Lumen Reads

Le Choix du Dernier Dragon

Lire le chapitre 5: The Blacksmith's Debt

Les enclumes résonnaient comme des cloches fêlées dans la cour basse de l’Académie, et Elara s’arrêta net en entendant cet écho familier. L’odeur de fer chaud et de charbon lui pinça les narines, ramenant d’un coup les étés de son enfance, quand elle se cachait derrière la forge du village pour regarder les étincelles danser.

Ignis souffla une fumée paresseuse par les naseaux, et elle posa une main sur son cou écailleux pour le calmer. Devant eux, un jeune homme en tablier de cuir sanglé, les épaules larges et les avant-bras zébrés de cicatrices de brûlures, ajustait un fer sur l’enclume portative. Il se redressa en les voyant approcher, un sourire en coin creusant sa joue où une trace de suie s’étalait.

— Elara ? dit-il, et sa voix était plus grave qu’elle ne s’en souvenait. Par tous les feux, c’est bien toi.

Kael. Kael, le garçon qui l’avait tirée de la rivière en crue sept ans plus tôt, alors qu’elle était trop petite pour lutter contre le courant, et qui avait failli s’y noyer en la sauvant. Elle l’avait laissé derrière elle, sans un mot, quand la vie l’avait jetée dans les écuries du domaine. Une bouffée de honte et de chaleur lui monta aux joues.

— Kael, souffla-t-elle. Tu es... ici ?

— Apprenti maréchal-ferrant, répondit-il en désignant le coffre d’outils à ses pieds. La guilde m’a envoyé pour ferrer les dragons de combat. Les fers ordinaires ne tiennent pas sur leurs griffes, et apparemment, personne d’autre ne sait travailler l’acier de montagne. — Il pencha la tête, examinant Ignis avec un regard professionnel. Celui-là, il n’a pas besoin de fers, lui. Ses écailles sont presque aussi dures que du métal.

Ignis émit un grondement sourd, presque approbateur, et Elara se rendit compte qu’elle serrait la lanière de sa selle plus fort que nécessaire. La petite bourse de cuir contenant le médaillon d’argent battait contre sa hanche, un poids trop familier.

— Tu as entendu ce qui s’est passé, alors, dit-elle prudemment.

— Tout le monde a entendu. La fille d’écurie que le dragon rebelle a choisie. — Il rit, un son franc et chaud. J’aurais parié ma paie que c’était toi. Toujours à murmurer aux bêtes, même quand on te disait d’arrêter.

Elle sourit malgré elle, mais ce sourire s’effaça quand Kael planta son marteau dans le sol et se redressa, soudain plus sérieux.

— Écoute, Elara. Je n’ai pas fait tout ce chemin juste pour le hasard. J’ai une dette à réclamer.

Le mot la frappa comme un coup de poing. La dette. Elle savait exactement laquelle. La rivière, la crue, sa main qui agrippait la sienne, ses poumons qui brûlaient.

— Tu veux parler de ce qui s’est passé quand on avait huit ans, dit-elle lentement.

— Tu m’as promis que si un jour je te demandais quelque chose, tu le ferais. Sans hésiter. C’est ce que tu as dit.

Elle hocha la tête. Elle l’avait dit, blottie sous une couverture, crachant encore un peu d’eau, ses yeux rouges de larmes et de rivière. Et elle n’avait jamais oublié cette promesse, même quand l’oubli aurait été plus simple.

— Je te dois une vie, dit-elle. Parle.

Kael respira profondément, regarda autour de lui comme pour vérifier que personne ne les écoutait. Les autres apprentis et les palefreniers étaient occupés avec les dragons plus jeunes, leurs écailles cliquetant comme des armures.

— Je veux devenir maître de forge, pas maréchal à vie. Il y a une place d’apprenti chez le forgeron de l’Académie, le vieux Brom. Mais la place est réservée aux recommandations de la directrice. Et je ne suis qu’un fils de village.

— Tu veux que je parle à la directrice pour toi ?

— Je veux que tu parles à l’instructeur Ardan. Il est le seul que la directrice écoute vraiment, et il passe beaucoup de temps avec toi, paraît-il. — Il la regarda droit dans les yeux. Une lettre. Ou même un simple mot de ta part. Tu es désormais le visage de l’Académie, même si certains en bavent. Ils ne peuvent pas t’ignorer complètement.

Elara croisa les bras, sentant le médaillon froid contre son avant-bras par le tissu de sa tunique. Elle avait promis. Une dette était une dette, et elle n’avait pas l’intention de devenir comme ces nobles qui oubliaient leur parole quand elle devenait gênante.

— Je vais voir ce que je peux faire, dit-elle. Mais je ne te promets rien. L’Académie...

— Je sais. C’est une forteresse de protocole. Mais toi, tu ne l’es pas. C’est ce qui fait que le dragon t’a choisie.

