Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 27: The Missing Rider's Secret
Le silence qui suivit la rupture des liens était pire que le fracas. Elara l'entendait encore, ce bruit de verre brisé à l'échelle d'un continent, ce million de cordes qui se déchiraient dans un seul cri. Maintenant, tout était immobile. Le Nid de l'Aube s'était effondré en partie, laissant un éboulis de pierres blanches au-dessus de la chambre où dormait la racine-essaim. Elle y était remontée avec difficulté, sa jambe traînant derrière elle, la douleur lancinante comme un second cœur.
Mirelle était là, assise sur un bloc de marbre brisé, le visage fermé. Ses bandages étaient rouges au niveau de l'épaule. Elle ne pleurait pas. Elle regardait l'horizon, là où des traînées de fumée montaient des vallées — des villages, peut-être, ou des nids secondaires où les dragons étaient tombés du ciel comme des pierres.
Aldric était arrivé le dernier, son grand corps voûté, la poussière blanche incrustée dans les plis de son manteau. Il avait inspecté le corps de Voss, toujours inconscient, ligoté entre deux gardes qui n'osaient pas la toucher trop fort, comme si elle pouvait encore brûler. Puis il avait marché vers la plateforme où Elara s'était laissée tomber, épuisée.
« Vous auriez dû mourir, » dit-il. Ce n'était pas une accusation. C'était une constatation, presque un étonnement.
Elara releva la tête. Elle le savait. Le seuil l'avait appelée, la lumière l'avait prise, et puis elle était revenue, comme un bouchon de liège qui remonte après avoir coulé. Mais quelque chose était resté coincé. Un morceau d'elle flottait encore là-bas, dans cette blancheur qui n'était pas la mort mais pas tout à fait la vie.
« Je suis revenue incomplète, » dit-elle. Sa voix était rauque. « La ritual a échoué à moitié. »
« Pas échouée, » coupa Aldric. « Interrompue. Voss est puissante, mais même elle ne pouvait pas détruire un essaim ancien. Elle a dévié l'énergie, elle l'a fragmentée. Vous avez brisé les liens, oui. Mais les dragons qui ont survécu... leur essence est encore soupçonnée, raccordée à ce qui reste. Ils vont dépérir. Lentement. Par le prochain cycle lunaire, ils seront tous morts. »
Elara ferma les yeux. Elle les vit, les grands corps innocents qui avaient traversé le ciel avec elle, leur chaleur, leur confiance. Ignis. Il était là-bas, quelque part, il ne la reconnaissait plus, il la fuyait parce qu'il sentait l'odeur de la mort sur elle, parce que leur lien n'était plus qu'un fil effiloché, presque transparent.
« Je peux le refaire, » dit-elle. « La racine-essaim le dit. Une deuxième passage. Je peux compléter ce que j'ai commencé. »
Aldric la regarda longuement. Puis il secoua la tête, lentement, comme un vieux chêne qui cède à la tempête.
« Non. Vous ne pouvez pas. Une deuxième ritual est impossible pour vous. Vous êtes déjà le premier ancrage. Vous êtes la porte, Elara. Et quand une porte s'ouvre deux fois dans la même vie, elle se brise. »
Mirelle se leva, son visage dur. « Alors quoi ? On les regarde mourir ? On les regarde tomber comme des feuilles ? »
Aldric ne répondit pas immédiatement. Il regarda la blessée, la survivante, la fureur dans ses yeux. Puis il se tourna vers le centre de la plateforme, vers une fissure qui courait dans la pierre, profonde, presque sans fond.
« Il y a une autre voie, » dit-il doucement. « Dans les temps anciens, avant l'académie, avant que Voss ne vole le savoir et ne le corrompe, il y avait un pacte différent. Les dragons libres choisissaient leurs cavaliers. C'était volontaire. Inscrit dans la chair de l'essaim elle-même. »
Elara leva la tête. « Volontaire... comme une vraie alliance ? »
« Plus ancienne encore. Une souche. » Aldric sortit une carte de sa poche intérieure, jaunie, pliée en huit. Il la posa sur une surface plane et déplia. C'était une carte du Nid de l'Aube, mais pas telle qu'elle était aujourd'hui. Une cartographie souterraine, des chambres, des galeries, des marques que personne n'avait vues depuis des siècles. Au centre, une salle ronde, dessinée avec une précision presque obsessionnelle, contenait un signe qu'Elara n'avait jamais vu : un cercle avec un cœur en son centre, percé d'une flèche.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle.
Aldric posa son doigt gras sur la salle ronde. « La Chambre de l'Œuf. »
Le silence qui suivit n'était pas un silence de surprise. C'était un silence de compréhension. Mirelle s'approcha, plissant les yeux.
« Vous voulez dire qu'il y a un œuf de dragon reine là-dessous ? » Sa voix se cassa sur le dernier mot.
