Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 11: The Locked Tower
La nuit avait fini par s’étirer jusqu’à la naissance d’une aube grise qui filtrait à travers la haute fenêtre de sa chambre. Elara n’avait pas dormi. Elle avait passé des heures à caresser le cou d’Ignis, à écouter son souffle rauque, à sentir la chaleur inhabituelle de ses écailles. Le dragon, d’ordinaire vif et curieux, restait lové en boule, les paupières closes, la queue enroulée autour de sa propre épaule comme un chaton malade.
Elle le connaissait par cœur. Elle savait lire les moindres frémissements de cette créature qu’elle aimait d’un amour viscéral, et ce qu’elle lisait là, dans ce corps adolescent qui aurait dû brûler d’énergie, la glaçait jusqu’aux os.
La pointe des écailles d’Ignis, sous la mâchoire, avait pris une teinte grisâtre. Comme une cendre froide posée sur une braise.
— Non, murmura-t-elle, les doigts courant sur la peau tiède. Pas toi. Pas toi.
Son esprit tournait comme une roue de moulin. Dix jours. Voss avait bien dit qu’elle avait dix jours avant que la maladie ne se propage à Ignis. Mais ce n’était pas une maladie. C’était un poison lent, administré par le cuir des sangles, et ce poison était déjà dans le sang de son dragon.
Le temps qu’elle avait cru avoir n’avait jamais existé. L’exposition avait commencé dès le premier jour.
Elle se leva, marcha jusqu’à la porte, poussa. Verrouillée, comme prévu. Le loquet ne céda pas. Sur le palier, elle devinait la présence d’un garde, immobile, respirant avec la régularité d’un automate.
— Et maintenant ? demanda-t-elle à voix basse à la pièce vide.
La lune d’argent, posée sur la table de chevet, sembla peser plus lourd dans l’air. Le médaillon. Elle tendit la main, hésita, puis le prit. Le métal était tiède, presque vivant, comme si chaque battement de son cœur y trouvait un écho.
Elle l’ouvrit. La miniature, encore une fois, ne lui révéla rien de nouveau : un visage de femme, aux cheveux sombres, à la ressemblance troublante avec le sien. Puis elle retourna le médaillon, fit courir son pouce sur le bord intérieur, là où l’or travaillait formait une fine jointure.
Elle avait déjà senti, plus tôt, une légère aspérité. Insignifiante. Mais aujourd’hui, dans le silence pesant de sa geôle, elle la chercha à nouveau, appuya plus fort, et le fond du médaillon céda avec un déclic sec.
Un compartiment caché.
À l’intérieur, une bande de papier, fine comme une aile d’insecte, repliée en accordéon. Elle la déploya avec des doigts tremblants. Trois lignes, d’une écriture serrée et féminine :
*Tout ce qui est gardé ne l’est pas.* *Le premier remède se trouve là où la clé ne mène pas.* *Et quand le fer parle, l’écaille écoute.*
Elara relut ces lignes trois fois avant qu’un bruit ne la fasse sursauter. Un grattement à la fenêtre. Ignis souleva une paupière, faiblement. Elara traversa la pièce, tira le rideau, et découvrit un petit dragon de messagerie, vert émeraude, accroché à l’appui de la fenêtre. Il tenait dans ses serres un objet métallique.
Une clé.
Fine, ouvragée, l’extrémité taillée en pointe d’épée. Un morceau de parchemin enroulé autour du manche.
Elle le défit. Quatre mots, écrits au charbon :
*Tour du Midi. Minuit. Fio.*
Fiora.
Elara regarda la clé, puis le dragon, qui s’ébroua et s’éloigna dans une bourrasque de vent avant qu’elle ait pu le remercier. Ses doigts se refermèrent sur le métal froid. La tour du Midi. Cette construction massive, mi-ruine, mi-forteresse, adossée à l’enceinte de l’académie, dont les étages supérieurs étaient interdits d’accès depuis des décennies. Les anciens disaient qu’on y stockait des antiques remèdes draconiques, bien avant que la modernité ne les remplace par les soins plus « civilisés » de l’infirmerie.
Elle jeta un coup d’œil à Ignis. Ses flancs se soulevaient en un rythme trop régulier, presque mécanique, comme si la vie tentait de s’échapper à petites doses.
Elle ne pouvait pas attendre minuit.
Le garde dans le couloir fit les cent pas toutes les quinze minutes, s’arrêtant au bout du palier pour regarder la salle commune. Elle l’avait observé à travers la fente de la serrure. Une routine. Prévisible.
Lorsqu’il atteignit l’extrémité du couloir et s’appuya contre la rambarde pour observer la cour en contrebas, Elara poussa la fenêtre.
