Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 21: The Dragon's Wake
L’aube n’était pas encore levée lorsque Elara s’éveilla, le froid du sol de terre battue rampant dans ses os. Autour d’elle, le village des exilés bruissait d’une activité fiévreuse et silencieuse. Des torches vacillaient entre les huttes, projetant des ombres dansantes sur les visages creusés par la peur. La nouvelle de l’attaque imminente de Voss s’était répandue comme une traînée de poudre, et chacun s’affairait à renforcer les défenses fragiles qui entouraient cette vallée oubliée.
Elara se redressa, les muscles raides. La nuit précédente, le conseil avait débattu jusqu’aux étoiles pâlissantes. Certains parlaient de fuite, d’abandon. Mais une vieille femme, une ancienne cavalière au visage couturé de cicatrices, avait écarté les objections d’un geste las.
« Fuir, c’est mourir lentement, avait-elle dit. Il reste un espoir : la Purification à l’Aube. Le rituel du Nid. S’il est accompli par une âme liée aux dragons, elle peut les libérer du venin que Voss distille dans leur sang. »
Ses yeux s’étaient posés sur Elara, et le silence avait empli la hutte.
« L’âme liée, c’est toi, fille du feu. Tu sens leur souffrance, n’est-ce pas ? »
Elara n’avait pas répondu. Elle avait simplement senti, au creux de sa poitrine, l’écho sourd de la douleur de milliers de dragons.
Maintenant, debout dans le froid gris, elle ajusta la sangle de son sac. Un bruit de pas derrière elle. Elle ne se retourna pas.
« Tu es prête ? » demanda Cedric, la voix rauque de fatigue. Il se tenait à quelques pas, le visage fermé, le cristal de l’immortalité de Voss dissimulé dans une poche de cuir contre son torse. Depuis son arrivée, il n’avait été ni accepté ni rejeté par les exilés – seulement toléré, comme une arme dangereuse qu’on garde sous surveillance.
« Aussi prête que je le serai jamais, » répondit-elle.
Deux autres les rejoignirent : Bren, un ancien garde du domaine d’Elyria, désormais rallié à leur cause, et la vieille cavalière, Mirelle, qui refusait de laisser la jeune femme partir seule dans la montagne.
« Serevyn ne peut pas voler, » dit Cedric, les mâchoires serrées. Le dragon gisait à l’écart, ses écailles ternes, ses flancs se soulevant à peine. Le voyage depuis l’académie, couplé à la proximité du cristal, l’avait presque brisé. « Nous irons à pied. Le Nid de l’Aube se trouve à trois heures de marche au nord, sur le pic du Petit Corbeau. »
Elara hocha la tête. « Alors marchons. »
Ils quittèrent le village en silence, remontant un sentier étroit qui serpentait entre les éboulis. La lumière naissante teinta les crêtes d’or et de rose, mais Elara ne trouva aucune beauté à ce spectacle. Chaque pas l’éloignait de la sécurité fragile, chaque respiration semblait remplir ses poumons d’une poussière de présage.
À mi-pente, Bren s’arrêta, le bras tendu.
« Là. »
En contrebas, dans l’ombre d’un escarpement, des formes sombres étaient en mouvement. Des soldats. Une douzaine, peut-être plus. Et parmi eux, une silhouette en robe noire qui ne pouvait appartenir qu’à un seul être.
« Voss a anticipé, » murmura Mirelle. Son visage se durcit. « Elle sait que le Nid est le seul rempart contre sa folie. Ses chiens gardent le chemin. »
Cedric jura entre ses dents. « Il y a une autre voie. Un passage de chasseur, qu’empruntaient les bergers d’autrefois. Il est plus long, plus dangereux, mais il contourne le col principal. »
Elara examina le terrain. Les soldats étaient postés au niveau du seul chemin viable. Au-delà, la paroi de granit s’élevait presque à la verticale.
« Nous n’avons pas le temps de contourner, » dit-elle lentement. « Et si Voss est ici, elle ne tardera pas à donner l’ordre d’assaillir le village. Chaque minute que nous perdons, ils la gagnent. »
Elle leva les yeux vers le sommet, pensée fulgurante. Le Petit Corbeau n’était pas une montagne paisible. Elle était traversée de failles, de couloirs de pierre instables.
