Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 4: The First Trial
Les couloirs de l’Académie sentaient la cire et le vieux cuir, une odeur que le manège de l’écurie n’avait jamais connue. Elara serrait les poings sous ses manches râpées tandis que les cadets nobles s’écartaient de son passage comme on évite une flaque. Leurs murmures la précédaient en écho : « la fille des étables », « le caprice d’Ignis », « elle ne tiendra pas la première semaine ».
Elle avait tenu une semaine.
Aujourd’hui, c’était l’écrit. L’examen théorique que le règlement rendait obligatoire pour tout écuyer dragon, avant le premier vol d’évaluation. Dans une salle voûtée où les bancs d’acajou luisaient, Elara prit place au bout de la rangée la plus proche de la porte. Stratégie de fuite, après trois jours de moqueries.
Le parchemin une fois déroulé, la sueur lui gela les paumes.
*« Citez les trois humeurs du feu draconique et leur équilibre idéal chez un dragon adulte. »*
Elara n’avait jamais lu un seul traité. Le petit cahier de pratique que Fiora lui avait prêté la veille ne traitait que du harnachement et des rudiments du soin. Elle ferma les yeux. Ignis lui avait soufflé de la vapeur dans la nuque après leur premier vol, elle se souvint de la chaleur sèche, puis humide, comme une respiration qui se modulait.
Elle écrivit : *Le feu de colère est sec et blanc. Le feu de protection est doré et nourri d’air lent. Le feu de dragon en paix couve, il ne brûle pas. La bonne proportion : un tiers de colère, deux tiers de paix.*
Sa plume avait bougé seule. Le maître examinateur, en passant dérouler sa copie, fronça un sourcil.
À la fin de l’épreuve, les résultats furent affichés sur un panneau de bronze. Elara retrouva son nom tout en bas de la colonne, mais *au-dessus du seuil*. Elle passa. De justesse, trois points au-dessus de la note éliminatoire.
Cedric n’avait pas attendu la lecture officielle pour bondir près du panneau, sa chemise de lin blanche immaculée, ses cheveux blonds impeccables. Il afficha un rictus.
— La fille d’écurie écrit que le feu de paix « couve ». On hisse ce bétail au rang d’écuyère et elle décrit une fricassée. Dis-moi, tu as obtenu ta place en réchauffant la selle d’Ignis à ton contact ?
Les rires cascade et se brisa presque aussitôt. Pas par pitié — par les pierres de la cour qui étouffèrent le son. Un frémissement gris traversa l’air, puis des tuiles vibra comme sous un pas colossal.
Ignis arriva de l’autre côté du cloître.
Son corps de la taille d’un manoir obscurcissait la lumière du matin. Les écailles couleur de lave refroidie lançaient des reflets sombres, presque noirs. Il marcha sans hâte vers le groupe, puis s’arrêta à trois pas d’Elara. Sa chaleur faisait onduler l’air. Les cadets nobles reculèrent d’un seul geste. Cedric ne bougea pas, mais sa mâchoire se serra.
Ignis tourna son énorme tête vers le panneau de bronze, regarda la liste un long moment — comme s’il lisait vraiment — puis baissa les yeux vers Elara. Un souffle chaud, presque affectueux, lui balaya les cheveux.
Une voix retentit. Derrière eux, Ardan s’appuyait sur l’arcade, les bras croisés, l’ombre de sa moustache grisâtre ne cachant pas un demi-sourire fatigué.
— Dragon n’attaque pas son écuyère, fils de Brenwick. Il la défend. Apprends à lire dans les mœurs des bêtes, sinon tu finiras sous un sabot.
Cedric haussa une épaule en fusillant Elara du regard. Il s’éloigna d’un pas cassant, et ses petits camarades le suivirent comme un nuage.
Il ne resta que la chaleur d’Ignis, et un silence embarrassé. Fiora trottina jusqu’à Elara, les yeux ronds.
— Il *lit* le tableau. Je suis sûre qu’il lit.
Elara posa une main sur l’écaille chaude d’Ignis. Elle avait encore les doigts tachés d’encre, et elle se demanda quelle loi permettait à une dragon de franchir les portails académiques alors que les traités interdisaient toute présence animale hors des volières. Ignis était venu pour elle. Il n’avait rien fait d’autre.
Mais la leçon de l’écrit la rongeait. Chaque réponse qui avait surgi ne provenait pas de sa mémoire consciente. Sa plume avait écrit *d’elle-même* des mots qu’elle n’avait jamais lus. Il y avait une synthèse sous sa peau, un savoir ancien que son corps possédait sans qu’elle en connaisse la source.
— Tu es fier de moi ? murmura-t-elle, la voix grinçante.
Il n’y eut pas de réponse. Mais le souffle d’Ignis ralentit, prit un rythme lent et régulier, comme on respire quand on est enfin arrivé là où on devait se rendre.
Ce soir-là, dans la chambrée, Fiora comptait ses notes à voix haute, étendue sur son lit. Elara s’assit en tailleur contre la fenêtre, les volets ouverts sur la nuit, la lune montante éclairant sa cheville. Elle sortait le médaillon d’argent de sous sa chemise — ce qu’elle s’interdisait en public — et le fit glisser le long de sa chaîne.
La petite écaille dedans luisait d’une lueur interne, comme un résidu braise sous la cendre.
Aujourd’hui, aux examens, le maître examinateur avait posé des questions sur la combustion ligneuse : *la proportion idéale de charbon et de bois de cèdre pour rétablir la santé d’un nid soufflé*. Elara avait hésité, puis écrit : *ce qui appartient à la braise ne se commande pas, un nid doit refaire sa propre flamme.*
Le maître avait relu, s’était arrêté sur son écriture, puis avait passé une ligne à sa copie. Elle n’avait pas répondu à la question théorique en théorie. Elle avait compris qu’on ne soigne pas le feu avec des épices.
En relisant l’écaille du médaillon, Elara nota que celle-ci ne rendait aucune trace de la chaleur de sa main, alors qu’Ignis émettait un souffle à quarante degrés. Elle réfléchit.
Et si ce médaillon était une pièce d’un savoir qui n’existait plus, une science trop vieille pour qu’on l’enseigne ?
Elle l’accrocha au sac de cuir qu’elle cachait sous son lit, se répétant la phrase d’Ardan — *le prix, tu ne peux pas le payer* — et fit un nœud dessus.
Demain, il faudrait apprendre plus que la survie. Elle n’avait pas été choisie par Ignis pour écrire des rêveries sur le feu. Il fallait qu’elle apprenne, étudie, dévore. On ne mendie pas de la connaissance, on la conquiert. On ne mendie pas une alliance, on la nourrit. Et dans le noir de la chambrée, comme un début de certitude, elle se promit d’être une élève que même son dragon surprendrait.
Au fond du couloir, des voix étirées témoignaient d’une dispute nocturne. Elara reconnut le timbre dur de Cedric, puis le ton plus posé de Mira, que la nuit effilait jusqu’à les rendre distincts.
— … elle n’a pas le droit d’exister ici, disait le premier.
— Elle *a* passé l’examen. Elle n’a peut-être pas besoin de tes poèmes, répondit l’autre.
Un bruit de pas pressé, deux portes closes.
Elara se coucha, le médaillon sous l’oreiller cette fois, la nuit trop tendue pour le laisser à distance. Malgré la clarté morte de la lune, elle sentit une charge électrique dans l’air, comme avant un orage. Quelque chose se préparait. Et ce quelque chose ne se lisait dans aucun manuel.