Le Codex Mortel
Lire le chapitre 23: The Keeper's Price
La porte de la maison de retraite Saint-Cuthbert grinça comme un râle. Eliza serra le carnet contre sa poitrine, le regard balayant la réception aux murs vert pâle où une infirmière à l’air fatigué leva à peine les yeux de son écran.
— Je cherche le professeur Algernon Finch, dit Eliza d’une voix qu’elle voulait ferme.
— Il ne reçoit pas de visites sans rendez-vous, répondit l’infirmière sans détour.
Julian s’avança, sortit une carte de la poche intérieure de son manteau. Une carte qui portait un blason discret — le même glyphe que celui retrouvé sous le corps de Whitmore. L’infirmière la regarda, soupira, et indiqua le couloir de gauche.
— Chambre 14. Mais il est rarement lucide, ces jours-ci. Surtout après cinq heures.
Ils longèrent un corridor sentant l’eau de Javel et le chou bouilli. Eliza compta les portes. Douze, treize, quatorze. Elle poussa le battant.
Le vieil homme était assis dans un fauteuil près de la fenêtre, un plaid écossais sur les genoux, fixant les crépuscules orangés sur les toits d’Oxford. Ses mains, couvertes de taches brunes, tremblaient autour d’une tasse de thé froid. Mais ses yeux, lorsqu’il les tourna vers Eliza, étaient vifs comme des braises.
— Vous avez le visage de votre mère, dit-il d’une voix étonnamment claire.
Eliza déglutit. Elle ne lui avait pas dit son nom.
— Vous connaissiez Alice Hart ?
— Je connaissais Alice Graff, rectifia le professeur. Avant qu’elle n’épouse ce pauvre imbécile de Hart. Avant qu’elle ne devienne autre chose.
Julian referma la porte derrière eux. Finch suivit le mouvement, puis haussa un sourcil.
— Et vous, jeune homme ? Vous ne pouvez pas être le gardien. Le gardien est mort, si je ne m’abuse.
— Marcus est... disparu, répondit Julian avec prudence.
— Disparu. Hah. Marcus aimait les grandes mises en scène. Il a appris cela du meilleur des maîtres, ajouta-t-il en tournant son regard creusé vers Eliza. Anton Graff vous aurait aimée, vous savez. Une fille qui lit Properce comme on respire. Il m’a écrit à votre sujet, une seule fois, il y a vingt ans.
Eliza sentit son cœur se serrer. Elle sortit de sa poche la bague en or — la chouette gravée, les glyphes minuscules.
— Je dois comprendre, professeur. Qu’est-ce que le Codex ? Qui est le maître ?
Finch se tut. Sa tasse cliqueta contre la soucoupe. Il ferma les yeux un long moment, et Eliza crut qu’il s’était assoupi. Puis, d’une voix réduite à un murmure :
— Le Codex n’est pas un livre, ma chère. C’est un contrat. Un pacte entre les familles qui ont bâti Oxford, pierre après pierre, secret après secret. À sa tête — toujours une femme, remarquez — on appelle ce rôle la Gardienne des Rites. Mais vous l’avez peut-être entendu sous un autre nom : le maître.
Eliza échangea un regard avec Julian. Le carnet de la femme masquée suggérait exactement cela. Mais l’entendre de la bouche d’un ancien gardien — elle ne s’était pas trompée.
— Le poste passe de mère en fille, poursuivit Finch. Jamais par le sang, toujours par le choix. Votre mère a été approchée, autrefois. Elle a refusé. C’est pourquoi elle a tué Graff, vous savez. Pas par vengeance — par protection. Elle savait que s’il découvrait le nom, ils la tueraient, et vous avec.
Le vieil homme se tourna vers la fenêtre, où les lumières d’Oxford commençaient à s’allumer dans le bleu du soir.
— Mais le rôle de gardien, le Librarian, celui-là est bien plus récent. Et plus dangereux. Ce n’est pas une lignée, c’est un bouclier humain. Quelqu’un de suffisamment brillant pour sembler en charge, mais suffisamment isolé pour ne jamais connaître la vérité entière. Marcus l’a compris il y a trois mois. Il est venu me voir.
Eliza se pencha en avant.
— Que vous a-t-il dit ?
