hocha la tête. « Bon. Il voulait vérifier que tu le gardais, que rien ne te l’avait pris. » Il tendit la lettre. « Celle-ci vient de lui, mais elle est vieille. Je sais seulement où il se terre, pas s’il y est encore. »
Thomas prit la lettre, brisa le sceau. L’écriture était de son père, une main rapide, nerveuse, qu’il reconnaissait entre mille. Il lut le texte en silence, ses yeux sautant sur les mots. Des phrases courtes, des consignes de sécurité, des interrogations sur sa mère et sur l’atelier. Et puis, en post-scriptum : *Si Thomas vient, dis-lui qu’Omnès n’est pas un homme, mais une fonction. Celui qui signe ainsi change de main. Quand tu seras prêt, cherche le pressoir qui imprime sous la ville.*
« Le pressoir qui imprime sous la ville », répéta Thomas à voix haute. Il leva les yeux. « Vous. Vous imprimez. »
Roan sourit, un sourire douloureux qui tirait la cicatrice. « J’imprime des tracts, des pamphlets, des lettres que personne ne doit voir. Depuis trois ans, je fais vivre une autre presse, en dessous de celle-ci, plus profonde encore. La sienne. » Il désigna une trappe en partie cachée sous une claie de papier. « Il y a une troisième salle sous celle-ci. C’est là qu’il gardait ses secrets. Il a dit que tu saurais quoi en faire. »
Thomas regarda la trappe. Un escalier plus étroit encore que celui qu’il avait descendu, une obscurité qui absorbait la lumière de sa lanterne. Son père était sous ses pieds, quelque part, ou du moins l’ombre de son travail l’était.
« Pourquoi ne vient-il pas lui-même ? »
Roan redevint grave. « Parce qu’il est surveillé, et que les hommes qui le cherchent ne le laisseraient pas traverser la ville jusqu’ici. Parce qu’il est malade, aussi. » Il hésita, puis dit : « Il m’a dit un jour qu’il ne lui restait que le temps d’une seule rencontre. Il veut que ce soit la bonne. »
Thomas glissa la lettre dans sa poche, sous son pourpoint, contre le rubis de sa mère. Il regarda la trappe, puis Roan.
« Conduisez-moi. »
Roan secoua la tête. « Pas moi. Je reste ici pour couvrir la retraite. Le père Étienne, celui qui t’a donné la lettre, te mènera au lieu de rendez-vous. Il sait où ton père se terre. Tu le trouveras à l’église de la rue des Anglais, demain avant matines. » Il marqua une pause et ajouta, d’une voix plus basse : « Mais si tu veux mon conseil, gamin, ne te contente pas de son récit. Ton père t’aime, mais il est devenu un autre homme. Trois ans de cachette et de poison forment un prisme étrange. Il verra en toi le fils qu’il a perdu, pas l’apprenti qui a grandi. »
Thomas ne répondit pas. Il se baissa vers la trappe, en souleva le battant. Une vague d’air froid et humide monta du puits noir. Il prit une bougie sur la table de Roan, en alluma une mèche.
« Demain, à matines », répéta-t-il.
Roan acquiesça. « Et ne te fais pas suivre. Le père Étienne n’est pas le seul prêtre qui écoute les confessions de ce quartier. Crane a des oreilles partout. »
Thomas empoigna l’échelle de bois, commença à descendre. Au troisième barreau, il s’arrêta et se retourna.
« Capitaine. Vous êtes resté à Paris tout ce temps. Vous n’avez jamais tenté de regagner Londres ? »
Roan soutint son regard un long moment, puis détourna les yeux vers la flamme du pressoir. « J’avais une dette envers ton père. Et une promesse à tenir. La promesse est tenue ce soir. Maintenant descends, avant que la lumière de cette salle ne se voie de la rue. »
Thomas descendit. La pierre devint plus étroite, les marches inégales, l’obscurité plus dense. Quand il atteignit le fond, il compta à mi-voix : trente-sept marches. Il se retourna dans un couloir plus large, où des portes de fer rongé de rouille s’alignaient sur une paroi taillée à la main. Sur la troisième, une ancre était gravée, plus ancienne que les autres, à la pointe usée par les années.
Thomas la poussa d’une épaule. La porte céda.
Derrière, une salle plus vaste que les deux autres réunies, dominée par un pressoir immense, aux jambages de fer forgé, aux vis si larges qu’un homme aurait pu s’y suspendre. Les caractères n’étaient pas du plomb mais du bronze, soigneusement rangés dans des tiroirs étiquetés d’une main familière. Des papiers couvraient une longue table : des copies, des notes, des correspondances. Au centre de la table, une lettre scellée portait son nom. Thomas la brisa.
L’écriture de son père, et seulement trois lignes :
*Thomas. Si tu lis ceci, tu es passé sous la ville. Omnès est une fonction, mais la fonction a un corps : celui d’un conseiller privé du roi de France. Le prêtre Étienne te mentira si je ne le devance pas. Ne lui fais pas confiance. Trouve-moi sous l’église de la rue des Anglais, par la crypte, à la troisième colonne, tourne la base du chapiteau à gauche. J’y serai ce soir, et ce soir seulement.*
La date : il y a trois jours.
Thomas replia la lettre, la glissa contre le rubis de sa mère, et sortit de la salle en comptant les pas.
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