Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 5: The Disappearing Clerk
La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, comme si Londres voulait laver ses péchés avant la nuit. Thomas laissa une distance de vingt pas entre Robert et lui, assez pour le garder en vue, assez pour passer inaperçu dans la foule qui se pressait vers les quais.
Robert marchait vite, sans se retourner. Il connaissait les rues, leurs détours, leurs recoins. Thomas s’engouffra dans une ruelle étroite, colla son dos contre la brique humide, et compta jusqu’à dix. Quand il ressortit, Robert tournait déjà au coin de la rue du Marché aux Poissons.
Le tavernier s’appelait *Le Crabe Boiteux*. Une enseigne rouillée, une porte basse, des vitres sales. Thomas hésita. Entrer, c’était risquer d’être vu. Rester dehors, c’était perdre la conversation. Il choisit la fenêtre latérale, celle qui donnait sur une impasse où des tonneaux vides s’empilaient. Il grimpa, s’accroupit, et regarda à travers le verre fêlé.
Robert était assis à une table du fond, face à un homme maigre, vêtu de noir, le visage en partie masqué par une capuche. Leurs têtes se touchaient presque. L’inconnu poussa une petite bourse de cuir vers Robert. Robert la saisit, la soupesa, puis hocha la tête. Trois mots seulement, que Thomas lut sur ses lèvres plus qu’il ne les entendit :
— Le délai expire.
L’homme en noir se leva sans ajouter un mot, traversa la salle et sortit par une porte arrière. Robert vida son gobelet de bière, s’essuya la bouche du revers de la main, puis se dirigea vers la sortie principale.
Thomas n’eut que quelques secondes pour décider. La bourse était restée sur la table, oubliée. Non, pas oubliée — abandonnée. Robert l’avait laissée volontairement. Pourquoi ?
Thomas entra. Le tavernier leva à peine les yeux. Thomas s’assit à la table de Robert, saisit la bourse, la glissa dans sa manche, puis ressortit aussi vite qu’il était entré, la pluie lui fouettant le visage.
Dehors, Robert filait déjà vers l’est, en direction des bureaux de Cecil.
Thomas ouvrit la bourse en marchant. Des pièces — six, huit, peut-être dix florins étrangers. Et un morceau de papier plié en quatre. Il le déplia sous le contrevent d’une boutique fermée. Une écriture fine, presque féminine :
*“La dette est due. Le sceau sera payé à la Tour. Trois jours.”*
La dette. Trois jours. La date d’expiration, le motif de la rencontre. Thomas plia le papier, le glissa dans sa poche intérieure, contre le cuir de son pourpoint. Il se remit à courir après Robert.
Robert ne marchait plus vers le quartier de Cecil — il le longeait. Il tourna soudain rue Sainte-Catherine, puis s’engouffra dans une porte de service qui donnait directement sur les jardins de la maison Cecil. Thomas connaissait cette entrée. Son maître y avait livré les placards de la maison des savants deux ans plus tôt.
Il compta jusqu’à trente, puis suivit. Le jardin était vide. La porte de service était restée entrouverte — un vantail de chêne lourd, garni de fer. Thomas se glissa à l’intérieur. Un couloir humide, des murs de pierre. Il entendit des pas au-dessus, puis un bruit de tiroir qu’on ouvre.
Le bureau de Cecil.
Thomas monta l’escalier de service sur la pointe des pieds, écarta une tapisserie usée, et découvrit une pièce où une chandelle unique brûlait sur le grand bureau de chêne. Robert était penché au-dessus du registre de Cecil, celui-là même que Thomas avait déchiffré. Il tenait un tisonnier rougi dans la braise de la cheminée.
— Que faites-vous ?
La voix de Thomas était plus dure qu’il ne l’avait voulue. Robert se retourna lentement, un demi-sourire aux lèvres, comme s’il s’attendait à cette interruption.
— Thomas Finch. Le petit rat qui fouille les écritures. Vous avez lu mes pensées mieux que mes propres maîtres.
— Ce registre n’est pas à vous. Il appartient à Sir Cecil.
— Il appartenait à votre père, d’abord. Et avant lui, à d’autres qui ne sont plus. C’est ce que vous ne comprenez pas, garçon. Ce registre est plus ancien que vous, plus ancien que Cecil. Il passe de main en main, et chacun y écrit son chapitre avant de disparaître.
Robert approcha le tisonnier incandescent de la couverture du registre. Une odeur de cuir brûlé commença à se répandre dans l’air.
Thomas fit deux pas en avant.
— Vous allez le détruire ? Pourquoi ?
— Parce que la dette est due, répondit Robert en imitant le ton de la voix dans la taverne. Et parce que certains secrets doivent finir en cendres avant d’éclore.
Il abaissa le tisonnier.
Thomas bondit. Il saisit un encrier de la table — un lourd encrier de plomb — et le lança. L’encrier frappa Robert en pleine poitrine, l’encre noire l’éclaboussant, le faisant reculer d’un pas. Le tisonnier tomba avec un fracas métallique sur le sol de pierre.
Robert jura, mais pas de douleur — de fureur contenue. Il lâcha le registre, qui resta sur le bureau, la couverture à peine marquée.
— Vous êtes plus obstiné que votre père, dit-il, les yeux brillants de rage.
Puis il recula vers la fenêtre, l’ouvrit d’un geste net et disparut dans la nuit, laissant le carreau battre au vent et la pluie entrer dans le bureau.
Thomas resta figé un instant, le souffle court. Le registre était sauf. Il le saisit, le tint contre sa poitrine, comme un enfant serre un jouet.
C’est alors qu’il entendit des pas dans le corridor principal. Plusieurs hommes, des chandelles, des voix. La porte du bureau s’ouvrit à la volée, et Sir William Cecil entra.
Il n’était pas seul. Deux gardes en livrée de la reine le flanquaient. Cecil, vêtu d’une robe de chambre de velours, les cheveux gris en désordre, s’arrêta net en voyant Thomas.
Le silence fut si long que Thomas entendit ses propres dents claquer.
— Thomas Finch, dit enfin Cecil d’une voix basse et calme qui glaçait plus que le tonnerre. Vous dans mon bureau. À minuit. Un registre volé à la main.
Thomas ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Cecil fit un geste à ses hommes. Les gardes refermèrent la porte derrière lui, et Sir Cecil s’assit lentement en face du garçon, les mains croisées sur la table, juste à côté du registre dont la couverture portait encore la marque du tisonnier.
— Le moment est venu, dit-il, de nous raconter des vérités, vous et moi.
La pluie claquait contre les fenêtres. Thomas tenait le registre si fort que ses jointures blanchirent.
Et dans sa poche, le petit papier lui brûlait la poitrine : *“La dette est due. Le sceau sera payé à la Tour.”*