« Plus exactement, » dit Aldric, « l'œuf d'une souche-mère. La première. Celle qui a donné naissance à toutes les lignées. Elle dort dans la roche sous nos pieds, gardée par une barrière que nul n'a franchie depuis la chute de l'ancien monde. »
Elara se leva, sa jambe hurlant. « Et si quelqu'un la traversait ? S'il s'unissait à la souche-mère... »
« Il restaurerait le lien primitif, » dit Aldric. « Le pacte volontaire. Chaque dragon existant recevrait un signal — pas un lien artificiel, mais un souvenir, une possibilité. Ils pourraient choisir de nouveau. Librement. Les malades guériraient, les brisés se répareraient, ceux qui ont survécu à la rupture... ils retrouveraient la force de vivre. »
« Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt ? » Mirelle avait une pointe d'accusation, mais sa voix tremblait.
« Parce que nul ne peut passer la barrière. Elle existe pour protéger l'œuf de la corruption. Et elle ne s'ouvre que pour une âme de véritable dragon. Quelqu'un qui n'a jamais craint, jamais trahi, jamais douté... » La voix d'Aldric s'évapora.
Elara regarda ses mains. Elles tremblaient. Sa marque, celle de sa mère, pulsatit faiblement sous sa peau comme un cœur qui battait trop lentement.
« Je peux le faire, » dit-elle.
« Elara, » commença Mirelle, posant une main sur son bras blessé, « vous venez de traverser une mort et de revenir. Vous ne pouvez même pas vous tenir debout sans blanc des yeux. Vous allez vous briser avant d'arriver. »
« Alors je me briserai, » répondit-elle calmement. « Mais quelqu'un ne peut pas le faire à ma place. Je connais le dragon dans mon cœur. J'ai grandi avec les écuries, j'ai dormi avec les œufs, j'ai caressé les écailles quand personne ne me voyait. La peur m'a traversée, la trahison m'a brûlée, le doute m'a tordu — mais au fond, au fond de mon dernier souffle, ce qui reste n'a jamais cessé d'être un cœur de dragon. »
Aldric la regarda, longuement. Il voyait la jeune fille qu'il avait récupérée il y a des années, timide, crottée, avec des yeux immenses et un amour inexplicable pour les créatures qu'elle n'était pas censée approcher.
« Si la barrière vous rejette, vous mourrez sur le seuil, » dit-il.
« Je le sais. »
« Si vous la traversez, l'œuf exigera tout ce que vous êtes. Vous ne serez plus jamais la même. »
« Je ne suis déjà plus la même, » dit-elle. Sa voix était douce mais stable comme une flamme dans un château de pierre.
Aldric lui prit la main. Sa paume était chaude, calleuse. Il avait piloté, combattu, perdu — il comprenait le prix d'un dernier pas.
« Alors allez, » dit-il. « Et que l'essaim vous voie telle que vous êtes : une fille de la terre qui voguait avec les dieux volants. »
Mirelle s'approcha, hésita, puis l'entoura de ses bras. Elara sentit sa blessure tressauter, mais elle ne recula pas. Elles restèrent un instant, deux survivantes dans un monde de cendres.
« Revenez, » murmura Mirelle dans son cou. « Ne faites pas le sacrifice que tout le monde attend de vous. »
Elara ne promit rien. Elle n'était pas certaine de pouvoir promettre. Mais quand elle se tourna vers l'escalier qui descendait sous la plateforme, vers les profondeurs où l'essaim murmurait dans les pierres, elle se sentit étrangement légère. La peur était toujours là — une compagne fidèle — mais elle marchait à côté d'elle, pas devant.
Kael l'attendait en bas de l'escalier. Il n'était pas venu au plateau, elle ne savait pas depuis combien de temps il était là. Il la regarda approcher et son visage ne cacha rien : il voyait la boiterie, la fatigue, la lumière étrange qui tremblait encore dans son regard.
« Vous n'allez pas m'arrêter, » dit-elle.
« Non. » Il se mit en marche à côté d'elle. « Je vous accompagne. »
« Ce n'est pas votre chemin. »
« Vous m'avez sauvé d'un lien qui allait me vider. Vous avez brisé la chaîne qui m'enchaînait à un dragon mort. » Sa mâchoire se serra. « Je vous dois une vie, Elara. Et je paie mes dettes. »
Elle voulut protester, mais quelque chose dans sa posture stoppa les mots. Il avait besoin de ça. Pas en tant que devoir, mais en tant que rédemption. Elle hocha la tête, presque imperceptiblement, et ils descendirent ensemble dans les entrailles de la montagne, laissant derrière eux la lumière pâle du Nid de l'Aube et les regards inquiets de ceux qui espéraient qu'ils ne mourraient pas.
Elara ne pensa pas à la mort. Elle pensa à Ignis — ses yeux dorés, la chaleur de son souffle sur son visage la première fois qu'il l'avait choisie, avant que tout ne soit corrompu. Elle pensa à sa mère, qui avait laissé cette marque sur sa peau, un héritage muet. Et elle pensa à la reine qui dormait sous la pierre, seule depuis tant de siècles, attendant quelqu'un qui pourrait franchir la barrière — non pas par la force, mais par le cœur.
La pierre commença à chanter autour d'elle, un bourdonnement grave, et elle sut qu'elle approchait du seuil.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Kael, la main sur la garde de son épée.
Elara sourit, faiblement, sans joie. « Un vieux chant. Il dit : enfin. »
L'obscurité les avala, lumineuse d'écailles endormies, et Elara n'eut plus — pour la première fois depuis sa naissance — aucune peur de ce qui l'attendait.
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