Le Codex Mortel
Lire le chapitre 11: The Forbidden Archive
La serrure céda avec un claquement sourd, trop sonore dans le silence du couloir. Eliza retint son souffle, les doigts crispés sur le passe que Julian lui avait procuré — un vieux morceau de bronze gravé d'un cercle brisé, volé à Whitmore lors d'une réception arrosée, selon lui. Julian poussa la porte du coude et s'effaça.
L'air à l'intérieur avait un goût de papier ancien et de cire froide. Eliza entra dans l'obscurité, sa lampe torche balayant des rangées de rayonnages qui s'enfonçaient loin sous la Bodleian, dans un boyau que le plan officiel de la bibliothèque ne mentionnait pas. C'était l'Archivum — les archives du club Archai, cachées dans les profondeurs du bâtiment de la rue Broad, sous une salle de lecture condamnée.
— On a dix minutes, murmura Julian derrière elle. Peut-être quinze si la veilleuse de nuit ne fait pas sa tournée.
Eliza ne répondit pas. Ses yeux s'étaient habitués à la pénombre, et ce qu'elle voyait la fit s'arrêter net.
Sur les étagères, des boîtes d'archives en carton s'alignaient à perte de vue, chacune étiquetée d'un nom et d'une période à la calligraphie sèche. Des registres de membres, des procès-verbaux, des correspondances. Mais ce qui l'arrêta, ce qui fit battre son cœur plus vite, c'était l'étagère du fond : trois boîtes marquées d'une croix à l'encre noire.
— Les défunts, dit Julian, suivant son regard. Marcus a insisté pour qu'on les garde au club. Il disait que c'était une question de mémoire. Cette croix, ce sont ceux qui sont morts avant leur temps.
Eliza s'approcha. Ses gants de coton étaient déjà en place. Elle tira la première boîte : « Calloway, P. — 1965 ». La seconde : « Whitmore, A. — 1997 ». Elle fronça les sourcils.
— Whitmore est vivant.
— Le père, dit Julian. Archibald. Mort l'année même où Thomas Whitmore est entré au club. Une coïncidence qui a fait jaser à l'époque.
Eliza reposa la boîte et en saisit une autre, plus loin : « Morrow, T. — 1998 ». Elle l'ouvrit et feuilleta les papiers. Lettres de démission, actes de désistement, un mot du secrétaire de l'époque confirmant l'exclusion. Tom Morrow. Elle releva la tête vers Julian.
— C'est Tom. Le bibliothécaire de la Warrington, celui que Viv surveille ?
Julian acquiesça, le visage fermé. Il tenait une lampe qu'il pointait sur le registre ouvert.
— Il n'a pas été expulsé pour une histoire de retard de documents, dit-il. La mention officielle dit « conduite contraire au serment ». Mais j'ai toujours entendu dire qu'il avait posé une question de trop sur le Codex.
Eliza sortit le dossier de Tom Morrow de son carton. À l'intérieur, une feuille de papier calque avec une date : 1998, mars. Une lettre de démission écrite à la main, d'une écriture tremblée qui contrastait avec celle, assurée, des autres documents. Elle la déplia.
« Je ne peux pas continuer à servire ce que je ne comprends plus. On m'a fait jurer silence, mais je n'accepte pas l'idée que des noms soient effacés de l'histoire. Que des vies le soient. Que des femmes le soient. »
Eliza s'arrêta un instant, saisie par le ton. « Que des femmes le soient. » Elle tourna la page. Une photographie était glissée au fond, tombée contre le carton usé.
Sur la photo, Tom Morrow était plus jeune de vingt ans, mince et souriant, en robe de chambre de velours au bord de la Cam un matin de printemps. À côté de lui, une femme, la tête légèrement inclinée vers lui, souriait aussi. Elle portait un cardigan bleu, les cheveux mi-longs d'un châtain sombre, et un pendentif en argent en forme de larme.
Eliza laissa échapper un souffle. Ses mains tremblèrent.
Le pendentif. Elle avait vu la même larme d'argent dans une boîte à bijoux en acajou, chez elle, dans sa maison d'enfance. La photo que sa mère gardait au fond d'un tiroir, non pas pour la regarder, mais pour l'oublier.
— Julian, dit-elle à voix basse. Qui est cette femme ?
Julian s'approcha, éclaira la photo. Son front se plissa.
