Le Codex Mortel
Lire le chapitre 22: The Sunken Library
La pluie s’abattait sur la Tamise en fines lames grises, fouettant la surface du fleuve comme une écriture rageuse. Eliza tenait le coffret ruisselant contre sa poitrine, les doigts engourdis par l’eau glacée qui dégoulinait encore de ses cheveux. À côté d’elle, Julian s’extirpa de l’eau boueuse, sa silhouette trempée se découpant contre les arches de pierre du pont désaffecté.
— Tu es sûre que c’est ici ? demanda-t-il, la voix hachée par l’effort.
Eliza acquiesça, les yeux rivés sur le coffret. Le glyphe “service trois” était gravé dans le métal noirci, identique à celui découvert sous le corps de Whitmore. Elle fit jouer la serrure – un mécanisme délicat, presque musical – et le couvercle s’ouvrit avec un soupir d’air ancien.
À l’intérieur, une liasse de lettres reliées par un ruban de soie rouge, et un carnet de cuir usé. Eliza défit le ruban, ses doigts tremblants. La première lettre portait l’en-tête du *King’s College*, datée de dix-huit ans plus tôt. L’écriture était serrée, appliquée – celle d’un homme qui savait qu’on lirait ces mots après sa mort.
*“Ma chère Alice, si vous lisez ces lignes, c’est que Graff n’est plus. Je sais que ce n’est pas lui qui vous a écrit en premier – c’est moi qui ai insisté pour qu’il vous contacte. Le Codex n’est pas un grimoire, comme vous le croyiez peut-être. C’est un registre. Un registre des morts prématurées, orchestrées par ceux qui se disent gardiens de l’ordre ancien.”*
Eliza sentit son estomac se nouer. Julian s’approcha, lisant par-dessus son épaule.
*“Whitmore porte le fardeau du trésorier, mais il n’est pas le maître. Le maître est celui qui écrit dans les marges – celui qui signe ses actes du sceau d’Hermès. Je l’ai vu, Alice. J’ai vu le nom qu’il a inscrit pour Marcus, des années avant que Marcus ne devienne l’un des nôtres. Ce n’est pas un poison ordinaire. C’est une signature.”*
Eliza tourna la page. Une autre lettre, datée de trois mois plus tard, l’écriture plus saccadée.
*“Je vous écris ceci depuis la chambre du gardien, sous la Bodléienne. On m’a confié la tâche de recopier le Codex, page après page, afin d’en préserver les secrets. Mais j’ai découvert que l’une des pages – la 141 – avait été arrachée et remplacée par une copie falsifiée. La véritable page contient le nom du maître, inscrit en encre invisible, visible seulement à la lumière du crépuscule, dans l’eau de la Tamise. Whitmore est au courant. Il est le seul que je crois capable de m’avoir piégé.”*
La voix d’Eliza se brisa. Elle releva la tête, la pluie cinglant son visage.
— Anton Graff a écrit ces lettres. Il savait qu’il allait mourir.
Julian serra la mâchoire. Il avait retiré sa veste, trempée, et son regard balayait les berges sombres, vigilant.
— Et il a deviné juste. Whitmore l’a tué.
— Whitmore était le trésorier, pas le maître. Le maître écrit dans les marges. Le maître a signé la mort de Marcus, et celle de Whitmore. Le maître est toujours là.
Elle feuilleta fiévreusement les documents suivants. Au bas d’une missive, un croquis — une copie imparfaite de la page 141, réalisée à la hâte. Eliza la porta près de ses yeux. Le glyphe était celui d’un caducée entrelacé d’un serpent, mais quelque chose clochait. Le serpent semblait dévorer sa propre queue, comme un ouroboros, et dans l’œil du serpent, un minuscule point d’encre rouge.
— Le sceau d’Hermès, murmura-t-elle. Ce n’est pas une signature. C’est une marque de fonction.
Elle écarta les dernières lettres pour atteindre le carnet de cuir. La couverture était anonyme, mais la première page portait des notes en anglais, d’une main masculine nette et précise.
*“La bibliothèque n’est pas un lieu. C’est une lignée. Le bibliothécaire n’est pas un gardien – c’est une fonction, transmise de gardien en gardien. Le premier bibliothécaire a noyé les secrets dans l’eau pour les protéger. Chaque successeur doit les retrouver, sous peine de voir la fonction lui échapper.”*
Eliza comprit avec une violence brutale.
