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Le Choix du Dernier Dragon

Lire le chapitre 2: First Flight

L’aube n’était qu’une blessure orangée à l’horizon quand on vint la chercher. Elara dormait depuis trois heures à peine, recroquevillée dans un recoin de l’écurie qu’on lui avait assigné — un ancien box à foin, à peine digne d’un palefrenier. Mais elle n’était plus palefrenier. On l’appelait désormais « l’élue », et ce titre pesait plus lourd que toutes les fourches et les seaux qu’elle avait manié sa vie durant.

Le souffle d’Ignis la réveilla avant même qu’on ne frappe. Une chaleur sèche, écailleuse, qui lui parcourut la nuque comme une promesse. Elle ouvrit les yeux. Le dragon était là, massif, sa tête inclinée pour la regarder à travers les planches disjointes du box. Ses yeux, deux braises liquides, la fixaient avec une patience qui n’avait rien d’humain.

— Tu viens, dit-il.

Elara n’était pas sûre qu’il ait parlé. Pas à voix haute, en tout cas. Mais elle comprit, et c’était bien là le problème. Elle comprit, et cela la terrifia plus que tout le reste.

Dans la cour, le sol était encore humide de rosée. Des garçons d’écurie, ceux-là mêmes qui l’avaient traitée en servante la veille, firent mine de ne pas la voir passer. Ignis l’attendit au centre de la lice, sellé — on l’avait sellé. Comment ? Quand ? Qui avait osé s’approcher assez près du dragon le plus reclus de la région pour lui passer une sangle ? Les questions s’accumulaient dans sa poitrine, mais aucune n’atteignit son ventre. Elle avait le ventre noué, et le reste suivait.

L’instructeur était un homme sec, taillé comme une lame de couteau. Il s’appelait Maître Ardan, et il ne la salua pas. Il l’examina de la tête aux pieds, ses yeux gris s’arrêtant un instant sur ses mains calleuses, sur sa tunique rapiécée, sur ses bottes éculées.

— Tu n’as jamais volé, dit-il. Ce n’est pas une question.

— Non, avoua-t-elle.

— Le dragon n’est pas un cheval. Il ne se monte pas. Il s’épouse. Tu ne peux pas le dompter. C’est lui qui te porte, et si tu le combats, il te laissera tomber à mille pieds. Tu comprends ?

— Oui.

— Tu ne comprends pas. Mais ça viendra. Ou ça ne viendra pas. Dans ce cas, tu mourras. C’est simple.

Ardan n’ajouta rien. Il tourna les talons et rentra dans le bâtiment principal, la laissant seule face à la bête.

Ignis baissa le cou. Une invitation. Elara posa sa main sur l’écaille tiède, et quelque chose se détendit en elle, comme une porte qu’on entrouvre dans une maison abandonnée. Elle grimpa le long de l’aile repliée, s’agrippa aux écailles qui dépassaient comme des échelons naturels, et se hissa en selle.

L’étrangeté du geste lui prit le souffle. Elle n’aurait pas dû savoir faire ça. Elle n’avait jamais approché un dragon de sa vie. Et pourtant, ses mains trouvaient les prises, ses pieds cherchaient les appuis, comme si un autre corps, plus ancien, se souvenait à sa place.

La selle était de cuir sombre, usée au centre, fraîche sur les bords. On l’avait confectionnée pour elle. Pour elle, la palefrenière.

Sa main glissa sous le rabat de cuir, cherchant une poignée, et rencontra un objet dur. Un petit médaillon d’argent, ovale, fermé par un fermoir délicat. Il était glissé dans une poche secrète que la selle ne semblait pas avoir. Elara le tira. Le métal était froid, poli par un usage ancien. Elle fit jouer le fermoir d’un pouce. À l’intérieur, une écaille minuscule, irisée, qui changeait de couleur sous la lumière comme un prisme vivant. À côté, gravé dans le métal, un blason qu’elle ne connaissait pas : un serpent enroulé autour d’une épée brisée.

Elle n’eut pas le temps de le refermer. Ignis se déploya.

