Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 7: The Rival's Surprise
L’aube était encore grise quand la voix de Cedric retentit dans la cour d’entraînement, aussi tranchante qu’une lame mal rengainée.
« La fille de l’écurie. Tu te crois digne de monter un dragon ? »
Elara se figea, la selle d’Ignis encore dans les mains. Une douzaine de cadets s’étaient rassemblés en cercle, attirés par le défi comme des corbeaux par un cadavre. Cedric se tenait au centre, son dragon bleu acier derrière lui, les bras croisés dans une posture étudiée qui sentait le privilège à plein nez.
« Je n’ai pas de temps pour tes jeux, Marchett. »
« Un jeu ? » Il feignit la blessure, puis son sourire devint vorace. « Non. Un duel d’entraînement. Prouve que ta place ici est plus qu’un caprice du destin. Ou es-tu trop lâche ? »
Le mot claqua comme un fouet. Autour d’eux, les rires fusèrent. Elara sentit la colère monter, chaude et familière, mais aussi ce murmure étrange au fond de sa conscience – ce savoir qui n’était pas le sien, celui qui lui avait soufflé les réponses à l’examen écrit.
*Il veut te jauger*, pensa-t-elle. *Ne lui donne pas cette satisfaction.*
Mais ses pieds bougeaient déjà vers le centre du cercle.
« Tu vas regretter d’avoir insisté », dit-elle en posant la selle à terre.
Cedric haussa un sourcil. « Enfin un peu de cran. Règles simples : pas de dragon. Bâtons d’entraînement. Premier contact valide gagne. »
« Et si tu perds ? »
Des rires nerveux parcoururent l’assemblée. Cedric ne rit pas – il sourit, et c’était pire.
« Je ne perds pas. »
Il avait raison.
La première passe fut une leçon d’humilité si brutale qu’Elara en eut le souffle coupé. Cedric bougeait comme l’eau, fluide et imprévisible. Son bâton dansa sous le sien, le fit tourner, et la frappa au poignet avec une précision chirurgicale. La douleur irradia jusqu’à son épaule. Elle lâcha prise, et son propre bâton claqua sur les pavés.
« Tu es encore plus maladroite que je le pensais », lança-t-il, mais quelque chose dans sa voix avait changé – moins de moquerie, plus d’évaluation.
Elara ramassa son bâton, la mâchoire serrée. Elle attaqua de nouveau. Encore une défaite. Le bâton de Cedric la frappa au flanc, et elle mordit sa lèvre pour ne pas crier. Autour d’eux, les cadets riaient. Dans le coin, elle aperçut Mira, immobile, son visage indéchiffrable comme toujours.
La troisième tentative fut la pire. Cedric la désarma d’un mouvement tournoyant, puis, au lieu de la frapper, il fit tournoyer son bâton et le planta dans le sol à un pouce de son pied.
« Assez. »
Il se tourna vers les spectateurs. « Dégagez. Spectacle terminé. »
Ils se dispersèrent, déçus mais obéissants. Mira resta un moment de plus, puis suivit les autres. Le silence retomba, lourd d’un autre sens.
Elara massa son poignet endolori, la fierté en miettes. « Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça. Pour m’humilier en privé maintenant ? »
Cedric la considéra d’un regard qui n’avait plus rien de railleur. « Pour comprendre. Et j’ai compris. »
« Compris quoi ? »
« Que tu n’as jamais tenu un bâton d’entraînement de ta vie, mais que tu t’es relevée trois fois. Les nobles que je côtoie ne se relèvent pas. Ils pleurnichent et courent chercher leur père. »
L’éloge était si inattendu qu’Elara en resta muette.
« Je ne me bats pas contre ceux qui ne savent pas se défendre », continua-t-il. « C’est trop facile. Et la victoire ne vaut rien. »
Il se pencha, ramassa son bâton et le lui tendit.
« Je vais t’entraîner. »
« Quoi ? »
« Tu as du cran. Une paysanne qui monte un dragon survivant et qui sort les bonnes réponses d’on ne sait où – soit tu es une menace, soit tu es une pièce qu’on joue. Je veux découvrir laquelle des deux. »
Son regard était franc, presque déconcertant. Elara chercha le piège, l’arrière-pensée, la ruse. Elle ne trouva rien – ou alors une ruse trop profonde pour qu’elle la voie.
