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Le Chiffre de l'Imprimeur

Lire le chapitre 3: The Missing Debt

La pluie battait les toits d’ardoise lorsque Thomas atteignit la maison de Sir Cecil, une bâtisse en brique rouge nichée derrière la cathédrale Saint-Paul. Le ciel de Londres, ce soir-là, avait la couleur de l’encre qui avait marqué ses doigts – une teinte indélébile qui semblait s’être insinuée sous sa peau au fil des ans de travail à l’atelier.

Thomas essuya ses mains sur son pourpoint, cherchant une contenance qui lui faisait défaut depuis l’instant où il avait découvert le billet de dette au nom de son père. Trois ans. Trois années sans nouvelles, sans tombe à visiter, sans réponse à la question qui le rongeait. Et voilà qu’un simple bout de papier, coincé dans la poche d’un marin ivre, lui murmurait des vérités inachevées.

Il frappa trois coups à la porte. Le bois était lourd, sculpté de volutes délicates fraîchement polies – le genre de richesse que l’on affiche quand on sert la Couronne, mais que l’on ne s’explique guère avec un salaire de greffier.

La porte s’entrouvrit. Un visage étroit se glissa dans l’interstice, encadré d’un col de lin rigide et d’une barbe naissante aux reflets roux.

« Sir Cecil est en déplacement à Richmond, jeune homme. Vous voudrez bien repasser au retour du soleil, peut-être. »

Le battant commença à se refermer. Thomas y plaqua sa paume.

« Alors vous êtes son clerc ? Je dois lui remettre une pièce importante. Une affaire de comptes, de l’atelier de Maître Whitcombe. »

Le visage se plissa. Ce n’était ni de la suspicion, ni de la contrariété – plutôt un intérêt faux, trop appuyé, comme celui d’un homme qui attendait justement quelqu’un avec ces mots-là.

« Whitcombe ? » répéta le jeune homme, la voix passée en un registre plus doux, plus méfiant. « Vous feriez partie de l’atelier du Strand, alors ? »

Thomas acquiesça, sans entrer dans les détails. Il n’évoqua ni la descente des gardes, ni la fuite à travers les ruelles, ni ce manuel de comptes qui pesait plus lourd dans sa besace que ce que promettait son cuir.

Le clerc hésita un instant, puis ouvrit davantage la porte. Il était petit, pas beaucoup plus âgé que Thomas, avec des yeux gris-bleu qui semblaient n’avoir jamais cessé de mesurer chaque parcelle de la pièce qu’ils contemplaient.

« Je suis Robert Ashcombe, clerc de Sir Cecil depuis deux ans. Entrez, vous êtes trempé. Maître Whitcombe… on m’a dit que la boutique avait été fermée. Par ordre du Conseil privé. »

Thomas fit deux pas dans le vestibule, où un feu dansait dans une cheminée de pierre. Son cœur venait de manquer un battement.

« Fermée ? » répéta-t-il, pour gagner du temps. « On aurait dû m’en avertir. Je devais passer prendre des caractères de plomb restés en réserve. »

« Je doute que vous les trouviez avant longtemps », répliqua Robert, en refermant la porte d’un geste précis. La serrure claqua avec un bruit définitif. « Les tabellions du Conseil ont apposé les sceaux sur la porte à l’aube. Maître Whitcombe ne doit pas revenir de sitôt, s’il a le droit de revenir du tout. »

Chaque mot tomba comme un coup de marteau sur une enclume. Thomas réprima l’envie de parler de son maître – de demander si quelqu’un était passé, s’il était en détention, s’il était vivant. Mais montrer l’inquiétude revenait à montrer ce qui ne figurait pas dans son sac.

« Sir Cecil entretenait une dette d’impression avec l’atelier », avança-t-il, piochant dans ses souvenirs des registres qu’il avait absorbés au fil des mois. « Un volume de lois, imprimé en deux exemplaires, payé sur l’exercice de l’ancien comptable. Je suis envoyé pour réclamer le solde au nom du maître. »

Robert se tourna vers une petite table chargée de parchemins. Il gardait les mains au bord, comme un homme qui craignait que la lumière de cet aveu ne fasse ressortir ce qu’il avait préparé.

« Sir Cecil est un homme prudent », dit-il avec une lenteur pesée. « Il ne doit rien aux petites boutiques. Ce sont les petites boutiques qui lui doivent, si vous me permettez d’être franc. Le Trésor m’a fait savoir qu’une dette de cent quarante livres avait été déclarée sur votre atelier. Des commandes non remboursées, des encres et des plaques restées impayées. »

Thomas sentit le sang affluer à ses tempes. Cent quarante livres – le chiffre était une insulte, un mensonge taillé sur mesure. Et puis le reste : « le Trésor m’a fait savoir ». Une phase qui sentait la lecture trop appuyée, le rôle trop bien appris.

Il hocha la tête comme s’il recalculait une série de chiffres.

