Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 14: The Dungeon
Les murs suintaient une humidité qui semblait plus ancienne que la pierre elle-même. Elara pressa son visage contre les barreaux de sa cellule, observant les flambeaux qui crachotaient dans le couloir du donjon. L’air sentait le moisi et le fer rouillé, un goût métallique qui lui rappelait celui du sang d’Ignis sur ses mains, la veille, quand elle avait inspecté la plaie sous la selle.
Kael était deux cellules plus loin, silencieux. Elle entendait sa respiration — régulière, obstinée. Il refusait de dormir, elle le savait. Il surveillait le couloir pour elle, comme un chien de garde, même dans l’ombre de la mort.
— Kael ? murmura-t-elle.
— Je suis là.
Un frisson parcourut le couloir. Puis un grattement, venant de la cellule la plus éloignée. Elara tourna la tête. Elle n’avait pas remarqué cette cellule. Elle était dans l’angle mort, là où la lumière des torches ne portait pas. Un homme y était assis, dos contre le mur. Il était si immobile qu’elle avait cru d’abord à une silhouette peinte sur la pierre.
— Qui est là ? demanda-t-elle.
La silhouette bougea la tête. Les chaînes cliquetèrent doucement.
— Depuis combien de temps es-tu ici, personne ne t’a dit qui était le locataire du fond ?
Sa voix était rauque, mais pas brisée. Elle portait une autorité fatiguée, celle d’un homme qui avait commandé et perdu. Elara plissa les yeux.
— On nous a conduits ici à l’aube. On doit mourir demain.
— À l’aube ? Et tu es encore en vie ? Alors tu n’as pas encore rencontré Voss ?
— Je l’ai rencontrée. Et elle m’a condamnée.
La silhouette se leva. Une silhouette large, des épaules d’athlète, mais amaigries. Il s’approcha des barreaux, et la lumière révéla un visage creusé, une barbe grise, des yeux clairs comme du ciel d’hiver. Il devait avoir soixante ans, peut-être plus. Mais la façon dont il tenait sa mâchoire, droite, fière, appartenait à un homme jeune.
— Sir Aldric, dit-il. Tu as peut-être entendu parler de moi.
Elara sentit son cœur chuter. Sir Aldric. Le Chevalier disparu. Le Dragonier légendaire qui avait monté Ithariel, le dernier grand dragon du nord — avant qu’il ne « disparaisse » en patrouille, il y a deux ans. Leur disparition était restée sans réponse. Les archives officielles disaient : « perdu au combat contre les raidisseurs du nord ». Mais personne n’y avait jamais cru.
— Vous êtes mort, dit-elle. Vous êtes supposé être mort.
Aldric sourit. Un sourire brisé, sans joie.
— Je suis plus près de la mort que tu ne le seras jamais, petite. Mais pas encore dedans. Pas tout à fait.
Kael s’approcha des barreaux de sa cellule.
— Vous connaissez Voss ?
— Je la connaissais avant qu’elle devienne ce qu’elle est. Et je connais ce qu’elle est devenue.
Il se tourna vers Elara, la fixa avec une intensité qui la fit reculer d’un pas.
— Tes dragons. Ils sont malades, n’est-ce pas ? Faibles. Fiévreux. Leurs écailles ternissent.
— Comment… ?
— Ça a commencé il y a onze mois, dit-il. Peu de temps après ton arrivée, si mes calculs sont bons.
Elara serra les barreaux.
— J’ai trouvé le cuir de selle empoisonné. Un mineral, dans le tanin.
Aldric hocha lentement la tête.
— Tu as trouvé la première couche. Mais ce n’est pas la maladie. Tu as raison de soupçonner les selles. Mais ce n’est pas la cause. Voss n’empoisonne pas les dragons pour les contrôler.
Elara le regarda fixement.
— Alors pourquoi ?
Aldric regarda ses chaînes, puis ses mains. Ses mains tremblaient légèrement. Des mains qui avaient tenu une lance, autrefois.
— Les dragons ne transportent pas que leurs cavaliers, petite. Ils transportent le feu. La force vitale du monde. Et Voss… elle les draine. Lentement. Régulièrement. Elle ne les empoisonne pas pour les soumettre. Elle les vide de leur essence pour alimenter un sortilège interdit.
Le silence tomba lourdement dans le donjon. Le souffle court de Kael était la seule résonance.
— Un sortilège ? demanda Kael. Quel sortilège ?
