Le Codex Mortel
Lire le chapitre 14: The Hidden Player
Le message arriva à 1h17, en pleine nuit d’Oxford, sous forme d’un fichier audio corrompu que Viv avait manifestement enregistré en catastrophe, dans un couloir, la voix étouffée par une main contre le micro.
« Eliza. Écoute-moi vite. Tom m’a laissé un message codé avant de disparaître. Je l’ai enfin déchiffré. Il parle du… du Librarian. Il dit que le Librarian n’est pas une fonction. C’est une personne. Une seule. Et que Marcus l’a… »
La phrase se coupa net. Un bruit de pas. Un souffle. Puis le silence.
Eliza reposa son téléphone sur le bureau de sa chambre de St Anselm’s College, les yeux fixés sur la pluie qui martelait la vitre noire. Elle rappela Viv trois fois. Chaque fois, la messagerie. La quatrième, plus de signal du tout.
Elle passa le reste de la nuit éveillée, à tourner le téléphone dans ses mains comme un rosaire.
Au petit matin, elle n’attendit pas Julian. Leur alliance était devenue trop fragile, trop surveillée. La Traversée avait laissé des cicatrices invisibles entre eux, et chaque regard échangé en salle de lecture semblait désormais pesé, mesuré, suspect. Non. Cette piste, elle la suivrait seule.
La Bodleian ouvrait à 9h. Eliza y entra à 9h02, le col de son manteau trempé, une idée fixe en tête : si Marcus avait été le dernier Librarian, alors il existait une trace de sa nomination. Et si le Librarian était une personne unique, alors les archives de la société devaient contenir la liste de ceux qui avaient porté ce titre.
Mais les archives officielles du club, elle les connaissait déjà par cœur. Ce qu’il lui fallait, c’était la bibliothèque clandestine de Marcus, celle qu’il tenait cachée de tout le monde, même de Whitmore.
Elle l’avait aperçue une seule fois, lors de la perquisition de son bureau : un carnet de cuir rouge, fermé par un fermoir de laiton, rangé parmi des éditions anciennes de Properce. Elle l’avait négligé sur le moment, trop occupée à la lettre accusant Whitmore. Maintenant, elle comprenait que c’était peut-être la pièce la plus importante de tout.
Il fallait y retourner.
Le bureau de Marcus avait été scellé par la société après sa mort, mais les sceaux étaient cérémoniels, pas physiques. Un étudiant résolu pouvait les contourner. Eliza n’avait jamais été autant résolue.
Elle longea les cloîtres, évita la salle de lecture principale où elle savait que Whitmore donnait son séminaire, et atteignit le bâtiment des langues anciennes par une entrée de service. Le couloir du deuxième étage était désert à cette heure, les salles vides comme des coquilles.
La porte de Marcus portait encore son nom sur la plaque, un peu terni : *Dr M. Hartwell, Littérature Latine*. Elle sortit son passe-partout universitaire, un vieux tic de sa première année de thèse convertie en compétence utile, et fit jouer la serrure en trois secondes.
La pièce sentait le renfermé et le papier vieilli. Les cartons de livres attendaient toujours d’être archivés. Le bureau avait été sommairement nettoyé par l’administration, mais les étagères restaient intactes. Eliza se dirigea directement vers la section des éditions de Properce, et là, entre deux volumes poussiéreux du dix-neuvième siècle, le carnet rouge était toujours là.
Elle l’ouvrit avec des mains qui tremblaient à peine.
Les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, presque sténographique. Pas un journal. Un index. Des noms, des dates, des renvois à des cotes de manuscrits. Et au centre, une section dédiée, surlignée d’un trait rouge : *Le Librarian*.
Marcus y avait consigné l’histoire complète du titre, remontant à la fondation de la société au dix-huitième siècle. Chaque nomination, chaque décès, chaque abdication. Le nom des Librarians s’étalait sur deux siècles de parchemin, soigneusement transcrit.
