Le Codex Mortel
Lire le chapitre 10: The Incriminating Letter
La pluie tambourinait contre les vitres du petit appartement d’Eleanor Hart, une cadence nerveuse qui épousait les battements de cœur d’Eliza. Eleanor, la veuve de Marcus, avait insisté pour qu’elle récupère « ce qui appartenait à son mari » avant que la succession ne soit scellée par les avocats du collège. L’odeur de vieux papier et de cire froide imprégnait la pièce, un sanctuaire figé dans le deuil.
— Il gardait tout, dit Eleanor en ouvrant un carton poussiéreux. Des lettres, des notes, des reçus. Marcus ne jetait jamais rien. Il disait que l’histoire se cachait dans les détails que l’on croyait insignifiants.
Eliza acquiesça, les mains déjà dans le carton. Des liasses de correspondance universitaire, des factures de libraires anciens, des annotations manuscrites d’une écriture serrée et régulière — celle de Marcus. Mais sous une liasse de papiers administratifs, ses doigts rencontrèrent une enveloppe en cuir, plus lourde que les autres.
— Il y a une autre pièce, ajouta Eleanor en désignant un secrétaire fermé à clé dans l’angle. Marcus disait que c’était son « désordre ordonné ». Je n’ai jamais eu la clé.
Eliza sortit un trombone de sa poche, une habitude qu’elle avait depuis ses premières recherches à la Bodleian. La serrure céda après quelques secondes d’effort. À l’intérieur, un seul dossier, sobrement étiqueté : « Affaire B.P. 1997 ».
Elle l’ouvrit. Son souffle se figea.
— Eleanor, dit-elle lentement, est-ce que je peux vous emprunter ceci ? Juste pour la nuit. Je dois… comparer certaines écritures.
La veuve haussa les épaules, les yeux rougis.
— Marcus aurait préféré que vous l’ayez plutôt que ces charognards de l’administration. Il vous faisait confiance, Eliza. Plus qu’à quiconque ces derniers mois.
De retour dans son logement de Jericho, Eliza étala le contenu du dossier sur son bureau. Une lettre tapée, datée de trois semaines avant la mort de Marcus, adressée au Provost du collège. Le ton était formel, mais les mots brûlaient : Marcus y accusait un membre éminent de la société de soustraction de documents du patrimoine de l’Université. Plus précisément, d’un papyrus grec fragmentaire, volé dans les réserves de la Sackler Library en 1997 et jamais restitué.
Et puis, glissée derrière la lettre, une note manuscrite, froissée comme si on avait voulu la jeter puis y repenser. Eliza la déplia avec soin. L’écriture était fine, presque féminine, avec un penchant marqué vers la droite. Cette graphie, elle la connaissait.
Elle l’avait vue sur des ordres de mission, des annotations de catalogues, des lettres de recommandation griffonnées à la hâte.
C’était celle de Whitmore.
La note ne contenait que trois lignes : « La livraison a été effectuée avant la messe de minuit. Le reste dormira dans le caveau. N’écrivez plus jamais ce que vous savez. Vous savez ce qui arrive à ceux qui écrivent. »
Eliza la relut trois fois. Le terme « caveau » — la cave d’ombres que Marcus avait annotée dans le Properce. Et « messe de minuit »… une date. Quelle messe de minuit ? Et pourquoi cette phrase menaçante, comme une réponse à une accusation ?
Elle retourna la note. Au verso, une date griffonnée au crayon, presque effacée : « 23 décembre 1997 ».
Edmund Carlisle avait emprunté le Codex fondateur en 1997. Whitmore contrôlait les archives en 2003. Marcus avait accumulé les preuves d’un trafic, d’une collusion qui remontait à des décennies.
Le papyrus disparu. Le Codex copié. Le suicide de Marcus qui n’était pas un suicide.
La sonnette de sa porte la fit sursauter. Elle glissa la note dans son soutien-gorge, sous sa chemise, referma le dossier et le poussa sous une pile de revues savantes. Elle ouvrit.
Viv se tenait sur le seuil, trempée jusqu’aux os, le visage pâle, une lueur fiévreuse dans les yeux.
— Il faut que vous veniez voir, dit-elle sans préambule. Maintenant. J’ai trouvé le nom sur le registre.
— Qui ?
— Whitmore. C’était bien Whitmore, la seconde signature. Mais ce n’est pas tout. Venez.
Elles coururent sous la pluie jusqu’à la Bodleian, les semelles claquant sur les pavés mouillés. Viv déverrouilla la porte d’une salle de stockage confidentielle avec un passe qu’aucune étudiante ne possédait normalement.
— J’ai des amis dans les bibliothèques, dit-elle en réponse au regard d’Eliza. Des dettes que Tom avait contractées. Je les fais payer autrement.
À l’intérieur, une table de consultation. Un registre relié de cuir, ouvert à la page de l’année 1997. Et de l’autre côté, un boîtier de verre contenant un fragment de papyrus, protégé par une vitrine blindée.
