Le Codex Mortel
Lire le chapitre 28: The Testimony of the Dead
La salle d’audience sentait la cire et le bois ancien, un parfum que Eliza associait désormais aux mensonges bien polis. Elle tenait la liasse de papiers que Tom avait passée des années à préserver — des copies, des dates, des noms, des sommes. Des vies entières réduites à des entrées de grand livre.
— Votre Honneur, dit-elle, la voix ferme malgré les heures sans sommeil, ces documents établissent un lien direct entre la société dite des Archai et le meurtre de deux de ses membres, ainsi que la destruction de preuves matérielles.
Le juge, un homme au visage taillé dans le granit, feuilleta les copies sans hâte. Julian se tenait à trois mètres d’elle, les bras croisés, le visage indéchiffrable. Il portait un costume sombre qui lui donnait l’air de ce qu’il était vraiment : un homme qui travaillait dans l’ombre.
— Et qui vous garantit l’authenticité de ces pièces ? demanda le juge.
— Mon client, répondit Eliza en désignant Tom. Il les a recueillies lui-même, le soir de la mort de Marcus Hart. Il a vu les membres de la société quitter les lieux, porteurs de ces registres.
Tom, assis à l’arrière de la salle, hocha la tête. Il avait vieilli de dix ans en une semaine, mais ses yeux étaient clairs. Le juge soupira, tamponna un document et le poussa vers le greffier.
— Ordonnance de perquisition. Limite : les archives de la société, ses registres financiers, sa correspondance interne. Rien d’autre. Vous répondrez devant moi si vous dépassez ces limites, docteur Hart.
— Merci, Votre Honneur.
Dehors, la pluie battait les pavés d’Oxford. Julian la rattrapa sous l’auvent de la bibliothèque Bodléienne.
— Tu viens de mettre le doigt dans un engrenage que tu ne comprends pas, Eliza.
— J’ai arrêté de croire ceux qui prétendent comprendre à ma place. Ça m’a plutôt bien réussi, récemment.
Il ne releva pas. Il sortit une clé de sa poche — une clé ancienne, en fer forgé, identique à celle qu’Eliza portait autour du cou sous son chemisier.
— Je sais où ils cachent leurs registres. Ils ne sont pas au collège. Ils sont dans une chambre forte sous la chapelle de Saint-John, creusée au dix-septième siècle. Les Archai ne l’ont jamais quittée.
— Et tu le sais comment ?
— Parce que j’ai passé six mois à infiltrer cette société avant que tu ne débarques avec ton Codex et tes secrets de famille.
Eliza déglutit. Elle voulait lui faire confiance — une partie d’elle, la plus lasse, aurait donné n’importe quoi pour s’appuyer sur quelqu’un. Mais elle avait appris la leçon : chaque main tendue dans ce monde portait un prix.
— Tu me montres le chemin, dit-elle. Mais c’est moi qui entre la première.
— Je n’aurais pas proposé autre chose.
Ils marchèrent sous la pluie, deux ombres dans une ville qui ne dormait jamais vraiment. La chapelle de Saint-John était déserte à cette heure, ses vitraux noyés dans l’obscurité. Julian actionna un mécanisme dissimulé dans une stalle de bois — un déclic, puis une section du mur pivota.
La chambre forte sentait le moisi et l’encre. Des étagères couraient du sol au plafond, chargées de registres reliés cuir, certains vieux de trois siècles. Eliza alluma sa lampe torche et commença à chercher.
Le grand livre était là — épais, noir, sans titre. Elle l’ouvrit au hasard. Des noms, des dates, des sommes, des servitudes. Tout le gratin d’Oxford, trois cents ans de chantage soigneusement consigné.
— Mon Dieu, murmura-t-elle.
Le professeur Malik, son directeur de thèse, celui qui avait signé ses lettres de recommandation. Sir Aldous Pemberthy, le doyen de son collège. Lady Ashworth, philanthrope et mécène. Et sous chaque nom, la nature de la dette : une liaison, une dette de jeu, un plagiat, une falsification.
— Le professeur Malik, dit-elle à voix haute. Il est dans le conseil des Archai ?
Julian s’approcha, regarda par-dessus son épaule.
— Oui. Et il n’est pas le seul que tu connais.