— Celui qui la rend immortelle. Ou celui qui lui donnera le pouvoir de faire revenir les anciens rois. Elle a passé sa vie à chercher un moyen de dominer, pas seulement une académie. L’académie n’est que la première étape. Elle a toujours visé plus haut.
Elara se souvint des mots de Cedric. « Les ambitions de Voss vont plus loin que simplement te faire disparaître. » Elle avait pensé qu’il parlait d’ambitions politiques. Mais il y avait un autre niveau.
— Comment savez-vous tout cela ? demanda-t-elle.
Aldric ferma les yeux un instant.
— Ithariel. Ma dragonne. Voss l’a prise il y a deux ans, prétextant qu’elle était malade. Je l’ai retrouvée vivante, attachée dans les caves sous la Tour de Minuit. Il y avait des veines métalliques plantées dans son cou, juste à côté de l’artère vitale. Des tubes qui la saignaient lentement de sa magie. Elle était intacte physiquement. Mais à force d’être drainée, elle ne pouvait plus bien voler. C’est pour cela qu’elle n’est jamais morte. Voss en avait besoin vivante.
Elara se figea. Les veines métalliques. Un souvenir lui brûla la peau — quelque chose dans l’un des tomes de la bibliothèque, un diagramme ancien représentant des dragons attachés à des structures de métal, avec la légende « le lien de sang du monde ». Elle n’avait pas compris à l’époque. Maintenant, si.
— Et quand vous avez découvert le cadavre ou les preuves, dit Kael, elle vous a jeté ici pour vous faire pourrir.
— Elle m’a accusé de trahison. Elle a fait disparaître Ithariel — je sais pas où elle l’a mise, mais il y a une cage sourde quelque part sous le terrain d’entraînement, je l’ai entendue crier pendant des semaines au début. Puis elle m’a donné le choix entre la mort et ce donjon. J’ai choisi le donjon. Parce que je savais que si je mourrais, personne d’autre ne connaîtrait la vérité.
Elara avala sa salive. Elle sentait la rugosité de sa gorge sèche.
— Nous devons prévenir les autres cavaliers. Les dragonniers. Eux, ils ne veulent pas croire Voss. Ils pensent que leurs montures sont juste fatiguées.
— Ils ne croiront pas une prisonnière condamnée pour trahison, dit Aldric. Ils ne croiront personne qui n’a pas de preuves. Voss a fait en sorte que tout document, tout témoignage, toute trace conduise à toi. Tu es déjà la preuve de ta propre folie. Tu devras trouver un moyen de montrer les preuves d’une autre façon. Ou de faire voir aux yeux de tous.
— Vous connaissez les tunnels ? demanda Elara.
Aldric haussa un sourcil gris.
— J’ai passé quarante ans dans cette académie. Il n’y a pas un mur que je n’ai pas palpé ; pas un passage que je n’ai pas parcouru. Si tu me délivres, je peux vous mener vers la tour de cloche. Là-bas, en hauteur, le vent est bon. Si tu as un moyen de voler, tu peux t’échapper vers la montagne. C’est le seul chemin que les gardes de Voss ne surveillent pas. Trop dangereux, croient-ils. Trop haut.
Elara se retourna vers Kael, qui la regardait à travers les barreaux. Ses yeux brillaient d’une lumière calme. La même lumière qu’il avait eue lorsqu’ils avaient planifié de cueillir les herbes antidotes, la première fois.
— La clé de Fiora, dit Kael. Tu ne l’utilises pas encore, elle est cachée dans une fissure près du blason nord de la porte du donjon.
Elara hocha la tête. La clé de la Tour de Minuit. Elle avait supposé qu’elle était encore utile, mais après que Voss l’ait piégée, elle pouvait avoir trouvé une nouvelle utilité.
— Ce ne sera pas facile, murmura Aldric. Même si vous m’ouvrez, les chaînes sont goupillées avec un sceau qui ne se brisera qu’en forge. Vous avez besoin d’un levier. Et il faudra garder le silence absolu. Les gardes font des rondes toutes les deux heures, un quart d’heure après le changement de lumière. C’est notre seul moment de liberté.
Elara s’accouda au mur, réfléchissant. Elle se rappela les plans de l’académie qu’elle avait mémorisés en travaillant dans les écuries. Les tunnels de service passaient sous les cuisines, puis bifurquaient vers le nord vers le donjon, mais s’arrêtaient à une grille en fonte, juste avant la salle de garde. La grille était lourde, mais elle n’était pas verrouillée. Elle s’ouvrait sur une galerie d’écoulement des eaux, qui descendait pour rejoindre l’étang inférieur. Mais si on remontait, il y avait un colimaçon qui débouchait dans les anciens bains du couvent, avec seules trois marches avant la tour de cloche.
