Le Codex Mortel
Lire le chapitre 29: The Last Member
La porte de la cellule se referma avec un claquement métallique qui résonna dans le couloir désert. Eliza tenait encore le registre contre sa poitrine, les pages coupées comme une blessure ouverte. Les pas d’Alice s’éloignaient derrière elle, mais elle ne se retourna pas.
— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez.
La voix venait de l’ombre, à l’autre bout du couloir. Eliza sursauta, plaqua le registre contre elle. Une silhouette se détacha du mur, vêtue d’un long manteau sombre, les mains croisées devant elle. Le visage était familier, trop familier. Les mêmes yeux gris que ceux de Whitmore, mais plus durs, plus anciens.
— Professeur Ashford ?
La femme fit deux pas en avant. Les néons blafards du commissariat éclairèrent ses traits anguleux, ses cheveux argentés tirés en un chignon sévère. Dr Helen Ashford, professeur émérite de littérature latine, l’une des sommités d’Oxford. La sœur de son défunt mentor.
— Le registre, dit-elle d’une voix douce, presque maternelle. Vous ne savez pas ce que vous tenez.
— Assez pour vous faire tomber. Avec les autres.
Helen sourit. Un sourire triste, fatigué. Elle sortit une clé de sa poche et déverrouilla une porte latérale qu’Eliza n’avait pas remarquée. Un bureau administratif, banal, avec des classeurs et une cafetière froide.
— Entrez. Nous allons parler, et vous allez comprendre.
Eliza hésita. Le registre pesait contre ses côtes, chaque nom une condamnation potentielle. Mais la curiosité, cette vieille compagne qui l’avait menée à travers trois années de thèse et une semaine de chaos, gagna.
Elle entra.
Helen ferma la porte derrière elle et indiqua une chaise. Pas de menace dans le geste, pas de violence. Juste une lassitude immense, comme si elle portait le poids d’un siècle.
— Mon frère vous aimait bien, dit-elle en s’asseyant derrière le bureau. Il voyait en vous une héritière. Pas seulement de sa pensée, mais de son combat.
— Le combat de l’Archai ? Pour protéger les textes classiques, c’est ça ? En éliminant ceux qui les corrompent ?
Helen laissa échapper un petit rire.
— Mythes et légendes. L’Archai n’a jamais tué personne. C’est votre grand-mère, Lord Wren, qui a ordonné les meurtres pour maintenir l’illusion que nous étions dangereux. Pour que personne ne regarde trop près.
Eliza posa le registre sur le bureau, les pages coupées visibles.
— Et ça ? Vous allez me dire que c’est un registre de bibliothèque ?
— C’est un codex, dit Helen. Le vrai Codex. Pas le faux que vous avez brûlé.
Les mots frappèrent Eliza comme un coup physique. Elle regarda le registre, puis Helen.
— Le Codex est mort. Je l’ai vu brûler.
— Vous avez vu un brûler. Il y en a toujours eu deux. Un leurre pour ceux qui cherchaient trop. Et celui-ci, qui liste ceux qui ont compris la vraie mission.
— Laquelle ?
Helen se pencha en avant. Ses yeux gris, les mêmes que ceux de Whitmore, se plantèrent dans ceux d’Eliza.
— L’Archai n’a jamais été une société de pouvoir. C’est une société de protection. Depuis des siècles, nous veillons sur les manuscrits, les fragments, les textes que l’on a voulu effacer. Pas pour les posséder. Pour les préserver des purs, des marchands, de ceux qui les instrumentaliseraient.
Elle désigna le registre.
— Chaque nom ici est un donateur, un protecteur, un philanthrope qui a financé nos bibliothèques, nos restaurations. Des ministres, des banquiers, des professeurs. Votre amant Julian inclus.
— Julian n’est pas mon amant.
— Pas encore. Mais ça ne change rien.
Eliza parcourut les lignes du regard. Elle reconnut des noms, des visages croisés dans les salons d’Oxford. Pas des monstrueux. Pas des criminels. Des gens qui, comme elle, avaient cru protéger quelque chose de plus grand.
— Alors pourquoi les pages coupées ? Pourquoi Alice était-elle impliquée ?
Le visage d’Helen se durcit.
— Whitmore les a retirées. Pour protéger votre mère, oui. Mais aussi parce qu’elle contenait un secret qu’il jugeait trop dangereux.