— Qui d’autre ?
— Continue de tourner les pages.
Elle tourna. Des années plus récentes, des écritures différentes, des mains multiples. Et puis un nom qui lui glaça le sang.
Julian Wren.
Sa propre écriture, fine et nerveuse. Une seule entrée, datée de dix-huit mois plus tôt. Une somme : vingt mille livres. Une mention en marge : « Remboursé en informations. »
Eliza leva les yeux.
— Tu étais membre. Tu payais une cotisation au chantage.
— C’était une infiltration. Les fonds étaient fournis par mon service.
— Et l’information que tu as donnée en échange ? Quelle était-elle ?
Julian se tut trop longtemps.
— Le nom de quelqu’un qui avait besoin de protection. Le frère d’un informateur. En échange, j’ai eu accès aux réunions internes.
Eliza serra le registre contre sa poitrine. Elle ne savait plus quoi croire. Chaque fois qu’elle croyait toucher le fond, le sol s’ouvrait à nouveau.
— Tu m’as dit que tu étais là pour enquêter sur la mort de Marcus. Mais tu es allé plus loin. Tu as accepté leur jeu, leurs règles.
— Leurs règles, oui. Mais pas leur but.
— Leur but ?
Julian hésita. Puis il prit le registre des mains d’Eliza, le feuilleta rapidement vers les dernières pages, vierges.
— Regarde. Trois entrées manquantes. Quelqu’un les a arrachées la semaine dernière. Juste avant la mort de Wren.
— Qui ?
— Quelqu’un qui voulait effacer sa dette avant que la société ne s’effondre. Quelqu’un qui préférait que les preuves disparaissent plutôt que d’être jugé.
Eliza examina les pages déchirées. La forme des lambeaux, l’angle de la déchirure. Quelque chose clochait.
— Ce n’est pas une déchirure. C’est une découpe. Avec un instrument fin. Une lame, ou un scalpel.
Elle passa le doigt sur le bord du papier, puis s’arrêta net. Sur la page précédente, une empreinte partielle — trop légère pour être lue. Mais il y avait autre chose : un symbole imprimé en filigrane, à moitié visible sous la lumière.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Julian.
Eliza frotta le papier entre ses doigts. Le filigrane représentait une figure ailée, une torche à la main. Le symbole du Collège de Somerville. L’alma mater de sa mère.
— Alice. Elle est venue ici avant la mort de Wren. Elle a découpé ces pages pour protéger quelqu’un.
— Ou pour se protéger elle-même.
— Non. regarde les dates. Ces pages concernent des événements de l’année dernière. Elle était en fuite, elle n’avait pas accès à cette chambre.
Julian se pencha. Une ride creusait son front.
— Sauf si quelqu’un d’autre y avait accès pour elle.
— Qui ?
— Quelqu’un qui avait encore sa carte de membre. Quelqu’un qui n’était pas encore mort.
Eliza regarda le registre, puis le symbole, puis Julian. Une certitude glacée s’installa dans sa poitrine.
— Whitmore. Son mentor, sa protectrice. Elle avait accès aux archives du collège. Elle aurait pu venir ici sans attirer l’attention.
— Mais Whitmore est morte.
— Oui. Et elle a été tuée par Wren, un homme qui n’était pas Wren, une femme qui était ma grand-mère. Les morts mentent aussi, Julian.
Elle remit le registre sous son bras et se dirigea vers la sortie.
— Où vas-tu ?
— Voir la seule personne qui peut me dire ce que contenaient ces pages. La femme qui était là ce soir-là, quand Whitmore est morte. Ma mère.
— Elle est en détention préventive.
— Elle voit encore les visiteurs.
Julian la suivit dans la pluie, et Eliza ne se retourna pas. Elle tenait enfin quelque chose de concret — mais chaque preuve qu’elle découvrait semblait tisser un nouveau mensonge.
Qui avait découpé ces pages ? Et pourquoi Whitmore avait-elle protégé Alice après sa mort ?
Une seule réponse semblait possible, aussi inconfortable soit-elle : Whitmore n’avait jamais été la victime des Archai. Elle en avait été la gardienne silencieuse — et sa mort avait peut-être été un sacrifice, non une trahison.
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