Eliza parcourut la liste. Des noms qu’elle ne connaissait pas, des dates qui se chevauchaient. Et puis, tout en bas, la dernière entrée, d’une écriture plus pressée, presque rageuse :
*Hartwell, Marcus. Nommé Librarian – 1998, suite à l’expulsion de T. Morrow. Titre héréditaire par transmission directe. Dernier à ce jour.*
Eliza relut cette phrase trois fois, le cœur cognant contre ses côtes.
*Titre héréditaire.*
Elle tourna la page. Marcus avait laissé une note en marge, comme une pensée tardive, presque gribouillée :
*Si le Librarian meurt sans successeur désigné, le titre retourne au fondateur. Le fondateur est le gardien ultime. Le fondateur ne peut être élu. Le fondateur est le seul à connaître la page 141.*
Le fondateur. Une institution censée être symbolique, un artefact historique de la charte originale. Tout le monde à l’Archai savait que le « fondateur » était une incarnation allégorique, un rôle honorifique confié au membre le plus ancien, dont le nom était tenu secret. Personne ne l’avait jamais identifié avec certitude.
Sauf peut-être Marcus.
Eliza fouilla dans les pages suivantes. Son index mentionnait un cimetière, Saint-Sépulchre, et une parcelle réservée aux membres fondateurs de la société. Elle était déjà venue, lors d’une visite guidée des lieux historiques d’Oxford, sans savoir ce qu’elle regardait.
Elle rangea soigneusement le carnet dans son sac, referma le bureau, et sortit comme elle était venue. À la réception, la bibliothécaire leva à peine les yeux de son écran.
Saint-Sépulchre ne se trouvait qu’à dix minutes de marche. Les pierres tombales, rongées par des siècles de mousse, se dressaient en rangs serrés sous un ciel d’encre. Eliza trouva la parcelle signalée par le carnet : un enclos de fer forgé rouillé, couvert de lierre, abritant six stèles.
Elle s’agenouilla sur la terre humide, écarta les plantes grimpantes, et lut les inscriptions. Des noms, des dates, des épitaphes latines. Rien de plus. Aucune mention de la société, aucun symbole.
Et pourtant, sur l’une des stèles, la plus ancienne, elle remarqua une anomalie. La date de décès était gravée : 1871. Mais au-dessous, on avait ajouté une inscription secondaire, plus récente, d’une écriture différente, presque grattée dans la pierre :
*Il vit tant que le secret demeure.*
Eliza resta figée. Ce n’était pas une épitaphe. C’était un indice. Une signature.
Elle prit une photo avec son téléphone, puis recula pour examiner l’enclos sous tous les angles. Rien d’autre. Mais cette phrase résonnait en elle comme un glas : il fallait que le Librarian successeur soit désigné pour que le mort puisse reposer. Et tant que personne n’avait pris la relève de Marcus, le titre flottait dans le vide, intenable.
Son téléphone vibra enfin. Viv, en message texte cette fois, bref et nerveux :
*Je suis en sécurité. On m’a suivie. Le message de Tom : « Le Librarian n’a jamais cessé d’exister. Il a simplement changé de nom. »*
Eliza relut le message, puis regarda la stèle, puis le message, puis le carnet dans son sac.
Marcus avait inscrit son propre nom comme dernier Librarian. Mais s’il avait copié la page 141, s’il connaissait le secret du fondateur, alors il n’avait jamais réellement cessé d’être le détenteur du savoir. Il était mort, mais le secret, lui, vivait toujours.
La phrase de Tom Morrow n’avait peut-être jamais parlé d’une personne.
Elle parlait d’un manuscrit. D’un objet. De quelque chose que Marcus avait caché dans son bureau, ou pire, dans les entrailles de la société – quelque chose que Whitmore cherchait depuis des années sans le trouver.
La pluie se remit à tomber. Eliza leva les yeux vers le ciel gris d’Oxford, et elle comprit, avec une certitude glacée, qu’elle venait de mettre le doigt sur ce qui avait tué sa mère, tué Marcus, et voulait maintenant la tuer elle.
Il ne lui restait qu’une chose à faire : retrouver le manuscrit avant que Lord Wren ne le fasse.
Et cette fois, elle savait exactement où commencer à chercher : chez Whitmore.
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