Le Codex Mortel
Lire le chapitre 21: The Shield of Lies
La pluie battait les vitres du poste de police comme si Oxford elle-même tentait de laver la honte qui commençait à s'accumuler sur son nom. Eliza Hart, les menottes aux poignets, regardait fixement le reflet déformé de son visage dans le miroir sans tain de la salle d'interrogatoire. Ses cheveux, encore imprégnés de l'odeur de la bougie de Carlisle Manor, collaient à ses tempes.
L'inspecteur Graves poussa un dossier vers elle, la mine à la fois embarrassée et résolue.
— Le vice-chancelier a été informé. Il a évoqué une « suspension immédiate à titre conservatoire ». Vous ne mettrez plus les pieds à la Bodleian tant que cette affaire n'est pas éclaircie.
Eliza inspira profondément. L'air sentait le café froid et la paperasse humide.
— Je n'ai pas tué Whitmore, dit-elle d'une voix étonnamment calme.
— Le poison dans son système est identique à celui de Marcus. Et vous étiez là, couverte de sang, au-dessus du corps.
— La plume était déjà dans sa nuque quand je suis arrivé. Quelqu'un m'a tendu un piège.
Graves haussa un sourcil.
— C'est une coïncidence remarquable que vous ayez choisi de visiter un homme que vous deviez de l'argent, la nuit de sa mort.
— Whitmore était mort avant que je franchisse la grille. Vérifiez la rigidité cadavérique.
— On l'a fait. Il est mort entre vingt et vingt-trois heures. Vous êtes arrivé à vingt et une heures quarante.
Le silence s'étira comme une corde tendue.
— Je vais demander la caution, dit finalement Graves. Mais le procureur voudra votre tête sur un plateau. Le conseil de discipline universitaire se réunit demain. Préparez-vous.
Eliza baissa les yeux vers ses mains. Elle sentait encore le poids de l'anneau d'or au creux de sa paume, caché dans la doublure de sa veste. Le bracelet de l'archaïque, le sceau qui ne l'avait jamais quittée depuis le cottage de sa mère.
Deux heures plus tard, Julian l'attendait dehors sous une arcade, son manteau trempé, une ombre dansante sur son visage las. Il tendit une main qu'elle saisit avec une reconnaissance muette. Ils marchèrent en silence le long de la High Street, évitant les regards des passants, jusqu'à une vieille librairie abandonnée qu'il utilisait comme planque.
Une fois la porte blindée refermée, Julian sortit une lampe tempête et l'alluma.
— J'ai contacté un avocat spécialisé. Il parle de « harcèlement institutionnel ». Tu ne passeras pas la nuit en cellule, mais la suspension, elle, est inévitable. Le conseil veut un bouc émissaire.
— Ils en ont un, dit Eliza. Moi.
Julian posa une main sur son épaule.
— Nous savons que ce n'est pas toi. Le carnet de Marcus, la plume de Whitmore... quelqu'un veut faire croire à un pacte de sang entre vous. Ou te discréditer avant que tu ne comprennes trop de choses.
— L'anneau, murmura Eliza.
Elle sortit l'anneau d'or de sa veste. La lueur de la lampe dansa sur le hibou finement ciselé, ses yeux d'émeraude captant la lumière comme s'ils la regardaient vraiment. Elle se souvint des mots de Graff : *« Il lit ce que vous ne dites pas. »*
— Anton Graff l'a laissé pour ma mère. Selon ses lettres, c'est une clé. Mais une clé pour quoi ?
Julian prit l'anneau et l'approcha de la flamme. L'intérieur révélait des gravures minuscules, trop fines pour être vues à l'œil nu.
— Il y a des marques ici. Une suite de symboles, comme un code bleu.
Eliza se pencha, le front presque contre le sien.
— La prose de ces lettres... Graff écrivait en amphigouri, une langue inventée par les archaïques du XVIIe siècle. Mais ces glyphes, je les reconnais. Ce sont des coordonnées cryptées dans la géométrie de la rivière.
Elle prit un crayon et commença à dessiner sur le sol poussiéreux, reliant les symboles à des points de repère oxoniens.
— Le premier point est le pont de Folly Bridge. Le second, le vieux moulin à eau disparu près d'Osney. Mais le troisième... Il pointe vers un endroit précis de la Tamise, là où jadis, dit-on, les moines cachaient leurs livres secrets dans des niches sous l'eau.
Julian la regarda, les yeux plissés.
— Tu crois que l'anneau indique un lieu physique ?
— Je crois que l'anneau n'est pas qu'une clé. C'est un compas. Il ne s'ouvre pas une serrure — il ouvre un itinéraire. La seule question est pourquoi Graff voulait que ma mère suive cette route, et pourquoi Whitmore refusait qu'elle la trouve.
Le silence retomba, chargé de l'odeur de vieux papiers et de renfermé. Dehors, la pluie redoublait, martelant les vitres sales de la librairie. Eliza regarda l'anneau et eut la sensation étrange d'être observée par cette petite chouette dorée.
— Marcus l'avait aussi, dit Julian, brisant le silence. Dans son carnet, il mentionne un *« signe de la veuve »*, un symbole que les archaïques utilisaient pour marquer un lieu de mémoire. Et ce lieu... il est dans l'eau.
Eliza pencha la tête.
— Le Codex parle d'un « sanctuaire submergé » dans ses pages intermédiaires. Je l'avais pris pour une métaphore poétique. Mais si c'était littéral ?
Julian sourit. C'était un sourire fatigué, mais il y avait dans ses yeux une étincelle de chasseur qui se rapprochait du gibier.
