Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 22: The Siege
Le vent mordait la roche, sifflant entre les éboulis comme un présage. Elara avançait, l’épaule contre la paroi, chaque pas compté. Derrière elle, Cedric portait le cristal contre sa poitrine, sa lumière sourde pulsant comme un cœur fiévreux. Le sentier se resserrait en colimaçon, taillé à même la montagne, et au-dessus d’eux, le sommet du Nid de l’Aube semblait fuir à mesure qu’ils grimpent.
– Encore cent mètres, souffla Bren, le souffle court, depuis l’arrière-garde.
Cedric secoua la tête, les yeux fixés sur les crêtes environnantes.
– Nous n’arriverons jamais.
Elara suivit son regard. Des formes se découpaient sur les arêtes : des cavaliers en armes, montés sur des vespertines aux yeux blancs, la bave aux lèvres. Et au centre, trônant sur une créature massive aux écailles noires veinées de rouge, Lady Voss les observait. Elle ne portait pas d’armure, seulement une robe sombre qui flottait comme une fumée, et son sourire s’étirait au ralenti, certain.
– Trop tard, murmura Mirelle.
– Non, répondit Elara.
Ses yeux balayèrent le terrain. Elle connaissait ces roches, leur grain, leurs failles. Le village stable avait un arsenal, mais elle avait passé des années à lire les effondrements dans les écuries, à sentir quand la terre allait céder. Elle posa la main sur un bloc de quartz qui surplombait le chemin, incliné de trois doigts sur son socle.
– Ils sont entre la paroi et nous. Trois mètres de large. Une seule fissure suffit.
Cedric comprit avant même qu’elle explique. Il serra le poing sur le cristal, qui s’illumina faiblement.
– Tu veux faire tomber la montagne sur eux ?
– Non. Le sentier. Juste sous leurs pieds.
Elle sortit un épieu de fer de son sac, le planta dans la fissure, et leva les yeux vers Mirelle.
– Brûle-le.
Mirelle hésita une seconde, puis son souffle s’embrasa. Le métal rougit, grésilla, et Elara recula de trois pas. Le quartz émit un craquement sourd, comme un os qui casse à contrecœur. Puis la montagne répondit.
Un frémissement long, grave, et la corniche se déroba. Les vespertines hurlèrent une note fausse, presque humaine, tandis que sous elles la roche se désagrégeait en cascade. Des cavaliers basculèrent dans le vide, leurs cris se perdant dans un nuage de poussière blonde qui roula le long de la pente comme une vague.
– Cours ! cria Elara.
Ils foncèrent. Les pierres roulaient sous leurs pieds ; le sol tremblait encore, mais le passage était ouvert, un gouffre frais séparant le groupe de l’armée de Voss. Elara ne se retourna pas. Derrière elle, pourtant, le silence se fit trop vite.
Ce silence, elle le connaissait. Elle ralentit, le cœur serré.
Quelque chose rugit. Pas un cri de bête, mais une vibration tellurique, qui passait à travers les semelles et les os. Cedric jeta un regard derrière et se figea.
– Elara.
Elle se retourna.
La créature sortit de la poussière comme un songe de fin du monde. Elle était deux fois plus grande que les vespertines corrompues, couverte d’une cuirasse d’écailles où couraient des veines lumineuses, rouges et pourpres, comme des rivières de feu sous une peau de pierre. Son crâne portait une couronne de cornes brisées, et sa gueule, entrouverte, laissait échapper une fumée épaisse qui sentait le soufre et le fer. Sur son dos, Voss se tenait debout, jambes écartées, mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel.
– Trop lent, mon enfant, dit-elle d’une voix douce, presque affectueuse. Trop prévisible.
La bête tapa du pied. Le sol se déchira entre eux, une faille d’un mètre de large, fumante. Elara sentit la chaleur lui monter au visage. L’air lui-même semblait plus lourd, plus dense, comme si la créature aspirait le souffle autour d’elle.
– C’est un dragon, murmura Bren. Un véritable dragon.
Elara le savait. Elle voyait sous la corruption, dans les plis d’écailles jaunies, la ligne d’un torse autrefois élancé. Une femelle, ancienne, avec des cicatrices de harnais aux épaules. L’une des dernières libres, arrachée à son vol des siècles plus tôt, vidée de sa volonté, remplie de rage mécanique.
– L’un des vôtres, dit Cedric, la voix serrée. Vous l’avez pris comme les autres.
Voss pencha la tête.
– Je l’ai sauvée. Elle n’avait plus de troupeau, plus d’avenir. Les dragons sont des reliques, prince. Des vestiges d’un monde qui n’a plus besoin d’eux. Moi seule leur donne encore un but.
Elara fit un pas malgré elle. Les mots sortaient d’eux-mêmes, amers, taillés dans une mémoire qui n’était pas la sienne – L’image d’une mère qu’elle portait au creux du locket, ses yeux clairs, ses mains sur des rênes de cuir. « Elles ne sont pas des armes. Elles sont des voix. »
– Elles sont vivantes, dit-elle. Et tu les tues.
