Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 13: The Second Turn
L’aube les trouva dans la forêt de Chêne-Pâle, là où l’herbe poussait grise et où les racines des arbres semblaient boire la lumière. Elara marchait devant, le flacon d’antidote serré contre sa poitrine, Ignis trottinant à ses côtés, les écailles encore ternes.
— Tu es sûr de l’emplacement ? demanda Kael, sa hache à la main, les yeux balayant les fourrés.
— Le grimoire disait que la fleur de sang ne pousse que sous les chênes morts, au nord du ruisseau. Trois pétales rouges, une étamine noire.
— Et tu crois que l’on peut fabriquer un antidote avec ça ? On ne parle pas d’une tisane, Elara.
Elle ne ralentit pas. Elle n’avait pas dormi, pas vraiment. Le visage de Cedric flottait encore derrière ses paupières, son avertissement gravé dans sa nuque : *Voss vous fera disparaître.*
— L’académie contrôle les dragons par le métal de leurs selles. Le poison est minéral. La fleur de sang est connue pour absorber les métaux lourds. Si je la concentre, je peux créer un contre-sel.
Kael émit un grognement. Il ne comprenait pas tout, mais il avait dit oui. Pas par confiance, pas par idéal. Parce qu’il avait vu le dragon d’Aldric trembler dans son box, et parce que personne d’autre ne semblait vouloir agir.
Ils trouvèrent le premier chêne mort à midi. Ses branches squelettiques se découpaient sur un ciel bas et gris. Au pied du tronc, là où la terre était noire et luisante, une touffe de fleurs rouges oscillait doucement, malgré l’absence de vent.
— On dirait du sang qui pousse, murmura Kael.
Elara s’agenouilla. Elle coupa trois tiges d’un geste précis, les posa dans son sac de toile, puis chercha la quatrième. C’est alors qu’elle l’entendit.
Un cliquetis. Métallique. Régulier.
Ignis releva la tête, les naseaux frémissants. Un grondement sourd monta de sa gorge.
— Kael…
— Je sais.
Ils étaient trop loin du ruisseau. Trop loin de tout. Les arbres autour d’eux semblaient se resserrer, et soudain, le silence se brisa en une volée de cris.
Des gardes surgirent des fourrés. Dix, peut-être douze. Armures légères, arbalètes bandées, le médaillon de l’académie cousu sur leurs épaules. Ils formaient un arc de cercle parfait, comme s’ils avaient attendu, comme si quelqu’un leur avait donné l’heure exacte.
— Poser les armes ! cria celui du centre, un gradé au visage couturé.
Elara se redressa. Elle rangea les fleurs dans sa poche, les doigts tremblants.
— Nous sommes élèves de l’académie, dit-elle, la voix aussi ferme qu’elle le put. Nous faisons une sortie botanique autorisée.
Le gradé ricana.
— Personne n’est autorisé à sortir sans escorte, fille. Lady Voss a ordonné votre arrestation pour trahison.
— Trahison ?
— Vol d’archives restreintes, intrusion dans la tour interdite, possession de documents falsifiés. Et maintenant, vous voilà en forêt avec une arme et un dragon non sellé. On appelle ça une tentative de fuite.
Kael avança d’un pas, la hache levée.
— Elle n’a rien volé. C’est Voss qui empoisonne les dragons. Vous le savez ?
Les gardes échangèrent un regard vide.
— Je sais qu’elle est la directrice, répondit le gradé. Et je sais que toi, tu es un fils de forgeron qui s’est pris pour un chevalier.
Il y eut un bruit sourd. Une flèche siffla, un craquement, et Kael tomba.
Sa jambe se déroba sous lui, une vilaine flèche plantée dans le mollet, le manche encore vibrant. Il serra les dents, poussa un juron étouffé, tenta de se relever. Une seconde flèche se ficha dans le sol entre ses doigts.
— Kael ! s’écria Elara.
Ignis cracha un jet de flammes, mais deux gardes levèrent leurs arbalètes vers le dragon. Une menaçait son œil.
— Arrête, souffla Elara au dragon. Arrête.
Elle leva les mains.
— Je viens. Je viens sans résistance.
Kael se redressa en grimaçant, saignait abondamment, le visage blême.
— Tu es folle ?
— Ils le tueront, Kael. Je ne le laisserai pas mourir ici comme les autres.
Elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Une lourde corde s’abattit sur ses épaules, et la lame d’un garde s’appuya contre sa gorge.
Ils furent traînés dans la grande salle d’audience comme du gibier à l’aube. Les torches projetaient des ombres dansantes sur les murs de pierre, et Lady Voss attendait, assise sur une estrade de marbre, les mains croisées, un sourire d’une froideur absolue sur les lèvres.
La salle était pleine. Élèves, professeurs, quelques nobles de la ville avides de spectacle. Elara chercha un visage familier, trouva Fiora, blême, près de la porte, et Cedric, plus loin, impuissant.
— Elara, fille sans nom, dit Voss d’une voix qui portait jusqu’aux derniers rangs. Tombée du flanc d’un dragon, ramassée dans la boue de mes écuries. Je t’ai donné un toit, un but. Et voilà comment tu me remercies.
— Vous empoisonnez les dragons.
Un murmure parcourut la salle.
— Vous faites fondre du métal dans leurs selles pour les rendre lents, malades. Vous les rendez dépendants de votre contrôle. J’ai la preuve.
Voss pencha la tête, une amusette malsaine traversant son regard.
— La preuve ? Tu veux dire ce grimoire volé à la bibliothèque interdite ? Ce carnet de comptes, que j’ai fait rédiger moi-même pour piéger une apprentie voleuse ?
Elara sentit le sol se dérober.
— Ces archives… vous les avez fabriquées ?
— J’avais besoin de t’attirer quelque part où je pourrais te faire disparaître en secret. Tu étais trop zélée pour tomber dans autre chose qu’un piège de papier. Tu as cette faiblesse, ma chère : tu crois que la vérité t’appartient.
Le gradé s’approcha, tira la bourse de toile qui contenait les fleurs de sang, et la jeta aux pieds de Voss.
— Et voilà qu’elle s’enfuyait avec des herbes vénéneuses pour fabriquer un poison plus puissant, en compagnie d’un complice armé.
Kael était à genoux, sa jambe blessée entourée d’un bandage grossier, les traits tirés.
— Ce ne sont pas des poisons, cracha-t-il. C’est elle qui…
Voss le coupa d’un geste.
— Les dragons de cette académie sont l’héritage du royaume, déclara-t-elle, la voix enflant pour l’auditoire. Les protéger est mon devoir sacré. Et je ne permettrai pas qu’une étrangère, ramassée dans un fossé, menace leur santé avec des herbes interdites, ni qu’un forgeron désœuvré l’aide à fuir la justice.
Elle se leva.
— Elara, bâtarde des routes, et Kael, le traître de forge, vous êtes reconnus coupables de tentative d’empoisonnement du troupeau royal et de conspiration contre l’académie. La sentence est la peine de mort.
Le silence tomba, si lourd qu’Elara n’entendit plus son propre cœur.
— Exécution à l’aube, dans la cour centrale, sous les yeux des dragons que vous avez voulu blesser.
Des gardes la saisirent. Ses frêles épaules étaient secouées par les cordes, mais elle leva la tête, les yeux plantés dans ceux de Voss.
— Je reviendrai. Vous me reverrez.
Voss sourit.
— C’est justement ce que je craignais, ma chère.
Les lourdes portes de la salle se refermèrent, et la foule explosa en murmures.
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