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Le Choix du Dernier Dragon

Lire le chapitre 3: The Academy Gates

La carriole s’arrêta dans un grincement de roues devant une grille de fer forgé haute de trois étages. Elara passa la tête par l’ouverture de la bâche, les yeux écarquillés, et manqua de tomber de son banc.

L’Académie des Dragons s’élevait au bout d’une allée de gravier blanc bordée d’ifs taillés aussi précisément que des soldats. Des tours de pierre blonde s’élançaient vers un ciel lavande, hérissées de bannières bleu nuit frappées d’un dragon d’argent. Une enceinte de remparts crénelés courait autour du domaine, et au-delà, une chaîne de montagnes que l’on disait habitées par les créatures légendaires. Une odeur âcre de soufre et de paille chaude flottait dans l’air.

— Vos bagages, la fille.

Le cocher, un petit homme sec au nez tanné, jeta son sac à ses pieds. Il avait clairement reluqué son costume d’embauche — une tunique usée, un pantalon rapiécé, des bottes de palefrenier qui dataient de trois propriétaires avant elle. Il tendit le cou pour lui faire un dernier conseil, presque à contrecœur.

— Méfie-toi des grandes portes, ma demoiselle. Elles n’ouvrent pas pour tout le monde.

Il claqua les rênes sans attendre de réponse. Elara resta seule devant la grille, le lourd secret du médaillon d’argent battant contre sa poitrine, glissé dans un pli de son dos où personne ne regarderait.

Elle savait qu’elle était en retard. Son départ du manoir avait été chaotique — une lettre signée de la plume tremblante d’Ardan l’attendait dès l’aube, lui indiquant l’heure de la diligence. Un trajet qu’elle avait passé à prier mentalement pour que personne ne remarque ses doigts encore imprégnés d’odeur de foin, ses cicatrices de sellerie, son manque total de titre.

En traversant le seuil de la grille, elle comprit que son espoir était vain.

La cour principale grouillait de jeunes gens en tenues impeccablement brodées. Des vestes de velours cerise, des capes doublées de fourrure de lynx, des éperons dorés. Leurs visages semblaient sortis d’un même moule — menton levé, mâchoire volontaire, regards clairs qui ne croisaient jamais les siens. Ils formaient des clans compacts, séparés selon des rivalités qu’elle devinerait bientôt : les du Sud aux insignes de bronze, les du Nord aux manteaux d’hermine, une poignée d’étrangers habillés de soieries exotiques.

Chaque conversation s’arrêtait quand elle passait. Quelqu’un ricana, sans se cacher.

— C’est elle ? La choisie d’Ignis ?

— Serpent de rempart, elle sent encore le crottin.

— Kael a perdu une fortune sur cette blague. L’idée qu’Ignis choisisse une gueuse…

Elara serra la lanière de son sac et avança. Elle avait grandi dans les écuries, là où un cheval qui a peur ne se teste jamais en regardant ses yeux. On marche droit, on ne ralentit pas, on ne montre pas le tremblement.

Un garçon aux cheveux couleur de blé s’avança sur son chemin. Haute taille, menton volontaire, insigne d’argent doré au col — un cadre de sa promotion. Il portait sur lui l’arrogance des gens qui n’ont jamais eu à prier pour un toit ni une ration.

— L’écurie est dans l’autre direction, dit-il avec une fausse bienveillance. Salle de sellerie comprise. Si tu te perds, cherche le fumier.

Elara soutint son regard. Elle ne faiblit pas.

— Je suis ici pour le dragon, pas pour le tien. Garde ta monture, je n’ai pas besoin de son avis.

Le silence qui suivit fut presque savoureux. Le garçon — Leyton, se souvint-elle d’une voix entendue en chemin — arracha un sourire carnassier. Son regard la jaugeait comme un objet dépareillé dans une vitrine de nobles.

— On verra combien de temps tu te maintiens en selle, servante. Le temps que les autres comprennent l’erreur d’Ignis.

Il s’éloigna, entraînant deux acolytes dans son sillage. Elara compta ses battements de cœur jusqu’à ce qu’ils s’affaiblissent.

— Par ici.

Une voix douce s’éleva à sa droite. Une jeune fille se tenait dans l’ombre d’un pilier, presque invisible tant sa silhouette était fine, ses vêtements d’une étoffe simple mais impeccablement coupée. Elle avait un visage ouvert, taché d’une poignée de son, et des yeux de châtaigne curieux. Une mèche de cheveux auburn s’échappait d’un chignon mal maîtrisé.