« Pourquoi ferais-tu ça ? »
« Parce que si tu représentes un danger pour tout ce que ma famille protège, je préfère te savoir capable plutôt que désespérée. Les gens désespérés font des choses irréfléchies. Je déteste l’imprévisible. »
La logique était si froide, si politique, qu’Elara eut presque envie de rire.
« Et si je refuse ? »
Cedric haussa une épaule. « Alors tu resteras la plus faible ici, et un jour, quelqu’un d’autre se servira de toi. Mieux vaut être affûtée que brisée. Réfléchis. J’attends ta réponse demain au même endroit. »
Il tourna les talons. Son dragon – une bête magnifique aux écailles gris acier – inclina sa tête comme pour saluer Ignis. Et là, Elara le vit.
À l’encolure du dragon de Cedric, sous les écailles, une tache sombre.
Elle était petite, discrète, presque invisible. Mais Elara avait passé sa vie dans les écuries. Elle connaissait les marques de maladie, les décolorations, les infections. Cette tache-là n’était ni l’un ni l’autre. Elle ressemblait à une ombre liquide sous la peau, comme si quelque chose rampait sous les écailles du dragon.
« Attends. »
Cedric se retourna, un sourcil levé.
« Ton dragon. L’ombre sur son cou. Depuis quand ? »
Son visage se ferma instantanément. Un masque de marbre. « Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« Ne me prends pas pour une idiote. Je suis née dans une écurie. Cette tache n’est pas naturelle. »
Un long silence. Les yeux de Cedric glissèrent vers les bâtiments de l’académie, comme s’il cherchait un auditeur caché. Puis il revint vers elle, la voix plus basse.
« Va-t-en. Tu n’as rien vu. »
« Elle est malade ? Ah, tu... »
« Malade ? Non. Il n’est pas malade. C’est bien pire que ça. »
Il se tut brusquement, comme s’il en avait trop dit. Son dragon lança un grondement sourd, et Cedric lui posa une main apaisante sur l’encolure.
« Écoute-moi », dit-il, si bas qu’Elara dut s’approcher. « Cette chose sur son cou... elle est apparue il y a trois jours. Elle n’a pas de nom. Les instructeurs la traitent de « fatigue » et envoient les dragons atteints au nord, dans une « quarantaine ». Mais mon père – le seigneur Marchett – il m’a écrit une lettre. »
« Que dit-elle ? »
Cedric hésita. Son regard était presque vulnérable maintenant.
« Que la dernière fois qu’une telle marque est apparue, c’était il y a trois siècles. Et qu’elle a annoncé la mort de presque tous les dragons du royaume. »
Le sol sembla vaciller sous les pieds d’Elara. Dans sa poche, le médaillon d’argent parut soudain brûlant, la lourdeur d’une vérité qu’elle ne comprenait pas encore.
« Pourquoi me dire ça ? Tu me hais. »
« Je ne te hais pas », répondit Cedric, et sa voix avait perdu toute arrogance. « Je déteste l’idée que quelqu’un d’ignorant puisse porter ce que tu portes. Mon père dit que c’est le destin qui choisit, pas le sang. Je ne l’ai jamais cru. »
Long silence.
« Jusqu’à maintenant. »
Il désigna Ignis qui s’était approché en silence, son cou passant sous le bras d’Elara dans un geste protecteur. Ses yeux dorés fixaient le dragon gris acier, et dans leur lumière, Elara vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu.
De la peur.
« Entraîne-toi, Elara », dit Cedric en remontant sur son dragon. « Non pas pour me battre un jour. Mais pour survivre à ce qui vient. »
Il s’éleva dans le ciel gris, et Elara resta seule, le médaillon serré dans son poing, le savoir interdit qui coulait dans ses veines comme un poison trop doux.
Si les dragons mourraient tous, elle perdrait Ignis. Elle perdrait cette voix qui lui parlait dans les rêves. Elle perdrait tout.
Il lui restait dix jours.
Peut-être moins.