— La page 141 du supplément, murmura Viv. Personne ne l’avait demandée depuis 1997. Et quand j’ai comparé l’inventaire des réserves… j’ai découvert la vraie pièce. Celle-ci, c’est une copie moderne. L’original est toujours chez Whitmore. Il l’a probablement chez lui, ou dans l’archive de la société.
Eliza s’appuya physiquement contre la table. Les morceaux s’assemblaient. Le papyrus volé. La lettre de Marcus. La note de Whitmore.
— Marcus était sur le point de le dénoncer, dit-elle. Whitmore savait. Whitmore l’a réduit au silence — ou a payé quelqu’un pour le faire.
Viv secoua la tête lentement.
— Tom avait découvert la même chose. Et Tom a disparu après avoir écrit à Marcus. Marcus lui avait répondu — une lettre que j’ai trouvée dans ses affaires personnelles hier soir. Il lui disait que Whitmore n’était qu’un maillon. Que le vrai cerveau, celui qui utilisait la dette de la famille Hart pour faire plier Eliza, celui qui possédait le Codex à travers les générations…
Elle sortit une photocopie froissée de son manteau.
— Lucien dit que « le Wren est immortel ». Que son nom n’apparaît jamais, mais qu’il est toujours là. Et puis, il y a cette phrase : « C’est à cause de lui que ton père a signé. C’est à cause de lui que tu signeras aussi. Mais tu peux briser le cycle, Eliza. Tu peux rendre les morts visibles. »
Eliza prit la page. L’écriture de Marcus y était reconnaissable entre mille.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle. Pourquoi Marcus croyait-il que je pourrais briser quoi que ce soit ?
Viv haussa les sourcils.
— Parce que vous n’avez pas prêté le serment comme les autres, peut-être. Parce que vous enquêtez au lieu de vous soumettre. Et parce que…
Elle hésita.
— Parce que Marcus avait une théorie. Il croyait que vous n’étiez pas la fille de votre père. Pas biologiquement, du moins. Il croyait que l’Archai avait arrangé votre naissance pour garantir la dette, une dette qui ne finissait jamais.
La pluie tambourinait plus fort contre les fenêtres de la salle silencieuse. Eliza sentit le monde basculer légèrement sous ses pieds.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Je dis que vous devriez regarder qui était vraiment en 1974. Qui travaillait avec Edmund Carlisle. Et pourquoi il y a une femme dans les archives de la société qui ressemble trait pour trait à votre mère, dix ans avant qu’elle ne vous donne naissance.
Viv ouvrit un second dossier, contenant une photographie de groupe, officielle et banale. Au premier rang, des hommes en toge. Au second rang, une seule femme, en tailleur sombre, les cheveux courts.
Eliza sentit son souffle se coincer. Cette femme, elle la connaissait. Elle l’avait vue dans les albums de famille, plus jeune, plus souriante. Mais celle-ci, moins âgée, était déjà dans son regard.
— C’est ma mère, chuchota-t-elle. Ça ne veut rien dire. Elle étudiait ici au début des années soixante-dix.
— Elle étudiait ? insista Viv. Ou elle appartenait à l’Archai ? Marcus a écrit que les femmes ne pouvaient pas devenir membres permanentes. Mais il n’a jamais dit qu’elles ne pouvaient pas être utilisées.
Un frisson glacial parcourut l’échine d’Eliza. La lettre de Marcus, les marginalia du Properce, la dette collective avec des vies humaines.
— Whitmore est dans la lettre que je viens de trouver, dit-elle finalement. Je vais devoir le confronter. Mais d’abord, vous allez me montrer tout ce que Tom avait amassé. Tout ce qu’il savait sur ma mère.
Viv acquiesça lentement.
— Tom avait un carnet vert. Il le gardait toujours sur lui. Il l’appelait « la clé des mortiers ». Quand il a disparu, le carnet a disparu avec lui. Mais j’ai trouvé des copies de certaines pages, cachées dans un livre de la bibliothèque du collège.
Elle sortit trois feuillets pliés de sa poche intérieure. Elles les déplièrent sur la table, entourées de l’ombre des rayonnages.
Sur le premier feuillet, une liste de noms. Sur le second, un schéma de relations. Sur le troisième, une photocopie d’une page de registre de la société, datée de 1974, où apparaissaient deux signatures sur la ligne de parrainage d’un nouveau membre.
L’une était celle de Sir Edmund Carlisle, le protecteur.
L’autre, celle de Margaret Hart — sa mère.
— Elle n’était pas infiltrée, murmura Eliza. Elle était membre. Et si elle était membre…
— Alors votre père n’avait peut-être aucune dette à payer, dit Viv. C’étaient eux, vos parents, qui étaient les débiteurs, et on vous a fait signer parce que vous êtes leur sang. La dette n’était jamais finie parce qu’elle ne devait jamais être payée. Elle servait juste à vous tenir en laisse.
Eliza regarda fixement la signature de sa mère, laissant la pluie et le silence remplir la pièce.
— Alors, tout ce que j’ai juré de protéger… tout ce que je suis…
— N’est qu’un maillon, conclut Viv doucement. Mais vous pouvez être la dernière chaîne, Eliza. Si vous osez tirer assez fort.