Il y avait dans sa voix une affection qui la prit par surprise, et Elara sentit une chaleur différente de celle du fer chauffé à blanc. Elle avait tant vu de regards hostiles depuis son arrivée qu’elle avait presque oublié ce que c’était d’être connue, vraiment connue, par quelqu’un qui savait quelle petite fille elle avait été.

— Kael, dit-elle, je suis en plein dans les examens de soins aux dragons. L’instructeur Ardan m’a chargée d’une étude sur les écailles de croissance. Je pourrais ne pas avoir le temps de trouver le bon moment avant des jours.

Il haussa une épaule, la sueur brillant sur son front.

— Des jours, j’en ai. Des mois, pas trop. Le forgeron Brom parle de prendre sa retraite à l’automne. Si je ne suis pas placé avant, les nobles mettront leur propre homme et je retournerai ferrer des mules au village.

Un poney de montagne, effectivement, c’était la perspective ordinaire d’un apprenti comme lui. Elara se souvint d’une phrase qu’elle avait lue la veille, dans un des grimoires de la bibliothèque : les dragons et les forgerons partageaient une seule et même âme de feu. Ce n’était pas qu’une légende. Un dragon sans fers de bonne forge devenait boiteux en quelques lunes, incapable de voler longtemps.

— Je parlerai à Ardan, dit-elle fermement. Pas à la directrice directement, mais à Ardan. Il sait que je travaille dur.

— Méfie-toi de lui, glissa Kael en baissant la voix. J’ai entendu des choses, aux écuries. Parfois, quand il croit que personne n’écoute, il parle du vieux temps. Des dragons qui disparaissaient un par un. Il a vu des choses, cet homme. Et il n’a pas l’air de tout dire.

— Tu sais quelque chose que tu ne me dis pas ? demanda-t-elle, soudain attentive. Quelque chose à propos d’Ignis ?

Kael hésita, puis secoua la tête.

— Juste un sentiment. Un vieux proverbe de mon maître : quand le feu tremble, c’est qu’il sent venir la pluie. Je n’aime pas l’air de cette place. Trop de secrets, trop de belles pierres où il n’y a pas de forge.

Un appel retentit depuis l’autre côté de la cour, et Kael jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Un noble cadet en uniforme impeccable, l’écusson de la maison Marchett cousu sur l’épaule, faisait signe avec impatience.

— C’est le fils du duc, marmonna Kael. Il veut que je forge des fers d’apparat. Que des fioritures. Pas du travail de forge. Des bijoux. — Il attrapa sa sacoche, puis se pencha vers elle. Elara. Cette dette. Si tu ne peux pas la payer, dis-le-moi. Mais ne m’oublie pas, hein ? C’est la seule chose que je ne te pardonnerais pas.

— Je ne t’oublierai pas, murmura-t-elle.

Et c’était vrai, mais elle savait aussi que les liens du passé pouvaient se rompre aussi vite que des fils de soie lorsqu’on tirait trop fort.

Tandis que Kael s’éloignait, ses épaules larges se déplaçant avec l’aisance de quelqu’un qui maniait le marteau depuis l’enfance, Elara sentit Ignis pousser son museau contre son dos avec insistance. Elle se retourna. Il avait les yeux ouverts, fixes, sur la bourse à sa ceinture. Sur le médaillon d’argent qui contenait l’écaille froide, celle qui ne chauffait jamais malgré le corps de feu du dragon.

— Quoi ? souffla-t-elle. Qu’est-ce que tu essaies de me dire ?

Ignis n’avait pas de réponse, seulement ce regard insistant, comme s’il essayait de lui faire comprendre quelque chose à travers la selle, à travers le cuir, à travers les années de distance entre une dragonne mystérieuse et une petite fille sauvée d’une rivière en crue.

Un apprenti, pensa-t-elle soudain. Un garçon de forge. Et pourtant, il savait reconnaître un dragon sans fers d’une simple œillade. Puis sa pensée s’échappa, et elle se demanda si Kael avait pu savoir, par le passé, quelque chose sur ses origines qu’elle ignorait elle-même. Il l’avait sauvée de la rivière, mais n’avait-il jamais parlé de qui elle était avant ?

Il ne l’avait pas fait. Personne ne l’avait fait. Le médaillon froid semblait peser plus lourd à chaque battement de son cœur.

Elle ne savait pas encore que le soir même, en cherchant un moment pour parler à Ardan, elle remarquerait quelque chose d’étrange dans l’infirmerie des dragons : des stalles vides, trop de stalles vides. Et qu’elle entendrait la voix de Lady Voss, étouffée par une porte, dire avec une urgence qui ressemblait à de la peur : « Ils doivent partir avant que la maladie ne se propage. »

Il n’y avait pourtant aucun dragon malade en vue.