Le Codex Mortel
Lire le chapitre 19: The Ghost of the Father
La pluie battait les vitres du cottage quand Eliza ouvrit le tiroir du bas de la commode de sa mère. Elle n'était pas venue ici depuis des années — la maison de campagne où Alice Hart avait passé ses derniers étés, avant que son corps ne soit retrouvé au fond du Cherwell. L'odeur de lavande séchée montait encore des draps pliés, comme si sa mère allait rentrer d'un instant à l'autre avec un plateau de thé.
Julian se tenait dans l'embrasure de la porte, les mains dans les poches, le regard posé sur elle. Il n'avait pas dit grand-chose depuis qu'ils avaient quitté Oxford. La révélation de la veille pesait encore entre eux comme une lame non rentrée.
— Tu es sûr que c'est ici ? demanda-t-il.
— C'est là qu'elle cachait ses secrets. Pas dans sa maison d'Oxford, trop surveillée. Ici, personne ne venait.
Eliza souleva une pile de lettres attachées par un ruban de soie fanée. Des lettres d'Anton Graff. Elle reconnut l'écriture immédiatement — cette encre noire, ces boucles serrées qui semblaient contenir une violence contenue. Elle n'avait jamais su que sa mère les avait gardées.
Elle dénoua le ruban. La première lettre datait de 1987, l'année où sa mère avait rencontré Graff à Heidelberg. La dernière portait une date de trois mois avant sa disparition.
— Ils étaient mariés, murmura Eliza en parcourant les lignes. Pas seulement fiancés. Mariés.
La voix de Julian se fit plus douce. — Tu savais qu'il avait existé. Mais pas qu'il était son époux.
— Mon père ne m'en a jamais parlé. Ma mère non plus. C'est comme si Anton Graff n'avait jamais existé pour eux.
Elle déplia une photographie glissée entre deux lettres. Alice Hart y apparaissait plus jeune de vingt ans, les cheveux courts, un sourire qu'Eliza ne lui connaissait pas. À ses côtés, un homme au visage anguleux, aux yeux clairs comme de la glace. Il portait au doigt un anneau d'or — l'anneau à la chouette, celui que Whitmore avait décrit comme la clé du Codex.
— C'est lui, dit-elle. Anton.
Julian s'approcha, étudiant la photo par-dessus son épaule. — Il ressemble à quelqu'un.
— À qui ?
— Je ne sais pas. Une impression.
Eliza replaça la photo et continua à fouiller. Sous les lettres, au fond du tiroir, ses doigts rencontrèrent un objet froid et lourd. Elle le sortit.
C'était un anneau d'or massif, orné d'une chouette aux ailes déployées, les yeux incrustés de deux petits grenats. Le même que celui de la photographie. L'anneau qu'Anton Graff portait au doigt lors de son mariage avec Alice.
— L'anneau de Whitmore, dit Julian avec un sifflement entre les dents. Celui qu'il surveillait pour le conseil.
— Il n'est pas dans les archives de l'Archai. Il est ici. Dans le tiroir de ma mère.
Eliza fit tourner l'anneau entre ses doigts, sentant le poids de l'or. Le métal était tiède, presque vivant. À l'intérieur, une inscription minuscule : *Mea lux, mea tenebra* — ma lumière, mes ténèbres.
— C'est une inscription romaine, dit-elle lentement. Une formule qu'utilisaient les initiés du culte de Mithra. Pas une formule ordinaire.
— Ta mère savait que c'était un Archai. Elle l'a épousé en connaissance de cause.
— Ou elle l'a découvert après, et c'est pour ça qu'elle l'a quitté. Pour se marier avec mon père. Pour recommencer.
Eliza se tut. La veille, Julian lui avait dit qu'Alice avait tué son propre père — le père d'Eliza — pour protéger quelque chose. Mais ce tiroir racontait une histoire plus complexe, plus ancienne. Une histoire où Alice Hart n'était pas seulement une femme qui avait commis un meurtre, mais une femme qui avait traversé l'enfer de l'Archai, qui en avait épousé un membre, qui avait ensuite épousé un informateur, et qui conservait l'anneau de son premier mari comme un talisman.
— Pourquoi garder ça ? demanda-t-elle à voix haute. Pourquoi garder un objet qui pouvait la trahir, si elle voulait effacer son passé ?
Julian s'accroupit à côté d'elle. — Parce qu'elle savait que ça lui servirait un jour. Ou à toi.
— Elle ne m'a jamais dit que ça existait.
— Peut-être qu'elle attendait que tu sois prête.
Eliza reposa l'anneau sur son paume. Le grenat captait la lumière grise qui filtrait par la fenêtre, projetant une tache rouge sur le parquet.
— Whitmore m'a dit que cet anneau est la clé du Codex. Qu'il ouvre quelque chose. Mais il ne m'a pas dit quoi.
— Il considérait que c'était encore un secret.
— Whitmore considérait que tout était encore un secret. C'était son métier. Il collectionnait les secrets des autres comme d'autres collectionnent les timbres.
Eliza se releva, l'anneau serré dans son poing. Elle fit le tour de la chambre, les doigts effleurant les étagères où trônaient des livres de poésie latine, des traités de botanique, un recueil de recettes médiévales. Sa mère avait été une femme de savoir, une érudite, avant de devenir une meurtrière. Ou peut-être avait-elle toujours été les deux.
