Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 35: The Last Hunt
L’aube rampait sur les montagnes quand Elara ramena les œufs dans la grotte scellée. Ses mains tremblaient encore, moins de l’effort que du poids de ce qu’elle savait maintenant. Voss. Toujours Voss, tirant les ficelles depuis l’ombre, transformant des voleurs mercenaires en instruments de sa vengeance.
Cedric se tenait à l’entrée, la mâchoire serrée, les yeux fixés sur l’horizon où les hommes vaincus étaient déjà ligotés et emmenés vers la vallée.
« Elle ne s’arrêtera jamais, dit-il sans se retourner. Chaque fois qu’on coupe une tête, elle en fait pousser deux autres. »
Elara déposa le dernier œuf dans sa couche de mousse tiède. Il pulsait doucement sous ses doigts, une vie fragile en attente. Elle ferma les yeux une seconde, sentit le battement de la reine au fond de sa poitrine, ce souffle d’ancien feu qui ne la quittait plus.
« Alors on coupe la racine, répondit-elle. Pas les branches. »
Il se tourna enfin. La lumière pâle creusait les ombres sous ses yeux. Il avait l’air épuisé, mais déterminé.
« La tuer ? »
Elara secoua la tête, lentement.
« Non. La capturer. La traîner devant ses pairs, devant les nobles qui ont fermé les yeux pendant des décennies, et la laisser répondre de ses actes. »
Cedric haussa un sourcil.
« C’est plus dangereux. Un procès public, c’est une scène. Elle va s’en servir. »
« C’est pour ça que je veux que ce soit rapide. Pas de débat, pas de plaidoirie. Les preuves, les témoins, le verdict. »
Elle releva la tête et le regarda franchement.
« Si je la tue, je ne vaux pas mieux qu’elle. Et les dragons n’ont pas besoin d’une nouvelle exterminatrice, même avec de bonnes intentions. »
Le silence s’étira entre eux. Des oiseaux commencèrent à chanter quelque part dans les rochers, indifférents à tout ce qui venait de se jouer.
« Alors on la chasse, dit finalement Cedric. Et cette fois, on ne lui laisse aucune issue. »
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Le conseil se réunit dans une salle basse du bâtiment principal, à la lumière des lampes à huile. Elara avait convoqué les capitaines de la garde, deux maîtres qu’elle savait loyaux, et la vieille archiviste Mira, dont la mémoire des traités anciens avait déjà servi plus d’une fois.
Carte étalée, doigts traçant les routes.
« D’après les hommes qu’on a capturés, Voss est retranchée dans un manoir familial aux confins du domaine nord, dit le capitaine Rohan. Trois jours de chevauchée à travers les passes. Elle a pris soin de choisir un endroit où les dragons ne peuvent pas facilement opérer – des gorges étroites, beaucoup de couverture. Elle sait que la reine peut geler l’air autour d’elle. »
« Elle l’a vu faire », murmura Elara. Elle-même n’avait pas encore pleinement intégré cette nouvelle facette de son pouvoir, cette respiration glaciale qui avait arrêté les voleurs dans leur fuite.
Cedric traça un cercle sur le manoir.
« Si nos dragons ne peuvent pas mener l’attaque, nous irons à pied. Petite équipe. Discrétion totale. »
« Et toi ? demanda Rohan en regardant Elara. La dirigeante de cette académie réformée va risquer sa vie dans une opération de terrain ? »
« C’est moi qu’elle veut, dit Elara simplement. C’est donc moi qui dois venir. »
Mira, la vieille archiviste, plissa les yeux sans rien dire. Elara sentit la question muette dans son regard, une inquiétude qu’elle choisit d’ignorer.
« On part demain avant l’aube. Cinq personnes maximum. »
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Ils furent quatre en fin de compte : Elara, Cedric, Rohan, et une jeune écuyère nommée Sienne dont la connaissance des passages secrets du nord égalait celle d’un contrebandier.
Ils laissèrent leurs dragons aux limites de la zone montagneuse, dissimulés dans une grotte que seule la reine trouverait facilement. Elara caressa le cou de la créature, sentit le frisson électrique qui parcourait ses écailles.
« Attends-moi, murmura-t-elle. Je reviens. »
La reine souffla un nuage de vapeur tiède, et Elara crut y lire une réponse. Puis elle rejoignit les autres et entama la montée.
Deux jours de marche forcée, dormant à même la roche, évitant les rares villages. Le paysage se fit plus rude, plus sec. Les arbres rabougris laissaient place à des falaises de pierre grise et des éboulis instables. Elara sentait chacun de ses muscles protester, et plus sournoisement, elle sentait l’usure intérieure, ce lent épuisement qu’elle cachait depuis des mois maintenant. Ses doigts engourdissaient parfois sans raison. La nuit, elle avait froid malgré le feu.
Elle ne dit rien. Les troisièmes jours de marche étaient toujours les plus durs, aimait-elle à se répéter.
Au matin du troisième jour, ils atteignirent le plateau qui dominait le manoir de Voss. Il se dressait au fond d’une vallée étroite, hérissé de tours défensives, avec une seule route d’accès surélevée. Un piège, à moins de connaître les passages.
Sienne les conduisit par l’est, là où la falaise s’effritait en une crête instable. En contrebas, la cour intérieure apparaissait par intermittence entre les pics rocheux. On y voyait des hommes armés faire les cent pas. Beaucoup d’hommes.
« Elle s’attend à nous ? demanda Cedric à voix basse.
— Ou elle a peur de tout le monde depuis sa fuite, répondit Elara. Les deux se ressemblent. »
Ils attendirent la tombée de la nuit, blottis sous un surplomb, réchauffant leurs mains autour des timides brindilles d’un feu camouflé. Elara ferma les yeux, chercha la présence familière de la reine, sentit son impatience à plusieurs kilomètres de là. Ignis, elle, demeurait muette. Une absence continue qui faisait encore mal, aussi sourde que inexpliquée.
