Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 36: The Trial
La salle du tribunal était pleine à craquer. Chaque banc, chaque recoin, chaque meurtrière de la grande salle d'audience du château royal semblait occupé par un visage avide de spectacle. Elara se tenait près de la balustrade de la tribune réservée aux gardiens de dragons, les doigts crispés sur le bois usé. Sa tunique de cérémonie, bleu profond ornée de fils d'argent, pesait sur ses épaules comme une seconde armure.
En contrebas, Voss était assise dans la cage des accusés. Elle n'avait pas la mine vaincue que la foule espérait voir. Droit comme une pique, les mains posées à plat sur la barre, elle balayait l'assemblée d'un regard calme et dédaigneux. Ses vêtements de voyage étaient propres, sa chevelure tirée en arrière avec un soin méticuleux. Elle avait l'air d'une dame arrivant à un bal, pas d'une conspiratrice qui risquait la corde.
— Vous êtes accusée de trahison, de vol de biens royaux, de conspiration contre la Couronne et de tentative de déstabilisation des frontières. Comment plaidez-vous ?
Le chancelier Morvan, un homme sec au visage aussi ridé qu'un parchemin ancien, lisait l'acte d'accusation d'une voix monocorde. Il portait le manteau écarlate des grands juges, et son collier d'office tintait à chacun de ses mouvements.
Voss inclina la tête, un sourire flottant sur ses lèvres.
— Je plaide que ce tribunal est illégitime.
Un murmure parcourut la foule. Le chancelier fronça les sourcils.
— Expliquez-vous.
— Ce tribunal est convoqué par une Couronne dont l'autorité repose sur un mensonge. Depuis des siècles, cette nation se targue de protéger les dragons. Mais que fait-elle, sinon les garder en cage ? Les utiliser comme montures de guerre ? Les louer aux plus offrants ?
Des exclamations fusèrent. Le chancelier frappa son bâton sur le sol à trois reprises pour rétablir le silence.
— Vous êtes ici pour répondre de vos actes, pas pour philosopher.
Voss se leva lentement, défiant l'usage qui voulait que les accusés restent assis lors du verdict.
— Je répondrai de mes actes quand ce tribunal répondra des siens. Savez-vous ce que j'ai découvert en étudiant les archives de cette région ? Savez-vous ce que votre précieux Collège des Gardiens a fait subir aux dragons depuis sa fondation ?
Elle tourna la tête vers la tribune où se tenaient Elara et les autres gardiens. Son regard croisa celui d'Elara, et une lueur de triomphe mauvais y dansa.
— Ils ont prélevé des œufs à des mères sans leur consentement. Ils ont maté des créatures libres avec des chaînes magiques. Ils ont vendu des alliances de sang à des nobles qui n'avaient aucun droit de les porter. Et maintenant, cette enfant ?
Elle pointa Elara du doigt. La salle entière retint son souffle.
— Cette enfant prétend être l'héritière des anciens gardiens de dragons. Mais elle est un accident. Une bâtarde de l'histoire. Et vous la croyez capable de protéger une espèce qu'elle mène elle-même à sa perte ?
Le chancelier frappa à nouveau son bâton.
— Maîtresse Voss, toute référence aux origines de la gardienne Elara est hors de propos. Vous êtes accusée de faits précis. Répondez, ou vous serez citée à comparaître comme témoin en votre propre défense.
Voss éclata d'un rire froid, musical, qui glaça l'assemblée.
— Très bien. Je répondrai. Je ne nie rien. J'ai engagé des hommes pour voler des œufs scellés dans les montagnes. J'ai payé pour les faire sortir du pays. Je ne le nie pas.
Un autre murmure, plus fort celui-là. Le chancelier leva la main.
— Ce ne sont pas les aveux que vous venez d'entendre. Les aveux, je les ai offerts de mon plein gré. Voici ce que je conteste : que mes actes soient un crime.
— Voler des œufs de dragons est un crime, tonna le chancelier. La loi est claire.
