Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 25: The Broken Bond
La lumière n’était pas blanche. Elle était partout, liquide et dorée, comme si le soleil avait décidé de couler entre les pierres du Nid de l’Aube. Elara ne sentait plus son corps. Seulement la vibration, immense, qui montait de la roche — le root-essaim répondait, se réveillait, chantait dans une langue oubliée.
Elle avait lâché la marque de sa mère. Le symbole s’éteignait sous ses doigts, et avec lui, la dernière trace tangible d’une femme qu’elle n’avait jamais connue. Mais ce n’était pas le moment de pleurer. Le rituel était en cours. Elle était l’ancre.
Autour d’elle, l’air se tordit. Les fils invisibles des liens artificiels — ceux que Voss avait tissés, drainant la vie des dragons — apparurent comme des toiles d’araignée gorgées de poison, rouge sombre, palpitantes. Elara les vit. Elle les *comptit*. Chaque fil partait d’une créature martyrisée vers un cavalier qui croyait sauver son compagnon.
Elle tendit la main. Elle savait que ça la tuerait. Elle l’avait accepté.
— Je romps tout, murmura-t-elle.
Elle saisit le fil le plus proche, celui qui la reliait encore à Ignis — non, pas un fil de Voss, celui-là était vrai, ancien, bleu comme le ciel d’avant. Elle le libéra. Ignis poussa un cri déchirant dans sa poitrine, dans sa tête, dans son âme. Puis elle prit les autres.
Les fils rouges se tendirent. Et elle tira.
Le choc fut aveuglant. Une onde traversa le Nid de l’Aube, descendit la montagne, frappa la vallée, atteignit l’académie. Dans les écuries, les dragons levèrent la tête. Certains gémirent. D’autres s’effondrèrent, les yeux révulsés, les liens brisés d’un coup, le cœur privé de la force vitale qu’ils avaient donnée sans le savoir.
Dans la cour, des cavaliers crièrent. Certains portèrent la main à leur poitrine, comme frappés. D’autres tombèrent à genoux, le visage déformé par la douleur — ou par le vide soudain, cette absence atroce là où le dragon avait toujours été.
Voss, sur sa créature corrompue, hurla. La bête tangua sous elle. Elle perdit son équilibre, s’agrippa aux écailles noires, mais le lien s’effilochait. Le dragon-corrompu se convulsa, libéré d’un contrôle qu’il n’aurait jamais dû subir, et pour la première fois depuis des années, Voss ne sentit *rien* monter de sa monture. Juste une rage brute, aveugle, animale.
— Comment oses-tu ! tempêta-t-elle.
Mais Elara ne l’entendait plus. Le monde s’écroulait en blanc. Les mailles du sortilège claquaient, les unes après les autres, libérant des dizaines de dragons dans un même gémissement collectif. Certains, trop affaiblis, ne survécurent pas à la rupture. Leur souffle s’arrêta. Leurs corps chutèrent.
Les larmes coulaient le long des joues d’Elara, mais elle ne les sentait pas. Elle ne sentait plus rien. Elle se demandait si c’était cela, mourir : un silence qui s’étend, une lumière qui ne fait plus mal. Elle chercha une dernière fois Ignis — son or, sa chaleur. Elle ne trouva que le souvenir.
Elle tomba.
Le silence suivit.
Cedric escaladait les dernières marches de pierre quand l’onde le frappa. Il se plaqua contre la paroi, les mains en sang, la mâchoire serrée. Son cristal, dans sa poche, vibra d’un éclat sourd — une fissure courut le long de sa surface. Il le sortit, le vit se craqueler, puis se stabiliser. Il le remit en renfonçant sa colère au fond de sa gorge.
— Elara, souffla-t-il.
Il grimpa plus vite. Quand il atteignit la plate-forme, le spectacle le figea.
La structure du Nid de l’Aube n’était plus la même. Les pierres avaient fondu puis s’étaient reformées en spirales imbriquées, un motif évoquant les ailes d’un dragon en pleine envol. Le root-essaim était visible à présent, un réseau de racines luminescentes serpentant sous la roche comme des veines d’or et d’argent. L’air sentait l’ozone et la cendre.