— C'est Alice. Alice Hart, je crois. L'épouse d'un membre, un certain Carlisle ? Non — attends. C'est impossible. Elle n'était pas membre.
— Elle était membre, coupa Eliza. En 1974. Viv l'a trouvé dans les registres de l'époque.
Julian se figea.
— Alice Hart... ta mère ?
Eliza hocha la tête, sans détacher les yeux de la photo. Sa mère, souriant à Tom Morrow, vingt ans avant de rencontrer son père. Avant de sombrer dans la dépression qui avait détruit son mariage et sa famille. Avant le scandale qui avait forcé Eliza à quitter Cambridge pour Oxford.
— Tom Morrow connaissait ma mère, murmura-t-elle. Intimement, visiblement. Et il a été exclu l'année même où Whitmore est entré au club.
Elle retourna la photo. Au dos, une écriture fébrile : « Alice, avril 1997. La dernière fois que je la verrai avant le commencement. »
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Julian secoua la tête.
— Je ne sais pas. Mais regarde les dates, Eliza. Tom a été exclu en mars 1998. Whitmore a volé le papyrus en 1997. Edmund Carlisle a emprunté le Codex en 1997. Ta mère a servi le club en 1974.
Un silence s'abattit entre eux, dense comme la poussière qui retombait des rayonnages. Eliza sentit le poids du dossier dans ses mains, le poids de la série de coïncidences qui n'en étaient plus.
— Il n'y a pas de coïncidences, dit-elle lentement, comme pour se convaincre. Marcus disait que tout dans le club était lié. Chaque mort, chaque exclusion, chaque silence. C'est une toile.
Elle remit la photo dans le dossier, puis le dossier dans la boîte, mais avant de la refermer, elle fit glisser un papier : la lettre de démission de Tom Morrow. Elle la plia et la glissa dans sa manche.
— On ne peut pas laisser ça ici, dit-elle.
Julian ne protesta pas. Il regardait l'étagère des morts avec une expression que la lampe n'éclairait pas entièrement.
— Il y a quelqu'un qui devait savoir, dit-il enfin. Le secrétaire qui a acté l'exclusion de Tom. C'est Whitmore.
Eliza releva les yeux.
— Il a signé l'exclusion de l'homme qui connaissait ma mère. Et il est le seul à avoir accès à ces archives sans éveiller les soupçons. S'il est au courant de tout ce qu'elles contiennent, il peut les contrôler.
— Ou les faire disparaître pour protéger quelqu'un d'autre.
Eliza sentit la phrase poser une pièce dans le puzzle, une pièce qui changeait légèrement la carte. Elle regarda de nouveau la boîte de Tom Morrow, la croix noire qu'elle ne portait pas — Tom n'était pas mort, il était vivant, silencieux, toujours à Warrington. S'il était vivant, peut-être parlait-il encore.
Elle referma la boîte et se tourna vers Julian.
— Il faut aller parler à Tom Morrow. Demain.
— Viv a dit qu'il était prudent mais distant. Il pourrait se méfier.
— Il connaissait ma mère. Il a signé une lettre de démission où il parle de femmes effacées d'une histoire. La seule version de mon histoire que j'ai jamais connue a été écrite par mon père — et elle était fausse. Je veux la version de Tom.
Julian chercha son regard dans la pénombre. Quelque chose, dans ses yeux à lui, se ferma presque imperceptiblement.
— Tu ne pourras pas aller seule, dit-il. Je viens.
Eliza hésita, puis acquiesça. Dehors, un pas résonna dans le couloir — discret, feutré. Eliza coupa sa lampe d'un geste sec. Julian fit de même. Dans l'obscurité totale, ils retinrent leur souffle, le mot du mort de Marcus encore dans leurs oreilles, comme un murmure du passé qui venait de trouver une voix nouvelle.
Le pas passa. S'éloigna.
Mais Eliza savait déjà que son monde avait changé une fois de plus. Quelqu'un, quelque part, dans les profondeurs du club, avait pris soin de garder une photo d'Alice Hart et de Tom Morrow pendant trente ans. Et ce quelqu'un avait peut-être fait bien plus que la garder.
Elle toucha le pli de la lettre dans sa manche et s'aventura plus loin dans l'archivum.
Il restait quelques minutes avant qu'ils ne soient découverts. Il restait encore une boîte à ouvrir.
C'était celle de sa mère.
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