Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 8: The Apprentice's Rival
La pluie s’était mise à tomber, fine et tenace, quand Thomas atteignit l’ombre de l’auvent qui faisait face à l’imprimerie. Il s’y adossa, le col de sa cape relevé, et observa.
La boutique de Maître Finch. La boutique de son père. Celle où il avait passé des années à apprendre l’encre, le papier, la presse. Elle était censée être fermée — Robert Ashcombe l’avait dit. Mais une lueur tremblait derrière les volets, et la porte était entrouverte.
Thomas traversa la rue, poussant le battant d’une main prudente.
L’odeur l’arrêta net. Encre fraîche, cuir, graisse de mécanique. L’atelier vivait.
Au centre de la pièce, la presse grinçait en cadence. Un garçon de dix ans, visage barbouillé d’encre noire, tournait la manivelle. Et derrière lui, appuyé contre l’établi, un jeune homme d’environ vingt ans lisait une feuille fraîchement tirée, un sourire satisfait aux lèvres.
Marcus.
Thomas resta pétrifié sur le seuil. Marcus avait été l’apprenti du rival de son père, celui qui, deux ans plus tôt, avait remporté le concours de la guilde aux dépens de Thomas. Un concours truqué, avait murmuré son père. Depuis la disparition de celui-ci, Thomas l’avait perdu de vue. Il ne s’attendait pas à le retrouver ici. Pas comme ça.
« Tiens, tiens. » Marcus leva les yeux, son sourire s’élargissant d’un cran. « Le fantôme de la maison Finch. »
Thomas avança d’un pas. « Que fais-tu ici ? »
« Ce que je fais ici ? » Marcus reposa la feuille, s’essuya les mains sur son tablier — un tablier de maître, brodé aux armes de la guilde. « Je dirige cette boutique. Elle est à moi, désormais. »
« Elle n’est pas à vendre. »
« Elle l’était. » Marcus haussa une épaule, l’air faussement navré. « Les dettes, tu comprends. Ton père a laissé des ardoises partout. Quelqu’un les a rachetées, et m’a offert la boutique en prime. Une opportunité en or, pour un jeune maître comme moi. »
Thomas sentit son poing se serrer dans sa manche. Son père n’avait jamais eu de dettes — pas de cette sorte, en tout cas. Il avait toujours été méticuleux, jusqu’à l’obsession. « Qui ? »
« Un patron généreux. » Marcus se pencha, attrapa un manteau sur une chaise, et en sortit un pli cacheté. « Il a dans l’idée de me confier des travaux spéciaux. Impression confidentielle. Courrier codé, peut-être. »
Le sang de Thomas se glaça.
Marcus vit la réaction. Son sourire se fit plus aigu. « Oh, tu es au courant, n’est-ce pas ? Le petit apprenti aux chiffres. Tu as toujours eu le nez dans les comptes quand les autres jouaient aux dés. » Il jeta le pli sur l’établi. « J’ai entendu dire que tu travaillais pour Sir Cecil, maintenant. Félicitations. »
Thomas ne répondit pas. Ses yeux étaient rivés sur le pli.
L’écriture sur l’adresse.
Cette écriture. Tracée d’une main nerveuse, penchée, les « t » barrés d’un trait trop long.
C’était la même écriture que la note trouvée à la taverne du quai. Celle qui réclamait la dette.
« D’où vient ce pli ? » demanda Thomas, la voix plus dure qu’il ne l’aurait voulu.
Marcus le ramassa, le fit tourner entre ses doigts. « D’un de mes clients. Pourquoi ? »
« Il est écrit de la main d’un homme que je cherche. »
Marcus rit. « Alors tu cherches mal. Ce pli m’a été remis par un messager, pas par l’auteur. Mais si tu veux savoir… » Il s’interrompit, semblant peser le pour et le contre, puis haussa les épaules. « Mon patron m’a dit que je recevrais mes instructions ainsi. Chaque semaine, un mot. Je les imprime, je les livre, je ne pose pas de questions. Affaire florissante. »
Il mentait mal. Thomas savait lire les hommes comme il lisait les chiffres — et Marcus était trop satisfait de lui-même pour être honnête.