Finch eut un rire sec, presque un râle.
— Il m’a dit que le maître n’était pas à Oxford. Qu’elle n’avait jamais été à Oxford. Et il m’a dit qu’il savait qui protégeait Lord Wren. Ce vieux serpent qui se pavane dans ses salons, qui tient des dossiers sur chacun de vous comme un collectionneur de papillons épinglés. Marcus avait trouvé quelque chose. Une lettre, un sceau, je ne sais quoi. Il m’a dit : “Si je disparais, dites-lui que la pierre angulaire n’est pas celle que l’on croit.”
Eliza sentit un frisson lui parcourir l’échine. La pierre angulaire. Le même terme que dans les lettres de Graff, le premier indice qui l’avait menée jusqu’au caveau submergé de la Tamise.
— Mais il est allé plus loin, dit Finch. Il avait découvert que Lord Wren n’était pas seulement un membre du conseil. Il était le garant. Le seul homme en vie qui ait jamais vu le visage de la Gardienne — et qui ait survécu pour en parler. Marcus a menacé de révéler son nom, de protéger Eliza. Et Wren s’est débarrassé de lui.
Julian s’immobilisa.
— Vous êtes certain que Marcus est mort ?
Finch le fixa un long moment. Ses yeux semblaient briller d’un éclat humide.
— Je suis certain que le corps que vous avez recherché n’a jamais été retrouvé. Et je suis certain que le carnet de Marcus — celui que la femme masquée vous a dérobé — contenait une phrase écrite de la main d’un homme vivant, pas d’un mort. Vous devriez peut-être vous demander qui vous a donné ce carnet, et pourquoi il connaissait si bien vos mouvements.
Eliza sentit le sol se dérober sous elle. Marcus. Vivant. Marcus qui était son demi-frère, dont elle n’avait jamais su l’existence — et qui connaissait ses pensées mieux que quiconque, parce qu’il lisait ses articles publiés, parce qu’il avait gardé une trace de son travail. Parce qu’il l’avait suivie dans l’ombre pendant des années.
— Vous devez partir, dit Finch soudainement, sa voix retrouvant une autorité ancienne. L’audience disciplinaire est demain, mais ce n’est pas votre plus grande menace. Le conseil vous attendra, le police aussi. Ce sont des adversaires aux règles visibles. Mais la Gardienne — elle ne joue pas avec des règles. Elle joue avec des sacrifices.
Il attrapa la main d’Eliza, ses doigts noueux serrant comme une serre.
— La pierre angulaire, insista-t-il. Souvenez-vous-en. Marcus vous a laissé une autre clé — une lettre scellée de la main d’Anton Graff, cachée dans le caveau. Je sais que vous l’avez. Ne l’ouvrez pas encore. Pas avant d’avoir vu le visage de Lord Wren. Il est le seul à connaître le prix que vous devrez payer pour découvrir la vérité — et ce prix sera plus élevé que votre liberté.
Il relâcha sa main, s’affaissa dans son fauteuil, et, comme si un interrupteur venait d’être coupé, son regard se voila.
— Une infirmière, dit-il d’une voix soudain indistincte. Pourriez-vous demander à l’infirmière de me porter un peu de lait chaud ? Le thé est froid.
Eliza regarda Julian, qui hocha lentement la tête. Ils n’avaient plus rien à apprendre ici. Mais en se retournant vers la porte, une ombre se dessina dans l’embrasure — une silhouette féminine dans un long manteau, le visage à moitié dissimulé.
— Vous avez trouvé le vieil homme, dit-elle d’une voix douce et familière. Bien. Cela m’épargnera un voyage.
Eliza reconnut la voix. La femme masquée. Celle qui avait volé les lettres de Graff, celle qui parlait de Marcus au présent.
— Que voulez-vous ?
La femme s’avança, abaissa son col — et Eliza vit son visage pour la première fois. C’était le visage d’une femme d’environ soixante ans, aux rides profondes et aux yeux couleur tempête. Un visage qu’elle avait vu, encadré d’argent, sur le manteau de la cheminée de la maison de sa mère.
Alice Hart.
Sa mère.
— Je veux que tu t’arrêtes, dit la femme. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant que tu ne découvres ce que tu ne pourras plus jamais oublier.
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