« Qu’est-ce qu’on fait si elle dispose de plus de monde que prévu ? demanda Sienne en affûtant silencieusement sa lame.
— On s’adapte, dit Elara.
— Et si elle se tue avant qu’on puisse l’arrêter ?
— On empêche.
— Et si elle te tue, toi ?
Cedric jeta un regard brusque à la jeune écuyère. Mais Elara sourit, un sourire fatigué qui ne touchait pas ses yeux.
« Alors quelqu’un d’autre prendra le procès en main. Il y en aura assez pour la condamner. »
La nuit tomba comme une pierre. Les étoiles apparurent en une seule fois, pressées dans le ciel noir. Elara fit signe, et ils descendirent.
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Le manoir était un labyrinthe de couloirs sourds et d’escaliers en colimaçon. Ils progressèrent dans un silence parfait, neutralisant les deux sentinelles de la basse-cour avec une efficacité brutale mais non létale. Cedric ouvrait la marche, Elara immédiatement derrière lui, chaque portée de nouveau couloir déclenchant chez elle un pic de tension, une veille vigilante qu’elle n’avait pas connue il y a un an.
Au troisième étage, Sienne désigna une porte massive, cloutée.
« D’après les plans, c’est la chambre principale. Elle aurait choisi le haut de la tour ouest si elle se sentait menacée. »
Cedric tendit l’oreille. De l’autre côté de la porte, une voix. Une seule. Celle de Voss, calmement en train de lire à haute voix. Quelque chose d’historique, peut-être. Un traité sur l’élevage des dragons.
Elara ferma les yeux, respira une fois. Puis elle posa la main sur le bois et poussa.
Voss ne leva pas immédiatement les yeux. Elle tourna une page, s’arrêta, la tourna de nouveau.
« Je savais que tu viendrais, dit-elle enfin. J’avais juste espéré que tu aurais le cran de le faire toi-même, au lieu de déléguer à un tribunal. »
Assise près de la cheminée, drapée d’une robe sombre, elle semblait presque paisible. Ses cheveux gris étaient coiffés avec soin. Sur ses genoux, un livre ancien relié de cuir.
« Je ne suis pas venue te tuer, dit Elara.
— Alors tu as fait plus de chemin que moi pour moins de choses. »
Cedric et Rohan entrèrent de chaque côté, formant un demi-cercle. Voss ne bougea pas.
« Tu crois que tes cinq soldats vont suffire ? »
« Je crois que tu as épuisé tes alliés, dit Elara. Les mercenaires que tu as payés ont parlé. Le comte qui t’hébergeait t’a déjà livrée en échange de sa propre peau. Et tes anciens soutiens à l’académie ont tous retourné leur veste. »
Le visage de Voss se durcit imperceptiblement.
« Tu as gagné une bataille. Pas la guerre. Les dragons seront toujours un pouvoir à prendre, et il y aura toujours quelqu’un pour tenter de le prendre. Tu n’y pourras rien. »
« Peut-être. Mais cette guerre-là, je la mènerai devant des juges. Pas dans l’ombre. »
Voss referma son livre avec un claquement sec et se leva. Elle était plus petite qu’Elara ne s’en souvenait, plus frêle. Mais ses yeux brillaient de cette intensité qui avait autrefois dirigé l’académie entière d’une poigne de fer.
« Un procès, alors. Comme si les tribunaux n’avaient jamais servi à asseoir le pouvoir des plus forts. Naïve. »
« Peut-être. Mais cette naïveté-là, c’est celle qui me permet de dormir la nuit. »
Cedric s’avança, tira une paire de menaces de son ceinturon. Voss ne lui offrit aucune résistance. Ses poignets tendus, elle soutint son regard un long moment.
« Emmène-moi à ton procès, Elara. Et quand il sera fini, quand tu auras gagné ton petit triomphe, souviens-toi d’une chose. »
Elle se pencha, si près que son souffle effleura le visage de la jeune femme.
« Les dragons se souviennent de tout. Et toi aussi, tu vas te souvenir de ce que tu as sacrifié pour les sauver. »
Elara ne recula pas.
« Ila peut-être. Mais je m’en souviendrai lucide, avec un procès équitable derrière moi. »
Elle fit signe, et ils la prirent en charge. Voss marcha sans opposer de résistance à travers le manoir endormi, entre les silhouettes de pierre des ancêtres qui devaient être les siens. Elle ne jeta pas un regard en arrière lorsqu’ils franchirent la porte de service.
Au sommet du plateau, avant de redescendre vers la vallée, Elara s’arrêta un instant. Derrière elle, le manoir se découpait dans la nuit, ses fenêtres éteintes. Voss marchait devant, menottée, entre Cedric et Rohan.
Une chouette hulula quelque part.
Elara respira profondément, l’air froid lui remplissant les poumons. Elle sentit, à des kilomètres de là, la pulsation rassurante de la reine qui l’attendait. Et pour la première fois depuis des semaines, elle accorda à ses muscles un instant de relâchement.
Le calme était revenu. Pour cette nuit, du moins.
Demain, il y aurait un procès. Demain, elle devrait se tenir devant le monde et raconter ce qu’elle avait découvert, ce qu’elle avait perdu, ce qu’elle avait choisi de protéger.
Mais cette nuit, elle laissa les étoiles glisser sur la neige encore humide des combats passés, et elle descendit la montagne avec les hommes et la femme qui avait voulu détruire tout ce qu’elle aimait, ramenant Voss non pas à la mort, mais à la justice.
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