Ce n’était pas un plan d’évasion parfait. Mais c’était un plan.
Elle se tourna vers Aldric, à qui elle adressa un regard sérieux.
— Vous connaissez ma dragonne ? Ignis ? Elle est… attachée probablement dans la cour d’honneur sous bonne garde.
Aldric se tut un instant, puis parla d’une voix plus douce.
— Je l’ai aperçue lorsque je fus amené ici. On ne lui a pas mis de selle. Mais elle était pâle, elle tremblait malgré le feu de ses yeux.
Elara baissa les paupières. L’espoir fit mal. Le fait de savoir qu’Ignis était vivante, oui, mais si affaiblie… elle n’était pas sûre de pouvoir la guérir.
— L’antidote, dit-elle, le dose unique. Je ne l’ai plus. Il a été confisqué.
— Peut-être pas, dit Kael avec une ironie tranquille. Ils ont saisi le flacon dans ma bourse quand ils nous ont capturés. Mais je l’avais caché dans doublure de mon manteau, pas dans la bourse. Ils ont fouillé vite.
Elara retint son souffle.
— Tu veux dire… ?
— Le manteau était sur le dos lorsque tu as été menée ici. Il est probablement encore là où les gardes l’ont laissé, sur la table de la salle de garde, ou accroché au mur. Il contient une dose, peut-être assez pour stabiliser un des deux dragons, pas plus.
Aldric leva la main, signifiant qu’il voulait dire un mot.
— Vous aurez besoin plus qu’une dose si vous voulez sauver les deux. Ithariel, si elle est encore vivante, est la plus faible. Mais ta Ignis, elle est plus jeune. Si tu lui donnes la dose, elle aura assez de force pour voler jusqu’au refuge des montagnes. Là-bas, il y a une source qui soigne lentement les blessures magiques. Mes compagnons m’en ont parlé autrefois. La décision est à toi, dragonnière.
Le mot résonna en elle. Dragonnière. Elle n’avait pas encore ce titre. Elle n’avait pas suivi les examens. Elle n’avait pas mérité ce nom. Mais dans la bouche d’Aldric, il sonnait comme une vérité ancienne.
Elle le regarda dans les yeux.
— Je vais t’arracher à ces chaînes, Sir Aldric. Et si vous me montrez le chemin, je vais libérer ma dragonne, et peut-être la vôtre. Mais pour cela, j’ai besoin que vous me donniez une promesse.
Aldric croisa les bras, dans l’ombre.
— Laquelle ?
— Quand nous sortirons, vous direz à tous ce que vous m’avez dit à moi. Que Voss ne contrôle pas seulement le royaume. Qu’elle volait le feu du monde. Que les dragonniers ne sont plus les gardiens des dragons, mais les fossoyeurs de leur propre héritage.
Aldric ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, il y avait quelque chose de très vieux dans son regard, et de brûlant.
— Je le dirai. Mot pour mot. Même si c’est la dernière chose que je dis.
Elara hocha la tête. Elle pressa son front contre les barreaux froids, regardant dans l’obscurité du couloir, écoutant les lourdes pattes des gardes qui s’éloignaient. Le temps se resserrait. Demain serait l’aube. Mais l’aube pouvait encore se faire attendre. Elle savait qu’elle ne pouvait pas le faire seule. Kael était là, Aldric était là, et quelque part sous terre ou dans les airs, Ignis l’attendait.
— Kael, dit-elle doucement. Tu es prêt ?
— Je suis prêt, répondit-il d’une voix ferme.
Un calme singulier s’installa dans la cellule. Elara se rappela alors les derniers mots de sa mère, gravés dans le lourd pendentif : "Là où la clé ne mène pas, le feu reste." Elle ne savait pas ce que cela signifiait. Peut-être que dans la tour de cloche, elle le découvrirait.
Elle se mit à genoux et commença à sonder le mortier sur le mur, juste à la base, là où la pierre était plus fragile — un bruit qu’elle faisait puissamment pour ne penser à rien d’autre. Pas à la peur. Pas au danger. Pas au compte à rebours de la nuit.
Sous les donjons, sous le monde, quelque part, un cœur de dragon battait. Elle savait qu’elle ne l’entendait pas encore, mais elle savait qu’il l’appelait.
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