Elle n’y réfléchit pas. Réfléchir, c’était hésiter, et hésiter, c’était mourir. Elle enjamba le rebord, agrippa la pierre en saillie, et se laissa glisser le long de la façade dans la froideur humide du matin. La descente lui arracha les paumes sur trois mètres avant qu’elle ne trouve une gouttière ; puis le sol vint, brutal, qui lui tordit la cheville.
Elle grimaça mais courut.
La tour du Midi se dressait à l’autre bout de l’enceinte, trapue et sombre, flanquée de deux arbres morts qui semblaient monter la garde. Les herbes folles mangeaient l’escalier de pierre. Elle chercha la serrure dans l’ombre, tâtonna, inséra la clé.
Le pêne céda avec un gémissement.
À l’intérieur, l’air était sec, chargé de poussière et d’un parfum végétal, âcre, fait de plantes séchées et de minéraux broyés. Des étagères couraient le long des murs de pierre, chargées de bocaux en verre ambré, de fioles scellées à la cire, de paquets de cuir attachés par des lacets. Des tablettes poussiéreuses portaient des étiquettes à l’encre passée : *Lichen d’alchimiste*, *Racine de sérum-vif*, *Poudre d’argent de lune*.
Elara ne connaissait aucun de ces noms, mais son cœur battait fort, parce que son instinct, ce sixième sens qui la liait aux dragons depuis toujours, lui murmurait que la réponse était ici.
Elle commença à parcourir les étagères basses, glanant les bocaux étiquetés comme « curatifs de la fièvre de griffe », « élixir de mue », « baume d’exuvie ». Rien qui évoquait une intoxication minérale. Elle grimpa à l’échelle de fer qui menait à la mezzanine, ouvrit un coffre vermoulu.
Des parchemins anciens. Des registres.
Sa main s’arrêta sur un livre à couverture de cuir noir, nettement plus récent que les autres, dont les charnières craquaient de neuf. Elle le sortit, l’ouvrit sur ses genoux à la lueur grise qui filtrait par un vitrail cassé.
Un registre de commandes.
Elle n’eut pas à lire longuement pour comprendre. Les entrées, datées et signées, retraçaient l’arrivée de « crinière de fer », de « sels de cuivre noirci » — livrés par lots réguliers, toutes les trois semaines, au département des équipements de selle.
Ce n’était pas ça, l’inquiétant. L’inquiétant, c’était la date des premières commandes.
Onze mois plus tôt. À peine un mois après l’arrivée d’Elara à l’académie.
Ses doigts tournèrent les pages, mais son regard restait scotché sur la signature au bas de chaque commande.
*Voss, superviseur des soins draconiques.*
Pas un ordre venu d’en haut. Pas une décision du conseil. Pas une tradition immémoriale. C’était récent. C’était elle. Elle avait amorcé le poison onze mois plus tôt — et ça ne faisait que s’accélérer. La fréquence des commandes doublait chaque trimestre. Trois fois plus importante la dernière fois.
Les dragons n’étaient pas en train de mourir d’une résurgence ancestrale. On accélérait leur déclin. On les poussait vers l’effondrement.
Elara s’adossa contre la poutre, le registre serré contre sa poitrine. La poussière s’infiltrait dans ses poumons, mais elle ne ressentait que le poids des heures.
Elle comprit soudain un sens aux mots de sa mère, gravés dans le médaillon. *Tout ce qui est gardé ne l’est pas.* La tour était gardée parce qu’on voulait que les remèdes y restent. La maladie était contrôlée parce que quelqu’un voulait monter la voir. Et la clé ne menait pas à la vérité — la clé ne menait qu’à une preuve qui accuserait l’académie de meurtre orchestre.
Elle reposa le registre, le glissa dans sa veste. Il ferait plus de bien avec elle qu’ici.
Sur l’étagère la plus basse, un pot plus petit attira son regard. Étiquette à l’encre effacée : *Antidote — intoxications par métaux lourds. À base de soufre de lune et de souffre herbeux de hautes altitudes.*
Ses doigts se refermèrent dessus.
Une question demeurait : comment sauver Ignis avec ça sans que le garde ne s’en aperçoive ? Comment revenir dans sa chambre sans être pris ?
Elle mit le pot dans sa seconde poche, resserra sa veste, et se tint un long moment dans la poussière grise de la tour. Le vent, dehors, souleva un tourbillon de feuilles mortes.
Ignis n’avait plus le temps d’attendre une stratégie parfaite.
Elle sortit dans la lumière du matin, la clé encore dans la serrure de la tour derrière elle. Cette fois, la douleur à la cheville guida son pas. Et quand elle remonta vers l’aile des élèves, elle ne sut pas encore si elle marchait vers la liberté ou vers sa propre perte.
Mais elle savait où elle allait.
Vers son dragon. Vers l’antidote. Et contre la femme qui voulait les voir mourir.
Elle n’était plus une simple écuyère en rébellion.
Elle était une menace.
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