— Marcus n’était pas seulement membre de l’Archai. Il était le bibliothécaire en titre. C’est pour ça qu’il connaissait la page 141, pour ça qu’il a été tué. Pas pour le Codex, mais pour la fonction qu’il incarnait.
Julian se figea soudain, une main levée. Le bruit de l’eau changea — un halètement de moteur, coupé trop vite.
— Nous ne sommes pas seuls.
Eliza fourra le carnet dans sa veste, abandonnant les lettres. Mais avant qu’elle puisse esquisser un pas, une silhouette jaillit des ténèbres sous l’arche. Rapide. Précise. Elle portait un masque noir, et sa main gantée s’abattit sur le coffret qu’Eliza tenait encore.
Julian s’interposa, un mouvement fluide de ses années d’escrime. Le masqué esquiva, lançant un crochet qui atteignit Julian à la tempe. Il chancela. Eliza cria, mais la silhouette avait déjà le coffret. Elle pivota, s’élançant le long de la berge boueuse, et Eliza vit l’anneau d’or à son doigt – l’anneau du hibou, identique au sien.
— Attends ! cria-t-elle.
L’inconnue s’arrêta un bref instant, tournant la tête à demi. Une voix de femme, feutrée par le masque :
— Dis à Graff que sa dette est payée.
Elle disparut dans la brume du fleuve, et le silence retomba, troué seulement par les coups de pluie.
Julian se releva, la mâchoire en sang.
— Elle a pris le coffret.
Eliza tenait toujours le carnet contre sa poitrine, ses doigts crispés sur le cuir détrempé.
— Mais elle a laissé celui-ci. Elle le savait. Elle savait que je l’avais pris avant de la voir.
Elle ouvrit le carnet à une page marquée d’un signet de soie verte. La page était couverte de cette même écriture nette, mais plus récente, presque familière. Eliza lut à voix haute, la voix étranglée :
*“Le gardien ne doit pas connaître son propre nom. C’est la condition de la fonction. Le bibliothécaire est mort depuis longtemps, mais son rôle vit à travers ceux qui ne savent pas qu’ils le servent. J’ai envoyé cette lettre à Alice Hart parce qu’elle était la seule à pouvoir lire entre les lignes. Si vous lisez ceci, c’est que ma mort a servi à quelque chose. Marcus Hart est votre frère. Votre demi-frère. Je vous en prie, expliquez-lui que je n’ai jamais voulu…”*
La phrase s’arrêtait au milieu. La plume avait dérapé, laissant une traînée d’encre – et une date, inscrite sous le texte, en marge, d’une autre main, plus féminine :
*“Il n’a jamais compris qu’elle ne viendrait pas. La douleur l’a rendu aveugle. C’est moi qui ai écrit la dernière ligne. Qu’il en soit ainsi.”*
Le cœur d’Eliza manqua un battement. L’écriture marginale était identique à celle des billets de menace trouvés dans le bureau du maître de l’Archai. La même floraison de trait, le même geste sec et définitif.
— Julian, souffla-t-elle. Alice n’a pas tué Graff par vengeance.
Julian la regarda, la pluie ruisselant sur son visage.
— Elle l’a tué parce qu’il savait. Il savait qui était le maître.
Eliza releva la tête. La silhouette du masqué avait disparu, mais les paroles résonnaient encore. *Dis à Graff que sa dette est payée.*
— Elle lui parlait. À Marcus.
Elle referma le carnet, le glissant sous sa chemise, contre sa peau.
— Le bibliothécaire n’est pas une personne, répéta-t-elle lentement. C’est une fonction. Anton Graff était le bibliothécaire avant Marcus. Marcus est devenu le bibliothécaire après sa mort, sans le savoir. Et Whitmore a été tué parce qu’il était sur le point de découvrir le maître, pas parce qu’il était le maître.
— Le maître…, commença Julian.
— Le maître est celui qui écrit dans les marges. Celui qui signe les actes du sceau d’Hermès. Celui qui a tué Graff, Whitmore, et peut-être Marcus.
Elle le dévisagea, les yeux brillants.
— Celui qui mène l’Archai depuis le début, peut-être depuis des générations. Ce n’est pas un homme. C’est une femme.
Le silence du fleuve se referma sur eux, lourd de secrets enfouis.
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