Elara gisait au centre, immobile. Les bras en croix. Les yeux fermés. Elle ressemblait à une statue de poussière dorée, prête à s’effriter.
— Non, non, non…
Cedric courut vers elle. S’agenouilla. Chercha son pouls.
Il n’y en avait pas.
Il resta là, sans voix, la main sur la joue froide d’Elara. Autour de lui, la plate-forme brillait encore de mille feux faibles, comme si le rituel n’était pas tout à fait terminé. Comme s’il attendait quelque chose — ou quelqu’un.
— Tu avais dit que tu arriverais à un compromis, dit-il, la gorge serrée. Tu avais promis.
Personne ne répondit.
Il se força à se lever. Voss était en bas, dans les gravats, sa créature morte sous elle — la bête s’était rompue le cœur en se débattant. Elle rampait, vaincue, le visage défiguré par la rage et l’humiliation. Ses partisans la tirèrent en arrière. Personne ne la suivit. Même eux sentaient que c’était fini.
Cedric ne la regarda qu’une seconde. Puis il souleva Elara dans ses bras. Elle était légère. Trop légère. Les racines d’or s’atténuèrent à leur passage, comme pour la laisser partir.
— Elle est partie, murmura-t-il.
Il ne vit pas le faible scintillement qui courut sous les paupières fermées d’Elara. Il ne le remarqua pas.
En bas, dans la vallée, le calme revenait lentement. Les dragons libérés tournaient en cercles hésitants, les ailes lourdes. Certains montaient haut, très haut, comme pour fuir un monde qui les avait trahis. D’autres restaient au sol, têtes baissées, yeux vitreux, incapables de comprendre ce qu’ils avaient perdu.
Dans les écuries de l’académie, Ignis rugit. Un son rauque, brisé. Il frappa les parois de sa queue, puis s’immobilisa soudain, les narines frémissantes. Il chercha quelque chose. Il chercha *elle*. Il ne la trouva pas.
La créature poussa un cri si triste que les gardes, endurcis par des années de guerre, détournèrent les yeux.
Mirelle atteignit le Nid de l’Aube une heure après l’explosion. Sa diversion avait fonctionné — à peine. Elle avait perdu deux personnes sur le chemin, et son épaule saignait à travers le bandage improvisé. Elle trouva Cedric assis près d’un feu, le regard vide, une silhouette allongée enveloppée dans une cape trempée d’eau et de cendres.
— Elle est… ?
Cedric leva les yeux. Ils étaient rouges.
— Elle a tout donné.
Mirelle se laissa tomber à côté de lui. Elle ne pleura pas. Elle était trop épuisée pour ça. Elle regarda la forme inerte, puis la montagne, puis le ciel où les dragons libres traçaient des cercles prudents.
— Et Voss ?
— Capturée. Son pouvoir est brisé. Ses dragons aussi, probablement.
— Et les autres ?
Cedric baissa la tête.
— Beaucoup de cavaliers sont morts dans le choc. Ils ont voulu rester liés. Le sort n’a pas fait la différence.
Mirelle ferma les yeux. Elle pensa à son propre dragon, laissé à l’abri, et à ce vide soudain qui habitait sa poitrine. Elle comprit.
Ils restèrent ainsi longtemps, au sommet du monde, sans rien dire. Le feu crépitait. Une bise glacée montait.
Puis Mirelle murmura, presque pour elle-même :
— Elle le referait. Tu le sais.
Cedric ne répondit pas. Il regardait les racines d’or qui palpitaient encore sous la pierre. Pas éteintes. Endormies. Comme si un cœur battait encore, profond, patient, sous les montagnes.
— Je ne sais pas ce qu’elle a commencé, avoua-t-il. Je ne sais pas si c’est vraiment fini.
Au loin, un dragon hurla à la mort. Un autre lui répondit. Ce n’était pas une chanson. C’était un deuil.
Dans les bras de Cedric, le corps d’Elara était froid. Mais sous sa peau, invisible, une marque familière — le symbole de sa mère — rougeoyait faiblement, comme une braise qui refuse de s’éteindre.
Personne ne le remarqua.
Le vent enfouit les cendres du Nid de l’Aube sous un dernier souffle, et le monde retint sa respiration.
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