— La loi ? répéta Voss avec une ironie mordante. La loi de ceux qui ont capturé la dernière reine libre et l'ont mise au service d'une gamine ? La loi de ceux qui ont laissé les dragons s'éteindre dans leurs volières dorées pendant que leurs œufs pourrissaient au fond de grottes scellées ?
Elara serra son locket contre sa poitrine. La chaleur familière lui répondit, mais elle sentit quelque chose de différent. Une vibration. Une tension. Comme si la reine, perchée sur les toits du palais à l'extérieur, captait la colère de Voss.
— Votre Honneur, dit Elara, s'avançant.
Le chancelier la regarda, surpris.
— La gardienne Elara souhaite prendre la parole ?
— Oui. Elle s'approcha de la rambarde et fit face à Voss.
— Vous parlez de protection, dit-elle d'une voix claire qui portait jusqu'aux derniers rangs. Vous dites que nous avons emprisonné les dragons. Mais que faisiez-vous avec ces œufs, Voss ? Vous ne les voliez pas pour les libérer. Vous les voliez pour les vendre. Pour enrichir un royaume étranger qui veut armer ses propres chevaliers contre nous.
Voss se tourna vers elle, le regard brillant.
— Les dragons ne sont pas des armes. Ils sont des créatures de pouvoir. Le royaume qui les possède possède l'avenir. Je les volais pour que mon peuple survive. Vous les gardiez par superstition et par égoïsme.
Elara sentit le poids des regards sur elle. La salle entière attendait sa riposte.
— Vous les voliez, répéta-t-elle. Vous les voliez pour les faire traverser la frontière avant l'aube. Et quand vous avez été prise, vous avez ordonné à vos hommes de se battre plutôt que de se rendre. Combien sont morts, Voss ? Combien de jeunes soldats ont perdu la vie pour une poignée d'œufs que personne ne vous avait demandé de sauver ?
Un silence. Le chancelier hocha lentement la tête.
— La gardienne a raison. Maîtresse Voss, votre défense est un artifice. Vous avez agi par ambition personnelle, et vous avez mis en danger des vies humaines et des créatures protégées par la Couronne. Ce tribunal vous déclare coupable des chefs d'accusation de trahison et de vol.
Voss ne broncha pas. Elle fixait Elara avec une intensité féroce.
— La sentence, poursuivit le chancelier, est la réclusion à perpétuité dans les geôles du Palais du Dragon. Vous serez privée de tous vos titres, de vos terres et de votre magie. Que les anciens vous jugent avec plus de clémence que nous.
Les gardes s'approchèrent de la cage. Voss les laissa faire, mais elle leva la tête au moment de passer devant Elara.
— Tu crois que c'est fini, chuchota-t-elle assez fort pour qu'Elara seule l'entende. Tu crois que la justice des hommes peut contenir la colère des dragons. Mais les dragons se souviennent, petite gardienne. Et ils verront ce que tu as sacrifié pour eux. Quand le ciel sera vide et que la terre tremblera, tu comprendras.
Leurs regards se croisèrent une dernière fois. Elara vit dans les yeux de Voss quelque chose qu'elle n'avait pas vu chez les autres criminels : une conviction absolue.
— Ils ne voleront jamais libres, ajouta Voss, la voix montant soudain pour que toute la salle l'entende. Vous prononcerez votre sentence, mais la mienne est déjà écrite dans les étoiles. Les dragons ne voleront jamais libres !
Un cri déchira le plafond. Un rugissement. Elara leva les yeux et vit, par les ouvertures de la voûte, une ombre passer. La reine des dragons répondait, mais son cri était étrange. Blessé. Douloureux.
Voss fut emmenée, et la salle se vida peu à peu, mais Elara resta seule au centre de la tribune, le locket brûlant sous ses doigts.
Quelque chose n'allait pas. Quelque chose venait de commencer, et elle ne savait pas encore quoi.
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