« Bren, où mène cette corniche ? » demanda-t-elle en pointant une étroite excroissance rocheuse à mi-hauteur.
L’ancien garde plissa les yeux. « Elle est partiellement effondrée. Une cavalière seule pourrait passer. Une femme à pied aussi, si elle ne regarde pas en bas. Mais elle se termine en cul-de-sac, plus haut. Et les gardes sont en dessous. »
« Exactement, » dit Elara. Ses doigts se crispèrent sur son sac. « C’est là que nous allons. »
Cedric la regarda, méfiant. « C’est un suicide. Ils nous verront arriver. »
« Ils nous verront, oui. Mais ils ne nous verront pas tomber sur eux. » Elle se tourna vers Mirelle. « Le rituel exige-t-il un lieu précis au sommet ? »
« Le cœur du Nid. Une plateforme naturelle, face à l’est, où naissent les vents. »
« Alors voici le plan. Nous montons par la corniche. Nous faisons croire à un assaut frontal, pour attirer leur attention. Pendant qu’ils se regroupent pour nous intercepter, Cedric et moi, nous grimpons par le couloir oublié que tu mentionnes, celui des bergers. »
Bren fronça les sourcils. « Ce couloir est effondré à mi-chemin. Il faudra escalader une cheminée de pierre à mains nues. »
« Je suis cavalière avant d’être soldate, » répliqua Cedric, un éclat de fierté dans les yeux. « Cette escalade ne me fait pas peur. »
Mirelle était pâle, mais elle acquiesça. « La diversion sera notre rôle. Nous tiendrons aussi longtemps que possible. »
Elara savait ce que cela signifiait. « Mirelle, vous ne leur tiendrez pas tête avec une poignée de villageois. »
« Nous n’avons pas besoin de les vaincre, » dit la vieille femme. Une lueur féroce traversa son regard. « Juste de leur faire croire que nous sommes plus nombreux que nous ne le sommes. C’est un art que nous connaissons bien, dans les villages oubliés. »
Ils se séparèrent dans un murmure de mots d’adieu. Elara gravit la première pente, le souffle court, chaque pierre glissant sous ses bottes. Derrière elle, Cedric suivait, le poids du cristal semblant alourdir chacun de ses pas. Il ne disait rien, mais elle percevait la tension qui émanait de lui – la honte, peut-être, ou la peur.
« Tu n’as pas à faire cela, » dit-elle soudain, sans se retourner. « Le village ne t’a pas encore pardonné. Je le sais. Mais tu as choisi de venir. »
« Je n’ai pas choisi, » répondit-il, la voix amère. « Ce cristal me lie à Voss. Si elle le récupère, elle me tuera. Si je le détruis mal, je tuerai tous les dragons. Je suis pris au piège. »
« Alors sors-en, » dit Elara. Elle atteignit un rebord et se tourna pour l’aider à monter. Leurs doigts se frôlèrent. Pendant une seconde, son regard croisa le sien, et elle y vit non pas de l’arrogance, mais une fragilité qu’il s’efforçait de cacher. « Tu as choisi de venir avec nous. Ce n’est pas rien, Cedric. C’est peut-être la première fois que tu choisis autre chose que toi-même. »
Il détourna les yeux, mais ne répondit pas.
Ils atteignirent la cheminée de pierre et commencèrent l’ascension, mains écorchées, muscles hurlant. Derrière eux, tout en bas, un bruit de corne retentit – la diversion de Bren et Mirelle. Des cris. Des armes entrechoquées. Elara ferma les yeux une fraction de seconde et pria pour que leur sacrifice ne soit pas vain.
Mais lorsqu’ils émergèrent enfin sur la plateforme du Nid, haletants, le cœur battant, ils virent une silhouette qui les attendait, adossée à une pierre levée, un sourire froid aux lèvres.
« Je savais que vous viendriez, mes petits oiseaux. »
Voss.
Le cristal dans la poche de Cedric pulsait de chaleur, comme un cœur affolé. Et derrière la magicienne, sur l’autre versant de la montagne, une ombre immense se dressa – une créature informe, reconnaissable seulement par les écailles noires ternies qui couvraient un corps tordu de dragon corrompu.
Le rituel de purification n’aurait pas lieu ce jour-là.
Pas sans un combat.
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