— Alors nous allons nager dans l'histoire.
Ils travaillèrent toute la nuit, reliant les gravures aux cartes anciennes des berges de la Tamise, aux chroniques des monastères dissous, aux carnets de navigation des archaïques. L'aube les surprit affalés sur une pile de plans poussiéreux, les mains tachées d'encre, le ventre vide, mais la carte complète étalée devant eux.
Julian passa un doigt sur un point marqué d'une croix au crayon.
— C'est à environ deux mètres de profondeur, sous le pilier inondé d'un vieux pont de pierre, aujourd'hui effondré. Il y a une cavité naturelle dans la roche.
Eliza prit une gorgée de thé froid, faisant la grimace.
— Et le gardien ? Whitmore est mort, mais l'Archai a certainement d'autres sentinelles autour de ces lieux sacrés.
— On y va maintenant. L'aube est le moment le plus sûr : la plupart des vigiles changent de poste à six heures, et ils ont un quart d'heure de flottement.
Une heure plus tard, ils se tenaient au bord de la rivière, à hauteur des ruines du vieux moulin. La brume montait de l'eau, blanche et épaisse comme du lait versé. Eliza avait les pieds engourdis de froid à travers ses bottes humides ; l'anneau pesait dans sa poche, imprégné de la chaleur de son corps.
Julian se déshabilla jusqu'au caleçon, enroula une lampe étanche dans un sac plastique.
— Je vais descendre. Tu gardes l'anneau, tu me diriges.
Eliza secoua la tête, ôtant son manteau.
— Non. Les lignes du code indiquent que celui qui porte l'anneau doit toucher la serrure. C'est mon rôle.
Elle entra dans l'eau, et le froid lui coupa le souffle comme un coup de couteau. La vase montait entre ses doigts de pied, la vase du passé qui aspire et qui ensevelit. Le courant était plus fort qu'il n'y paraissait ; elle dut s'accrocher à une pierre immergée pour ne pas être emportée. Julian la suivit à distance, la lampe sous l'eau.
Elle plongea. Le monde devint un murmure : le silence des profondeurs, la lumière verte filtrant à travers la surface floue. Elle descendit, s'avança sous le pilier effondré, les mains tâtonnant la roche glissante. Et là, cachée derrière une avancée de pierre, une plaque de bronze terni, sculptée d'un hibou aux yeux ouverts.
Eliza sortit l'anneau de sa bouche, le plaqua contre le renfoncement au centre de la plaque. Un déclic. Une lourdeur se déplaça sous l'eau — le bruit sourd d'une charnière qui cède.
Un coffre de chêne cerclé de fer apparut dans un nuage de vase, retenu par une chaîne rouillée au fond du lit de la rivière. Eliza l'agrippa au moment où ses poumons brûlaient. Elle remonta, émergeant dans un geyser de souffle et d'écume.
Julian l'aida à atteindre la berge, l'attrapant sous les bras. Ils s'effondrèrent sur l'herbe mouillée, ruisselants, haletants. Le coffre, trapu, ancien, gisait entre eux sur le sol. Son couvercle portait le même glyphe que celui qu'Eliza avait vu sous le corps de Whitmore : *service trois*.
— Nous n'avons pas le temps, dit Julian, les yeux rivés sur la ligne de la berge. Si quelqu'un nous a suivis...
— Alors ils arriveront pendant que nous l'ouvrirons, répondit Eliza. Et nous serons prêts.
Elle souleva le couvercle du coffre. À l'intérieur, protégé par une toile cirée, un cahier à la reliure de cuir noirci, et une enveloppe scellée du sceau personnel de Graff. Eliza, les doigts tremblants de froid mais le cœur étrangement calme, glissa la lettre dans sa poche sans l'ouvrir.
— Pas ici, murmura-t-elle. Pas sans témoin.
Julian la regarda, une question dans les yeux, puis hocha la tête. Ils se levèrent, trempés, reprenant lentement leurs forces au bord de cette eau sombre qui gardait tant de secrets. Derrière eux, la brume se levait sur Oxford, révélant les flèches de pierre dans la lumière grise de l'aube.
— Tu es sûre de vouloir garder ça en dehors de la ville ? demanda-t-il.
— Les archaïques peuvent avoir infiltré la police, l'université, même ta planque. Pour l'instant, cette rivière est le seul endroit où personne ne nous attend.
Elle regarda l'anneau dans sa paume, ses yeux d'émeraude continuant de briller, perplexe.
— Graff savait ce qu'il faisait en le donnant à ma mère. Elle connaissait la route, mais elle ne l'a jamais prise. Pourquoi ?
Un silence. Le vent souleva ses cheveux mouillés.
— Peut-être parce qu'elle a eu peur de ce qu'elle allait y trouver, dit Julian doucement.
Eliza referma le poing sur l'anneau, puis le remit dans sa poche, au côté de la lettre. L'enveloppe, mince comme une peau, lui brûlait la peau à travers le tissu. La vérité sur Graff, sur Whitmore, sur tout cela, attendait à l'intérieur — et pour la première fois depuis des semaines, elle n'était pas certaine de vouloir l'ouvrir.
— Rentrons, dit-elle. Nous avons une lettre à lire, et un meurtrier à démasquer avant que l'université ne scelle mon sort.
Ils marchèrent en silence, deux silhouettes qui disparurent dans la brume matinale, ne laissant derrière elles que l'empreinte de deux paires de pas dans la boue, et le souvenir d'un coffre vide refermé sous les eaux.
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