— Mon père, dit enfin Eliza. Julian m'a dit qu'il était un informateur. Qu'il avait trahi Graff et ma mère pour l'Archai.
Julian hocha la tête, prudent. — C'est ce que Wren m'a dit.
— Et tu le crois ?
— Wren ment souvent. Mais pas sur cette affaire. Il y avait trop de détails. Ton père travaillait pour un intermédiaire du conseil. Il fournissait des informations sur les activités de Graff. C'est comme ça qu'il a rencontré ta mère — en l'espionnant.
Eliza ferma les yeux. L'image de son père — les dimanches matin au jardin botanique, les disputes à voix basse dans la cuisine, son départ soudain un soir de janvier — se recomposait sous un jour qu'elle n'avait jamais soupçonné.
— Alors ma mère a tué mon père parce qu'il l'avait trahie, elle et Graff.
— C'est ce que dit Wren.
— Mais ce n'est pas ce que dit la vérité.
Elle ouvrit les yeux et regarda Julian. — Wren m'a montré une photo reliant ma mère à Cecily Wren. À la femme de Whitmore ? Non, à sa fille. Il y a une connexion entre Alice et cette famille qui dépasse le simple hasard.
— Cecily Wren est la fille de Whitmore ? demanda Julian, surpris.
— Oui. Et elle était au service de l'Archai. Ma mère la connaissait. Elle gardait sa photo. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Julian secoua lentement la tête. — Je ne sais pas. Mais Whitmore savait quelque chose. Il l'avait gardé pour négocier.
Gold ring against the palm. Eliza remit l'anneau au fond du tiroir, puis le ressortit presque aussitôt. Elle ne pouvait pas le laisser ici. Elle le glissa dans sa poche.
— On rentre à Oxford, dit-elle.
— Pour quoi faire ?
— Trouver Whitmore. Lui rendre sa broche. Et lui demander ce qu'il faisait avec l'anneau de mon premier beau-père.
Julian la regarda étrangement. — Tu penses qu'il va te répondre ?
— Whitmore est un banquier. Il ne peut pas s'empêcher de parler d'argent, de dettes, d'héritage. Je vais lui donner une occasion de parler.
Elle venait de se rappeler la dette de sa mère envers Whitmore, celle que Lord Wren avait mentionnée comme une arme de négociation. Une dette, un codex, un meurtre. Tout se tenait. Quelque chose dans cette affaire sentait la curatelle — Whitmore avait peut-être un contrôle sur l'héritage des Hart.
Une heure plus tard, dans le train qui les ramenait à Oxford, Eliza sortit les lettres de sa poche et se mit à les lire méthodiquement. Julian s'assit en face d'elle, observant la pluie qui ruisselait sur la vitre. Les lettres d'Anton étaient écrites avec une élégance qui dissimulait mal l'angoisse. Il était poursuivi — par qui ? — et il suppliait Alice de le rejoindre à Rome. Il parlait d'un objet que le conseil convoitait, qu'il avait caché, dont il pensait qu'elle serait la seule à pouvoir le trouver.
— Julian, dit Eliza soudain, la voix tendue.
— Oui ?
— Lis ça.
Elle lui tendit la dernière lettre, datée de deux semaines avant la disparition de Graff. Julian la lut à voix haute :
« Ma douce Alice, si tu tiens cette lettre, c'est que je n'ai pas pu survivre à ce que le conseil prépare. Garde l'anneau près de toi. Il ne te protégera pas des hommes, mais il te protégera de leurs mensonges. Le Codex n'est pas un livre qu'on lit. C'est un livre qui vous lit. Il connaît vos secrets avant même que vous les ayez gardés. Ne le laisse jamais tomber entre les mains de ceux qui se croient immortels. »
Julian releva les yeux, troublé. — Il parle comme quelqu'un qui savait qu'il allait mourir.
Eliza hocha la tête, un frisson lui parcourant l'échine. — Et il savait qui le tuerait. Il le nomme dans la lettre ?
Julian tourna la page. Il n'y avait rien d'autre — la lettre s'arrêtait là. Mais au bas du feuillet, presque invisible, une tache d'encre avait laissé une empreinte sur la page précédente, une trace de mots pressés par une main tremblante. Eliza l'avait déjà remarquée.
Elle fit pivoter la feuille. À la lumière du train qui traversait un tunnel, elle vit l'empreinte en transparence.
Un nom. Un seul nom, écrit en majuscules, dans l'urgence.
WHITMORE.
Le silence s'installa entre eux. Le train sortit du tunnel et le nom s'effaça, ne laissant qu'une trace grise sur le papier.
— Whitmore savait, dit Julian doucement. Il savait tout depuis le début. Le meurtre de Graff. Le meurtre de ton père. Et il te l'a fait payer, d'une manière ou d'une autre. Ta dette envers lui, c'est son secret qu'il te faisait payer.
Eliza rangea les lettres dans sa poche avec précaution, comme si elles pouvaient prendre feu. Derrière la vitre, les toits d'Oxford apparaissaient enfin, trempés de pluie, majestueux et indifférents à la jeune femme qui revenait de chez les morts pour y retourner.
— À Oxford, dit-elle.
— Whitmore n'est pas à Oxford, répliqua Julian. Il est au manoir Carlisle. Il nous attend.
— Alors nous allons au manoir Carlisle.
Le train ralentit, les rails geignant sous le freinage. Eliza se leva et réajusta son sac. Il était temps de rendre visite à une dette qui datait de vingt ans.
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