Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 12: Crossing Blades
La lueur grise de l’aube rampait à travers les meurtrières de la tour interdite lorsqu’une main se posa sur l’épaule d’Elara. Elle sursauta, le flacon d’antidote glissant entre ses doigts. Elle le rattrapa de justesse, le cœur cognant contre ses côtes.
— Tu es loin de tes quartiers, dit une voix basse et mesurée.
Cedric se tenait dans l’ombre de l’arche, sa silhouette découpée par la lumière naissante. Son visage était fermé, mais ses yeux — ces yeux gris acier qui semblaient toujours tout voir — balayèrent la pièce, le registre ouvert sur la table, la poussière soulevée par son intrusion.
— Je pourrais te faire arrêter sur-le-champ, Elara. Vol d’archives. Introduction dans une zone interdite. Expulsion immédiate.
Elle serra le flacon contre sa poitrine, reculant d’un pas. Ses doigts trouvèrent la lame à sa ceinture, par réflexe.
— Tu n’es pas là pour m’arrêter, Cedric. Sinon tu aurais amené des gardes.
Un silence. Puis un rire sec, sans chaleur.
— Non. Je suis venu pour voir si mes soupçons étaient fondés.
Il s’avança, ses bottes crissant sur les dalles anciennes. Son regard tomba sur le registre ouvert, sur les colonnes de chiffres, sur la signature de Lady Voss en bas de chaque page. Son expression se durcit.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Elara hésita. Tout son instinct criait de ne pas faire confiance au noble qui l’avait humiliée sur le terrain d’entraînement. Mais elle venait de passer la nuit seule avec des preuves qui pouvaient tout changer, et le poids du secret commençait à la dévorer.
— La vérité, dit-elle enfin. La vérité sur la maladie qui tue nos dragons.
Elle posa le flacon sur la table et ouvrit le registre à la première page. Cedric s’approcha, ses yeux parcourant les lignes. Il fronça les sourcils.
— Des livraisons de harnais. De selle. C’est un simple registre d’approvisionnement.
— Lis les dates. Lis les quantités.
Il obéit. Son doigt suivait les lignes, s’arrêta, remonta, redescendit. Lentement, son visage se décomposa.
— Onze mois, murmura-t-il. Les livraisons ont commencé onze mois après ton…
Il leva la tête, ses yeux s’élargissant légèrement. Elara acquiesça, bien qu’elle ait déjà conclu la même horreur.
— Après mon arrivée. La maladie a commencé à se propager au moment où je suis entrée à l’académie. Ce n’est pas une coïncidence.
Cedric parcourut le registre une seconde fois, comme s’il cherchait un détail qui lui échappait. Il s’arrêta sur un symbole en bas de page, un sceau discret qu’elle n’avait pas remarqué.
— Le gantelet de Voss, dit-il. La marque de sa maison. Elle approuve personnellement chaque lot.
Il recula d’un pas, comme si le papier pouvait le brûler.
— Tu sais ce que ça signifie ? Si ce que tu prétends est vrai, Lady Voss n’est pas seulement en train de tuer les dragons. Elle se sert de la maladie pour les contrôler. Pour nous contrôler.
— Ce n’est pas une prétention. C’est un fait. Elle me l’a avoué hier soir.
Cedric la fixa, cherchant le mensonge. Il n’en trouva aucun. Il passa une main dans ses cheveux sombres, laissant échapper un souffle chargé d’amertume.
— S’ils la découvrent, laveront les écuries au sang. Y compris ceux qui étaient là.
— C’est pour ça que tu n’es pas venu avec les gardes.
Un autre silence. Cedric était un noble, et elle avait appris que les nobles ne parlaient jamais sans calculer leurs mots. Mais celui qui se tenait devant elle n’avait plus l’arrogance du terrain d’entraînement. Il avait l’air… usé.
— Ma famille entretient une rivalité avec Voss depuis trois générations, dit-il lentement. Elle a tenté de ruiner mon père par deux fois. De m’empêcher d’obtenir ma place ici. Si je la voyais tomber, je danserais sur ses cendres. Mais…
Il se tourna vers la fenêtre, contemplant les toits de l’académie qui émergeaient du brouillard.
— Mais ma position ici n’est pas acquise. J’ai été choisi par Porzélia alors que Voss avait recommandé un autre candidat. Depuis, elle cherche le moindre prétexte pour me discréditer. Si je m’oppose à elle sans preuves suffisantes, elle retournera tout contre moi. Ma famille sera déshonorée. Perdront nos terres, notre nom.
Elara s’entendit dire, plus durement qu’elle ne le voulait :
— Et pendant que tu protèges ton nom, nos dragons meurent.
