Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 10: The First Turn
Le parfum du cuir et de l’encaustique lui resta dans la gorge lorsqu’Elara poussa la porte du bureau de Lady Voss. Elle n’avait pas frappé. Dans son poing serré, un morceau de sangle arraché du harnais d’Ignis – le cuir sombre, presque noir, imprégné d’une poudre grise qui brillait sous la lumière des chandelles.
Lady Voss leva la tête de son registre, sourcils haussés d’un air exaspéré. Sur le mur derrière elle, des cartes de l’archipel et une rangée de clés anciennes. Son sourire ne monta pas jusqu’à ses yeux.
« On ne pénètre pas sans frapper, Elara. »
Elara jeta le morceau de cuir sur le bureau. Il rebondit avec un bruit sec.
« Les dragons ne sont pas malades. Ils sont empoisonnés. »
Le silence s’épaissit comme de la graisse froide. Voss ne baissa pas le regard vers le cuir. Elle le fixait déjà – comme si elle savait exactement ce qu’il était. Elle reposa sa plume avec une lenteur étudiée.
« Ferme la porte. »
Elara hésita. Mais elle obéit, le cœur battant. Le verrou claqua avec un bruit définitif.
« Tu as trouvé le minerai dans les sangles, dit Voss. Oui, je sais. C’est moi qui ai ordonné leur traitement. »
Le traitement. Le mot résonna comme un coup. Elara avança d’un pas.
« Vous les tuez. Lentement. Et vous appelez ça un traitement ? »
Voss se leva, abrupte. Derrière elle, une fenêtre donnait sur le dortoir. On voyait la crinière argentée d’Ignis dans la pénombre. Elara serra les poings, dressée pour la lutte.
« Assieds-toi, ou je te fais arracher ton dragon et conduire à l’étable nord ce soir même. »
Je ne suis plus une servante, faillit-elle crier. Mais elle s’assit. Ignis avait besoin d’elle debout, et elle ne pouvait pas se permettre de le perdre.
Voss contourna le bureau lentement, sa robe balayant le sol. Sa voix ressemblait à du miel versé sur une lame.
« Tu as vu l’ombre sur le dragon de Cedric lord Ashford ? »
Elara ne broncha pas. Mais tout son corps se tendit.
« Tu ne la vois pas encore sur Ignis, reprit Voss. Dans dix jours, peut-être moins, tu la verras. C’est le premier signe. C’est ce qui a précédé la disparition de leur espèce, il y a trois siècles. » Elle inclina la tête. « Sauf que cette fois, on sait d’où ça vient. »
« Le cuir. »
« Le minéral qu’on y incorpore. Il se dépose dans leurs écailles, attaque leur sang, éteint leur flamme. Le cuir est neuf, mais la méthode est ancienne. Un poison lent. Très lent. »
Elara dut serrer les mâchoires pour ne pas trembler. Sa voix sortit rauque.
« Alors pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas retirer les harnais ? »
Voss s’arrêta devant elle. Ses yeux étaient larges, brillants, presque maternels. C’était pire que la colère.
« Parce que ce n’est pas une arme, Elara. C’est une bride. » Elle baissa la voix. « Depuis trois cents ans, nous avons cru que les dragons nous servaient par loyauté. C’est faux. Ils nous servent parce qu’ils ont peur de la flamme noire. Nous avons simplement trouvé un autre moyen de contrôle. Plus propre. Plus sûr. »
Elara ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.
« Ils sont puissants, continua Voss. Plus que tous nos chevaliers, toutes nos cités. S’ils savaient combien ils sont forts, la hiérarchie s’effondrerait. Les nobles qui les montent ont besoin de les croire dominés. Les dragons ont besoin de nous croire nécessaires. Le poison est le prix de cette illusion. »
« Vous êtes en train de me dire que tout, depuis trois siècles, repose sur un mensonge ? »
Voss sourit. Un sourire fin, sans chaleur. « Un choix. Le bon choix. » Elle se pencha vers Elara, son parfum de lavande écœurant. « Et aujourd’hui, tu dois faire le tien. »
La salle sembla rétrécir. Elara percevait encore le poids du locket contre son sternum, brûlant, pressé contre sa peau comme une question non posée.
« Tu vas oublier ce que tu as découvert, dit Voss. Tu vas continuer tes leçons. Tu vas garder ta dragonne et ton rang. Et tu ne parleras jamais de ce cuir, jamais de ce poison, à personne. Pas à Cedric, pas à Fiora, pas à ce forgeron qui pose trop de questions. »
La menace n’était pas implicite. Le visage de Kael, son sourire sur le seuil de l’étable, traversa l’esprit d’Elara. Elle secoua la tête.
« Non. »
Voss inclina la tête. Une veine battait à sa tempe.
« Non ? »
Elara se leva. Cette fois, ses jambes étaient fermes. Son cœur cognait, mais sa voix était plate, comme le métal après le marteau.
« Je ne me tairai pas. Les dragons ne sont pas des bêtes à dresser. Ignis m’a choisie. Et elle n’est pas un outil. Vous pouvez expulser une servante, Lady Voss. Mais vous ne pouvez pas faire taire une Dragonne. »
Le silence qui suivit avait la densité du fer. Voss la fixa haut et longtemps, puis traversa la pièce en trois pas. Elle ouvrit un tiroir, en sortit une feuille cachetée, la leva pour qu’Elara voie le sceau.
« Ordre de révocation du rang et de la pension d’académicienne. Signé par moi. Pré-approuvé par le conseil des maîtres. » Elle posa la feuille sur le bureau. « Il ne manque qu’une date. »
Elara ne bougea pas. Mais dans sa poitrine, quelque chose plia.
« Et si tu refuses, continua Voss en s’approchant, je t’enverrai à la tour d’isolement, avec ta dragonne. Le règlement prévoit une cellule pour les créatures contagieuses. Tu y verras de près ce que devient le poisson sans eau, quand on le sort d’un aquarium qui ment. »
Elara ne cilla pas. Mais ses mains – ses mains trahirent un tremblement qu’elle ne put réprimer.
« Vous n’oserez pas. »
Voss se pencha à nouveau. Cette fois, sa voix tomba à un murmure effilé, comme on parle à une enfant pour la dernière fois.
« Tu crois savoir ce que je suis prête à faire, Elara. Tu te trompes. Ce que je crains, ce n’est pas de couler avec ce navire. C’est de le laisser sombrer avec des marins aveugles. » Elle se redressa, parfaitement droite. « Tu es confinée à tes quartiers jusqu’à nouvel ordre. Ta dragonne sera placée en surveillance. La décision du conseil tombera à l’aube. »
Elara fit un pas en arrière. Le bureau, la carte, le sceau – tout sembla basculer dans une froideur irréelle.
« Vous ne pouvez pas me retenir ici. »
Voss sourit, enfin. Ce sourire-là n’avait rien de maternel.
« Je viens de le faire. »
Deux gardes entrèrent, leurs lames luisantes à la ceinture, et encadrèrent Elara sans dire un mot. Elle se laissa guider hors du bureau, le regard rivé sur le morceau de cuir resté sur la table – une pièce à conviction muette, un aveu inutile. Lorsque la porte se referma, le bruit de la serrure claqua comme une pierre sur une tombe.
La nuit était froide dans le couloir. Des torches défilaient, régulières, sourdes. Elara marchait entre les gardes, la tête haute, mais la cage se refermait déjà dans sa poitrine.
Elle avait gagné une chose, ce soir : une certitude.
Et perdu son dernier refuge.