« Imprime quoi, exactement ? »
Marcus posa la main sur une pile de feuilles vierges, près de la presse. « Des lettres. Des copies. Des messages pour des gens qui n’aiment pas qu’on lise leur courrier. Je n’en connais pas le contenu — et je n’y tiens pas. » Il fit un pas vers Thomas. « Mais toi, tu sembles y tenir beaucoup. »
Thomas recula. Il pouvait fuir. Mais quelque chose le retenait — l’idée que son père avait travaillé sur ces mêmes presses, que ces mêmes caractères avaient imprimé les feuilles qu’il avait vues chez Cecil. Et que Marcus, son rival, était assis au centre d’un nid de serpents sans même le savoir.
Ou peut-être le savait-il.
« Tu sais que tu es dans le pétrin, n’est-ce pas ? » dit Thomas à voix basse. « Ce patron généreux — il ne t’a pas offert la boutique par bonté d’âme. Il t’utilise. Et quand un chiffre ne colle plus, il n’hésite pas à déchirer la page. »
Marcus cessa de sourire. Pendant une seconde, quelque chose de froid passa dans ses yeux. Puis il se reprit, secoua la tête. « Tu es jaloux, Finch. Tu as perdu la boutique de ton père, et tu n’arrives pas à l’accepter. »
« Je ne suis pas jaloux. Je suis en vie. » Thomas tira le pli des mains de Marcus avant que celui-ci ne puisse réagir. « Et ça reste en vie avec moi. »
Marcus fronça les sourcils, tendit la main. « Rends-moi ça. »
« Je te le rendrai — quand tu m’auras dit qui t’a donné cette boutique. »
Le silence s’étira entre eux, lourd comme l’encre sur une page saturée. Marcus jeta un coup d’œil au garçon à la presse, qui s’était arrêté, les yeux écarquillés. Puis il se pencha vers Thomas, la voix soudain plus basse.
« Tu veux le savoir ? Très bien. Il s’appelle Robert Ashcombe. Il m’a trouvé il y a un mois, m’a demandé si je pouvais imprimer sans laisser de traces. J’ai dit oui. Il a payé comptant. » Il désigna le pli d’un geste du menton. « Ce pli vient de lui. Il me dit de préparer une centaine de copies d’un manifeste contre la cour, à distribuer dans les quartiers du fleuve. Pour semer le trouble. »
Thomas déglutit. Robert n’était pas seulement un agent double au service de Cecil — il commanditait désormais l’impression de pamphlets séditieux. Et Marcus, assis là, tenait entre ses mains l’outil d’une propagande dangereuse.
Mais surtout — Marcus avait dit qu’il ne connaissait pas l’écriture de son patron.
Pourtant, il l’avait identifiée comme celle de Robert.
Thomas plissa les yeux. « Tu connais l’écriture d’Ashcombe. »
Marcus blêmit imperceptiblement. « Il me l’a présentée en personne. C’est différent. »
« Tu sais aussi qu’il travaille pour Sir Cecil. »
Marcus ne répondit pas. Mais son silence fut plus éloquent qu’un aveu.
Thomas fit glisser le pli dans sa chemise d’un geste sec. « Alors tu sais aussi que Cecil a un traître dans sa maison. Demande-toi qui, entre nous deux, est en train de pêcher en eaux troubles. »
Marcus ouvrit la bouche, puis la referma. Thomas ne lui laissa pas le temps de formuler une réponse — il pivota et sortit dans la pluie, le pli lourd contre sa poitrine.
Derrière lui, la porte claqua.
Mais Thomas savait qu’il ne s’était pas trompé. Marcus avait menti sur l’expéditeur du pli. Et si Marcus était celui qui imprimait les lettres codées — les lettres qui menaient droit à la tour — alors la filière ne passait pas par le seul Robert Ashcombe.
Elle passait aussi par son ancien rival.
Et Marcus, désormais, savait que Thomas l’avait percé à jour.
Il n’avait plus trois jours. Il avait peut-être quelques heures avant que Marcus ne prévienne son maître — quel qu’il fût.