« Cent quarante ? Vérifions. L’atelier tient ses comptes en deux exemplaires depuis trois ans. Le solde de Sir Cecil provient du fonds de la Chancellerie, et ses paiements ont transité par le comptable Groves. Si vous permettez, il suffit de consulter le livre pour confirmer. »

Il sortit le registre de sa besace, sans le tendre. Les pages étaient pourtant le document qu’on lui avait ordonné de saisir ; mais quelque chose dans la réaction de Robert, dans sa manière de retenir son souffle quand les lettres dorées du dos du livre apparurent, confirma que cet échange n’était pas fortuit.

Robert s’approcha. Ses yeux étincelèrent.

« Ce livre… » commença-t-il, puis il se reprit, la voix plus neutre que d’abord. « Ce livre est-il l’exemplaire original de Sir Cecil ? Les comptes du Trésor sont tenus à part. Si celui-ci contient les additions des cinq dernières années, vous tenez là un document pouvant valoir plus que cent quarante livres. »

Thomas ouvrit le registre à la page des exercices de l’année dernière, sans répondre. Il parcourut les colonnes : les débits et les crédits se suivaient d’une écriture ferme. Les sommes partielles s’équilibraient, jusqu’à une ligne où la colonne de droite présentait une rupture, une série de zéros qui masquaient un vide. Les additions ne convergeaient pas vers le total inscrit en bas : il manquait une entrée, un chiffre entier, habilement escamoté entre les marges. Il frotta le pouce sur la page, cherchant le relief laissé par la plume. Le papier, en son cœur, portait la trace d’une écriture antérieure – effacée à la pointe du couteau, mais qui laissait des sillons que les yeux entraînés de Thomas savaient lire.

Cent quarante livres manquaient à l’appel. Plus encore : la vraie somme était inscrite en filigrane, une addition de cinq cents livres marquée d’un trèfle discret, ce même symbole qu’il avait vu gravé sur la clé de cuivre qui reposait contre sa poitrine, enroulée dans un chiffon. Cinq cents livres attendues par quelqu’un, coûte que coûte.

Robert tendit la main pour saisir le livre. Thomas referma la couverture d’un geste sec.

« Les additions ne tombent pas juste », dit-il en levant les yeux, tout en laissant courir son regard sur le doigt de Robert. Là, à l’index gauche, une bague. Un sceau d’argent, gravé du même motif : trois feuilles réunies en une fleur fermée. Le trèfle du billet de dette. Le trèfle de la clé.

Thomas ne tressaillit pas. Il s’était entraîné, dans les matins silencieux de l’atelier, à ne jamais laisser ses émotions déformer l’angle de sa plume.

« Il semblerait, monsieur Ashcombe, que l’argent que vous me demandez ait une autre destination que les coffres du Trésor. »

Robert retira la main, trop vite. Un muscle tressaillit sous le col rigide, à la naissance de sa mâchoire.

« Je ne suis pas moi-même autorisé à trancher les litiges », dit-il, la voix soudain plus contractée. « Vous devrez revenir avec une lettre de votre maître, authentifiée, et une convocation à comparaître devant le commissaire aux comptes publics. Nous sommes dans une ville de règles, jeune homme. Les papiers, même les mieux intentionnés, ne remplacent pas la procédure. »

Thomas remit le registre dans sa besace. Le trèfle de la bague brûlait encore sa rétine.

« Revenir », répéta-t-il. « Oui, certainement, monsieur Ashcombe. Nous verrons qui se lasse le premier des procédures. »

Robert le mena à la porte sans ajouter un mot. Mais comme le battant s’ouvrait sur la pluie, il laissa tomber, comme une miette :

« La Tour Blanche est un endroit où les livres de comptes se vérifient à l’os d’une épée, paraît-il. J’espère pour Sir Cecil que le sien ne traverse jamais ses murailles. »

La porte se referma. Thomas resta un moment sous la pluie, la nuque mouillée, la main crispée sur la lanière de sa besace. Le clerc savait. Robert savait ce que le livre contenait, ou devinait suffisamment pour craindre qu’il ne révèle ce qu’il fallait cacher. Et la bague – cette bague d’argent finement forgée, que son père avait décrite dans une lettre vieille de dix ans, une lettre écrite au retour d’un voyage à Plymouth où il avait servi un an le secrétaire du Port.

Son père avait parlé du trèfle. Il avait écrit : « Si jamais tu vois ce signe, ne le suis pas. Ne le suis jamais seul. »

Thomas observa la fenêtre du premier étage, où la silhouette de Robert disparaissait derrière un rideau. Puis il regarda la bourse, au fond de sa besace, qui contenait le billet de dette jauni. Trois ans. La clé froide contre sa poitrine. Les cent quarante livres insuffisantes, les cinq cents dissimulées, le trèfle gravé partout.

Robert n’était pas qu’un clerc. Et il en savait trop.

Thomas tourna les talons, non pas dans la direction de l’atelier fermé, ni vers la taverne où l’air sentait la bière rance, mais vers la seule autre adresse qu’il connaissait par cœur depuis l’enfance.

Il allait suivre Robert. Et il trouverait bien assez tôt si ce trèfle le menait vers son père – ou vers sa tombe.