Voss rit. Un rire bref, sec, sans joie.
– Vivantes, vivantes… Comme toi, petite pouliche. Jusqu’ici.
La dragonne ouvrit ses ailes. L’ombre tomba sur le sentier, large, totale. Les roches grésillèrent sous leurs palmes.
– Le rituel n’aura pas lieu, dit Voss. Pas sur mon sommet.
Cedric serra le cristal. Une pulsation plus rapide, puis plus rapide encore. Elara le vit grimacer sous la crampe qui montait jusqu’à son avant-bras.
– Le cristal réagit, souffla-t-il. Elle est trop proche. Ça la déstabilise.
Elara entendit ce qu’il ne dit pas : et ça le déstabilise aussi. Le visage de Cedric était pâle sous les sueurs, les veines de sa tempe battant au même rythme que la lumière.
Un coup d’œil en arrière. Derrière eux, Mirelle et Bren s’efforçaient de tenir la ligne sur l’éboulis, épées levées face aux quelques cavaliers qui avaient survécu à l’éboulement. Trop peu, pourtant. Le créneau se refermait.
– Il faut franchir le sommet, dit Elara. La plateforme purificatrice. Voss ne peut pas la souiller.
– Elle la garde, objecta Cedric.
– Alors nous la prendrons.
Voss les regardait comme on regarde des fourmis imaginer un plan. Puis, doucement, elle pressa ses talons sur les épaules de la dragonne. La bête poussa un brame long, grave, qui fit trembler la roche sous leurs bottes. Les yeux blancs clignèrent deux fois, puis se fixèrent sur Elara avec une intelligence morte.
– Non, dit Elara.
Elle ne savait pas si elle parlait à Voss, ou à la bête sous elle. Mais la dragonne, une seconde, eut un hoquet – une écaillure claire sur la veine noire, comme un souvenir qui surnageait. Voss frappa du talon. Le hoquet disparut.
Cedric saisit le bras d’Elara.
– Ce n’est pas gagnable ici. Pas contre elle. Le cristal s’affaiblit plus vite qu’elle.
– Alors où ?
Il respira. Ses doigts serraient le pendentif à son cou – le discret médaillon de sa maison, celui qu’il n’ôtait jamais. Il l’ouvrit d’un geste sec. À l’intérieur, une brèche cavitait entre deux volutes d’argent : une aiguille d’or pur, fine comme un cil.
– C’était une clé de passage, dit-il. Une seule utilisation. Elle ouvre une faille vers les grottes sous le Nid. Pas la plateforme – en dessous. L’essaim de racines qui porte la montagne.
Elara cligna.
– Et ensuite ?
– L’essaim, c’est le réseau nourricier du rythme purificateur, souffla-t-il plus bas, pour que Voss n’entende rien. Si nous le sectionnons avant qu’elle ne le corrompe, le sommet perdra toute source magique. Voss ne pourra plus le tenir.
– Mais sans source…
– Elara. Sans source, elle ne peut plus drainer les dragons. Le rituel devient inutile. Elle doit se retirer.
Elara regarda la dragonne enchaînée, la robe noire, les yeux blancs. Puis l’aiguille d’or.
– Et si nous sommes sous la montagne quand elle la fera tomber ?
Cedric lui sourit. Un sourire fatigué, presque vaincu, mais déterminé.
– Alors nous périrons propres.
Le rugissement de la bête se rapprocha. Voss les rejoignit, une centaine de mètres à peine, la dragonne au ventre cadencé foulant le sol défoncé. Le cristal pulsait si fort que la pierre au pied de Cedric s’effritait poudreuse.
Elara regarda ses compagnons – Mirelle, qui tenait encore la ligne envers des ombres, Bren, qui rechargeait son arbalète d’une main tremblante. Après eux, derrière Voss, le sommet du Nid de l’Aube, immense et noir, attendait dans sa fausse paix.
Elle prit l’aiguille.
– Alors allons sous la montagne.
Elle fit un pas vers la faille fumante. La voix de Voss la rattrapa, douce, presque triste :
– Tu as le courage de ta mère, Elara. C’est dommage. Elle est morte en bravant ce qu’elle ne comprenait pas. Tu mourras de la même façon.
Elara s’arrêta net. Le locket, soudain, la brûla sous la tunique. Un mot se pressa au bord de ses lèvres, un nom qu’elle n’avait jamais osé prononcer devant personne.
Cedric la vit reculer d’un pas. Il la vit regarder Voss, et son regard changer – non plus de peur, mais de compréhension.
– Vous la connaissiez, dit-il lentement.
Voss inclina la tête.
– J’ai connu beaucoup de monde, prince. Sous beaucoup de noms.
Le cristal explosa en une gerbe d’étincelles jaunes. Elara fit le premier pas vers la faille, et la montagne entière hurla sous elle.
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