— Fiora Aldaine, quatrième fille de la maison Aldaine du Val d’Orse, dit-elle en s’inclinant avec un excès de formalité qui trahissait sa nervosité. Inscrite pour le dragon, pas pour la politique. Toi, tu es Elara, la stable girl.

Elle le dit sans mépris, presque avec admiration.

— Comment le sais-tu ?

— Tout le monde le sait. L’élection d’Ignis est l’événement le plus discuté de l’année — et le plus mal compris. Bah, viens. La résidence est en haut des escaliers de la Tour du Levant. Je te montrerai.

Leur chambre était située sous les combes de la Tour du Levant, une petite pièce ronde éclairée par une verrière qui donnait sur les montagnes, les écuries, et l’immense volière où les dragons se perchaient. Deux lits étroits, un lavabo de cuivre, une table couverte de livres. Cela ressemblait à un rêve.

Fiora se laissa tomber sur le lit près de la fenêtre, face à la vue. Elle ramena ses jambes sous elle, adoptant la posture d’une conteuse au coin du feu.

— Alors, dit-elle en baissant la voix — la voix d’une fille habituée aux murs trompeurs — tu as bien été choisie par Ignis. Le grand Ignis. Le rebouteux. Le dernier dragon de la vieille lignée qui … (elle baissa encore d’un ton, comme on dit un secret) … qui peut parler, dit-on. Quelle expérience c’était ?

— Je ne sais pas parler de ce qu’il fait, avoua Elara en posant son sac contre le mur. Elle se moqua d’elle-même. Il m’a choisie alors que je fuyais la cérémonie, cachée dans les greniers à foin. Il a poussé les portes, les gardes, et tous les nobles pour me toucher le front. Il n’a jamais expliqué pourquoi.

Fiora secoua la tête, comme si elle entendait un secret confirmé.

— Il a refusé plus de ducs et de barons que je ne pourrais lister, dit-elle. Mon père a tenté de payer les officiels pour que je sois présentée à son fils — un dragon n’a jamais accepté un faux sang. Pourtant, Ignis a choisi une fille sans nom. Tu es un mystère vivant, Elara.

— Je suis une servante.

— Ce n’est pas ce que les murs disent.

Fiora se pencha en avant, ses yeux clignant comme des lucioles.

— Le conseil de l’académie est en panique, tu sais. Les dragons deviennent rares. Il n’y a eu que trois éclosions ces cinq dernières années. Ceux qui demeurent sont vieux, épuisés, ou sauvages — et les nobles perdent patience. Il y a ceux qui veulent forcer les liens, dit-on, des alliances de sang, des pactes brisés. Il y a même un clan qui cache des pratiques interdites dans les montagnes. Le roi lui-même a nommé un émissaire spécial pour surveiller l’académie. Mais personne ne le voit. D’aucuns disent qu’il est déjà parmi nous, déguisé.

— Et la dame Voss ?

Fiora haussa les épaules.

— La dame Voss tient tout d’une main de fer. Certains la voient comme la dernière garante, d’autres comme une gardienne qui cause la disparition des dragons. Mais je ne m’aventure pas à juger le directeur d’une académie où je viens d’être admise.

Elle observa Elara avec une intensité mal dissimulée pendant quelques secondes.

— Tu sembles différente. Comme une personne qui connaît déjà les animaux mieux qu’eux-mêmes.

Elara pensa au corps qui savait guider Ignis sans qu’elle ait jamais appris, aux gestes précis et naturels comme un souvenir oublié. Elle détourna les yeux.

— Je nettoie les écuries depuis que je suis haute comme une caisse à sel. On apprend.

Elle sentait le médaillon d’argent caché contre sa peau, le poids d’un sceau qu’elle n’osait pas regarder encore. Fiora était gentille, peut-être sincère. Mais dans cet univers de regards soupçonneux, la confiance semblait être une monnaie aussi rare que les œufs de dragons.

Un coup frappé à la porte interrompit leur conversation. Une voix de garçon annonça :

— Tous les élèves de première année au dortoir du Dragon sur séance d’information. Joie. Toute nouvelle dragonnière y passera.

Elara se leva, ajusta sa tunique, et cacha le médaillon d’un geste furtif sous son col. Elle devait apprendre, comprendre, survivre. Avant le crépuscule, elle devait se fondre dans cette élite qui la haïssait. Puis elle sortit, Fiora sur ses talons, vers d’autres regards, d’autres épreuves, et un premier obstacle qui consistait simplement à gagner sa place parmi les dragons.