Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 4: The Emmendingen Letter
La pluie battait les vitres du grenier où Thomas s’était caché, le souffle court. Il posa la clé de cuivre sur les planches poussiéreuses à côté du grand livre de Cecil. Les pages humides sentaient l’encre, la cire et le renfermé. Il avait parcouru la ville entière, évitant les patrouilles, avant de grimper dans ce recoin au-dessus de l'ancienne échoppe du relieur.
Il ouvrit le registre à la page où les chiffres semblaient ordinaires—des dépenses de cire, de parchemin, de quatre sous pour un apprenti. Les sommes, Thomas le savait, n’étaient que des masques. Chaque colonne pouvait cacher un mot. Le trefoil, gravé sur la clé et sur l'anneau de Robert, apparaissait en marge de plusieurs pages, espacé de manière régulière. À la manière d’un intervalle. D’un code.
Thomas compta. Quinze colonnes. Il recopia les trefoils sur un bout de chiffon, leurs positions exactes dans la page, puis il aligna les nombres qu’ils surplombaient. Trois-zéro-sept. Un-quatre-vingt-dix. Les conversions ne menaient nulle part. Il frotta ses tempes, puis son regard s’arrêta sur le nom que son père avait laissé dans la note de dette : *Emmendingen*.
Un mot étranger. Il avait entendu son père le prononcer un soir, près du feu—à moitié endormi, Thomas avait cru rêver. Emmendingen. Une ville, peut-être, dans les terres allemandes. Ou le nom d’un homme.
Il retourna le registre, isolant la page du milieu, celle où la première note de dette apparaissait. La somme affichée—cinq cents livres—comportait une écriture plus lourde que les autres. Il suivait les pleins et les déliés, lorsque son doigt s’arrêta sous la cinquième ligne. Les lettres *end* étaient gravées dans le papier, là où une plume avait foré avant de tourner la page. Emmendingen. Il l’épela mentalement—E-M-M-E-N-D-I-N-G-E-N. Neuf lettres après le *E*.
Il prit la clé. Le manche était lisse, usé, gravé du trefoil. Il en tourna la base et l’anneau se dévissa, révélant une tige fine en forme de cadran. Thomas la retourna contre la lumière grise : un alphabet était gravé sur la tige, et les trefoils remplaçaient les chiffres aux positions trois, neuf et quinze.
Cœur battant, il aligna la tige sur la première ligne de chiffres du grand livre. Le premier trefoil correspondait à un *T*. Le second à un *H*. Troisième ligne : *A*. Thomas recula. *THAT*. Il aligna encore, et les nombres se déplièrent en lettres, chaque colonne de somme formant une phrase.
*THAT IS MY SYMPATHY WITH THE WHITE TOWER.*
Il resta figé. La phrase n’était pas signée, mais l’écriture était précise, nerveuse, celle d’un agent qui craint d’être lu.
Il tourna la page. Une autre entrée, datée du mois dernier. Il aligna la clé sur les sommes, et une seconde phrase apparut : *THE SPY IN CECIL’S HOUSE KEEPS THE SECOND SEAL. THE PRICE OF SILENCE IS FIVE HUNDRED POUNDS.*
Le souffle de Thomas se bloqua dans sa gorge. Cinq cents livres. La dette de son père. Le sceau. La taupe.
Il s’empara d’une plume, cala le registre sur ses genoux et transcrivit la suite, page après page, comme son père lui avait appris à le faire. À la fin, une dernière entrée, raturée d’un trait sec : *EMMENDINGEN AWAITS THE FINAL LETTER. ONCE DELIVERED TO THE KEEPER OF THE TOWER, THE DEBT IS SETTLED.*
Le nom de la ville réapparaissait. Thomas referma le livre, la tête bourdonnante.
Le registre n’était pas un compte. C’était un bureau de poste. Chaque ligne chiffrée, chaque page, une correspondance secrète entre des espions. Et la clé de cuivre—elle ne verrouillait pas une porte. Elle ouvrait les mots.
Il se releva, jeta un regard par la lucarne. La rue en contrebas était vide, mais une silhouette venait de tourner le coin, sous une lanterne. Un manteau noir, un pas rapide et sûr. Robert Ashcombe.
Thomas glissa le registre sous sa chemise, la clé autour de son cou, et dévala l’escalier en bois jusqu’à la ruelle. Il suivit Robert sans se presser, restant dans l’ombre des auvents, réglant son pas sur le claquement des bottes du clerc.
Robert traversa le marché aux poissons, longea la chapelle, puis s’engagea dans une venelle étroite qui sentait le moisi. Thomas le vit s’arrêter devant une taverne basse, dont l’enseigne—un cerf cabré—se balançait dans la pluie. Robert jeta un coup d’œil à gauche, à droite, puis entra par une porte de service.
Thomas compta jusqu’à vingt et le suivit, se glissant derrière un tonneau de vinaigre. Par l’interstice des planches, il vit Robert s’asseoir en face d’un homme en manteau étranger, coiffé d’un chapeau à large bord. L’homme poussa une bourse sur la table. Robert la prit, la soupesa—le cliquetis de pièces d’argent—puis prononça quelques mots trop bas pour être entendus.
L’étranger répondit dans une langue que Thomas ne comprenait pas, mais dont les sonorités évoquaient l’allemand.
*Emmendingen.*
Thomas s’immobilisa. Robert tenait la bourse dans sa main gantée, et son pouce caressait machinalement une bague à l’écusson—le trefoil.
Le clerc se leva, salua l’étranger d’un signe de tête, puis sortit par une porte du fond. Thomas hésita un instant, regarda l’étranger boire sa bière, puis décida de suivre Robert. Il avait besoin de savoir qui le clerc servait réellement. Et moi, il le fallait, avant que Cecil ne tombe.
Il sortit de la taverne, filant le long des murs détrempés, alors que Robert traversait la place de la Monnaie en direction du quartier de Saint-Paul. Thomas gardait ses distances, mais la ville était silencieuse, les rues luisantes. Robert s’arrêta soudain devant la résidence de Cecil—une maison de briques sombres, aux volets clos.
Thomas le vit entrer par la porte principale, sans frapper, comme un homme qui a les clés.
Thomas resta accroupi derrière un muret, le cœur cognant. Robert n’était pas un simple clerc. Il avait chez Cecil une liberté qui dépassait son rang. Et il portait sur lui la dette et le sceau du trefoil. Robert était la taupe.
La pluie redoubla. Thomas devait décider : entrer, affronter Cecil, et lui remettre la lettre décodée, ou attendre encore et observer ce que Robert ferait des pièces. Mais si la taupe avait accès aux lettres de Cecil, alors la maison elle-même était piégée. Et si la taupe savait que Thomas détenait le registre…
Une fenêtre d’en haut s’ouvrit. La lumière d’une chandelle l’éclaira un instant. Robert regardait la rue, dans sa direction.
Thomas ne bougea plus. Un instant de trop. Robert referma le volet.
Il venait de le voir.