Le vent lui fouetta le visage. Le sol tomba — non, elle ne tomba pas, c’est le sol qui la quitta. Le monde s’ouvrit sous elle comme une gueule vertigineuse. Les toits de l’écurie devinrent un jeu de tuiles, les arbres des brins de mousse, les silhouettes des témoins des points minuscules. L’air était un mur qui la poussait, la déstabilisait.

— Ne regarde pas le sol ! cria une voix. Mais c’était la sienne, cassée, paniquée.

Elle serra les cuisses trop fort. Ignis gronda, un son grave qui roula dans sa colonne vertébrale. Il fit un virage brusque — un avertissement. Elle se pencha du mauvais côté, sentit le vide l’appeler, et paniqua. Ses doigts se crispèrent dans la crinière d’épines d’Ignis. Le dragon rugit, cette fois ouvertement, et lâcha de l’altitude.

Le monde bascula.

Et puis la porte dans sa poitrine s’ouvrit tout à fait.

Ce ne fut pas une pensée. Cela n’avait rien de rationnel. Mais soudain, elle sut. Elle sut où Ignis allait tourner une seconde avant qu’il ne tourne. Elle sut qu’il fallait incliner son torse à gauche, pas à droite. Elle sut que l’écaille sous son genou droit chauffait pour une raison précise, et qu’il fallait l’accompagner, pas la combattre.

Sa main lâcha la crinière. Elle redressa le buste. Un instant d’apesanteur totale, puis l’appui. Le vent devint un allié. Elle respira.

Ignis ralentit. Il inclina la tête pour la regarder par-dessus son épaule, et elle put jurer qu’il souriait — un sourire de fièvre, de braise, de patience.

Ils firent deux cercles au-dessus du domaine. Elara se laissa porter, le médaillon toujours serré dans sa main gauche. L’écaille à l’intérieur pulsait contre sa paume, une chaleur faible mais obstinée, comme un cœur de bête endormie.

Lorsqu’ils se posèrent, enfin, ses jambes tremblaient. Elle dut s’agripper au cou d’Ignis pour descendre sans tomber. Maître Ardan l’attendait, les bras croisés, le visage impassible.

— Tu as tenu huit minutes avant de t’affoler. C’est mauvais.

Elara cligna des yeux.

— Mais j’ai…

— Tu as eu de la chance. Le dragon t’a corrigée. La chance n’est pas une technique. Demain, on recommence. Et si tu te crispes encore, il te laissera tomber.

Il fit une pause. Ses yeux tombèrent sur le médaillon, et son visage se ferma comme une porte qu’on entend claquer.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans la selle. Sous le rabat. Il n’y était pas quand… enfin, je ne sais pas. Il y était.

Ardan s’approcha. Il tendit la main. Elara hésita, puis lui laissa prendre l’objet. Il l’ouvrit, regarda l’écaille et le blason un long moment. Ses mâchoires se serrèrent.

— Tu sais ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Une relique. Une chose ancienne. Il ne faut pas la porter.

— Pourquoi ?

Il ne répondit pas tout de suite. Il referma le médaillon et le lui rendit avec une brusquerie calculée, comme on rend un objet qu’on aurait voulu jeter.

— Les dragons meurent, fillette. Ils meurent tous. Les œufs ne viennent plus, les femelles ne pondent plus. Chaque année, il en disparaît. Et personne ne sait pourquoi. Personne ne veut chercher pourquoi. Mais certaines reliques — certaines réponses — ont un prix. Et tu n’as rien à offrir.

Il la dévisagea, et sa voix perdit son tranchant pour une seconde.

— Cache ça. Ne le montre à personne. Pas même à ton dragon. Si tu le gardes, garde-le au secret.

Il tourna les talons et s’éloigna vers les écuries, laissant Elara seule avec la bête et la question brûlante qui lui rongeait la poitrine.

Elle regarda Ignis. Le dragon la fixait, ses braises liquides immobiles.

— Tu savais que c’était là, murmura-t-elle. Tu savais que j’allais le trouver.

Ignis ne répondit pas. Mais il pencha la tête, et une écaille de son cou laissa filtrer une lueur nouvelle — carmin, vif, presque affamé. Comme une réponse que sa gueule ne pouvait pas former.

Une écaille identique à celle du médaillon.

Elara referma la main sur l’argent. Le poids était dérisoire. La portée ne l’était pas.