— Lequel ?
Helen sortit une enveloppe de sa poche. Une enveloppe jaunie, à l’encre délavée. Elle la poussa vers Eliza.
— Une lettre de votre père. Adressée à Alice, datée de deux jours avant sa mort.
Eliza sentit sa gorge se serrer. Elle prit l’enveloppe, en sortit la feuille. L’écriture de son père, qu’elle n’avait pas vue depuis quatorze ans. Des mots simples, familiers. « Ma chérie, ils m’ont trouvé. Ils savent que j’ai cherché le registre. Si quelque chose m’arrive, ne leur fais pas confiance. Pas même à Eileen. Brûle tout. Protège Eliza. »
Sa main trembla.
— Il nous cherchait, dit Helen d’une voix douce. Il avait découvert l’existence du second Codex et voulait l’exposer. Il pensait que nous avions tué Marcus. Nous l’avons laissé croire. C’est ce qui l’a tué, finalement. Eileen l’a fait suivre, elle a compris qu’il était dangereux pour sa couverture.
Eliza replia la lettre avec soin. Elle la glissa dans sa poche intérieure, contre sa peau.
— Pourquoi me dire ça maintenant ? Pourquoi ne pas l’avoir détruite ?
Helen ouvrit un tiroir, en sortit un autre objet. Un masque d’oiseau, en bronze. Un hibou, identique à celui que portait Lord Wren.
— Parce que je suis la dernière. Après vous, je prends ma retraite. La société est morte, de toute façon. Sans mon frère, sans vos révélations, plus personne ne croira en notre mission.
Elle posa le masque sur le bureau entre elles.
— Vous pouvez me dénoncer, inclure mon nom dans vos preuves. L’Archai s’effondrera, les fragments non publiés seront donnés à la Bodleian, les donateurs verront leurs noms traînés dans la boue. Ou vous pouvez laisser ce registre là où personne ne le trouvera. Et garder la lettre de votre père comme un souvenir. Et partir avec ce masque, comme un rappel que certaines choses méritent d’être protégées.
Eliza regarda le masque. Le bronze froid, les yeux creux. L’ombre de sa grand-mère, de Whitmore, de tous ceux qui avaient cru détenir la vérité.
— Et les meurtres ? demanda-t-elle. Eileen est morte en confessant. Mais les autres, ceux qui ont aidé ?
— L’Archai paiera pour ses péchés, dit Helen. Les membres survivants seront jugés. Moi comprise. Mais vous pouvez choisir ce que vous voulez sauver de ce naufrage.
Le silence s’étira entre elles. Eliza sentit le poids des dernières semaines lui écraser les épaules. La flèche, le feu, les morts. Les mensonges. Plus elle grattait, plus le monde se dérobait sous ses pieds.
Elle prit le masque. Le métal était froid contre ses doigts.
— Le registre, dit-elle. Vous le gardez ?
Helen hocha la tête.
— Il disparaîtra avec moi. Les pages retirées, je les brûlerai. Vous pouvez le dire à votre mère. Elle n’etait pas l’Archai, juste une femme piégée par sa propre mère.
Eliza se leva. Une dernière question brûlait, celle qui tournait dans sa tête depuis des heures.
— Qui a brûlé la maison de Summertown ?
Helen soupira, et pour la première fois, quelque chose de vulnérable passa dans ses yeux.
— Mon frère. Il voulait détruire les copies de la lettre de votre père, celles qu’Alice avait cachées dans le mur. Il n’a jamais su que vous y étiez cachée dans le grenier. Il est mort en pensant qu’il vous avait tuée. Cette culpabilité l’a rongé chaque jour.
Eliza ferma les yeux. Whitmore. Le mentor, le protecteur silencieux. Et dans son ombre, sa sœur, gardienne des derniers secrets.
Elle ouvrit la porte. Le couloir était vide, mais au bout, une silhouette attendait. Julian, adossé au mur, un dossier à la main. Il la regarda sortir, vit le masque, et son expression se défit.
— Vous l’avez vu ? demanda-t-il doucement.
— Vous saviez.
— Je savais qu’elle était la dernière. Je préférais que vous l’appreniez seule.
Eliza le dépassa sans répondre. Le masque de hibou battait contre sa hanche, froid comme une promesse.
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