Il se tourna vers elle, et pour la première fois, elle vit autre chose que de l’arrogance sur ce visage aristocratique. Elle vit de la fatigue. Une fatigue profonde, comme celle d’un homme qui porte une charge depuis trop longtemps.
— Tu crois que je ne le sais pas ? Porzélia dépérit chaque jour un peu plus. J’ai remarqué sa marque d’ombre il y a des semaines. J’ai passé des nuits blanches à examiner son harnais, sa selle, sa nourriture. Je n’ai rien trouvé.
— Parce que tu cherchais le mauvais endroit. Regarde les coutures. L’endroit où le cuir est renforcé. C’est là qu’ils cousent la poche de poison. Le minéral se diffuse lentement dans la peau du dragon, jour après jour, jusqu’à ce que l’animal dépérisse.
Cedric prit une inspiration. Il laissa ses doigts glisser sur la table, s’arrêtant près du flacon d’antidote.
— Et ça ?
— Un contre-poison. Je l’ai trouvé dans la tour. Un seul flacon.
Ses yeux brillèrent d’une lueur d’espoir, immédiatement réprimée.
— Un seul pour tous les dragons de l’académie.
— Je sais. C’est pour protéger Ignis et trouver le moyen d’en fabriquer plus. Je devrais peut-être commencer par Porzélia.
Cedric resta silencieux un long moment. Dehors, les premières cloches de l’académie sonnaient, annonçant le petit matin. Le temps s’écoulait. Le temps de sa fenêtre d’absence, celui du poison dans le sang d’Ignis, tout s’effilochait.
— Je ne peux pas t’aider, dit-il enfin. Si je me range à tes côtés sans une preuve absolue, je mets en danger ma famille, ma place, ma dragonne. Mais je ne t’ai pas vue ici. Tu es restée dans ta chambre toute la nuit, à étudier les textes autorisés. Tu peux garder ton secret.
— C’est tout ce que tu offres ? Ta silence ?
Il y avait une colère dans sa voix qui ne lui ressemblait pas. Le béton de la tour, la fatigue de la nuit, le poison qui courait dans les veines de sa dragonne — tout convergeait.
Cedric s’arrêta au seuil de la porte. Il se retourna, un curieux mélange de honte et de défi sur le visage.
— Je vais examiner le harnais de Porzélia. Si tu dis vrai, je trouverai la poche. Et recette du contre-poison que tu as trouvée… garde-la précieusement.
— Pourquoi ?
— Parce que si Voss découvre que quelqu’un connaît son secret, elle ne se contentera pas de l’expulser. Elle fera en sorte que tu disparaisses. Et si tu veux exposer la vérité, il faudra des preuves plus solides qu’un registre qu’elle peut faire disparaître. Tu auras besoin d’un témoin qui compte.
Il disparut dans les ténèbres du couloir, ses pas s’estompant dans la pierre.
Elara resta seule, le flacon d’antidote toujours serré dans sa main. Elle respirait vite, les paroles de Cedric tournant dans sa tête comme des braises dans le vent. Il n’avait rien promis. Il n’avait rien offert. Et pourtant, il venait de lui donner plus qu’elle n’osait espérer.
La preuve de son propre côté. La certitude qu’un autre dragon en savait autant qu’elle.
Elle glissa le flacon sous sa veste et s’engagea dans l’escalier en colimaçon. Dehors, le brouillard commençait à se lever. Il fallait qu’elle revienne à sa chambre avant que les gardes de Voss remarquent son absence, qu’elle trouve un moyen d’administrer l’antidote à Ignis, qu’elle déchiffre les derniers indices laissés par sa mère.
Mais une pensée la fit s’arrêter une seconde, plantée au milieu du couloir vide.
Cedric connaissait Voss. Sa famille la combattait depuis des générations. S’il savait qu’elle était capable de cette cruauté, alors elle cachait quelque chose de bien plus grand. Et s’il avait choisi de ne pas la confronter…
Quelque chose dans ses paroles l’avait marquée — une phrase qu’il avait laissé échapper presque malgré lui.
« Retournera tout contre moi. »
Pas seulement l’expulser. Pas seulement ruiner sa carrière. Le détruire. Lui et sa famille. Et pour la première fois, Elara se demanda ce que Lady Voss voulait vraiment. Si garder les dragons sous contrôle était seulement le début d’un plan bien plus vaste, les soldats silencieux d’une guerre qui n’avait pas encore été déclarée.
Sa main se posa sur la pierre froide du mur. Elle avait encore une longue route devant elle — vers sa chambre, vers Ignis, vers Aldric — mais une seule certitude la guida :
La bataille ne faisait pas que commencer. Elle se préparait depuis bien avant qu’Elara ne pose le pied à l’académie.
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