Le Codex Mortel
Lire le chapitre 30: The Hollow Victory
Le jour du jugement, Oxford avait revêtu son manteau de pluie grise, comme pour laver ses péchés en silence. Eliza se tenait dehors, sous le porche du collège de son professeur, et regardait la procession des destitutions s’achever. Ashford avait démissionné “pour raisons de santé”. Le professeur de lettres anciennes, celui qui l’avait si bien notée en première année, était parti en retraite anticipée. De l’autre côté de la cour, deux jeunes chercheurs chargés de la bibliothèque papyrologique portaient leurs cartons sans croiser son regard.
— Tu t’attendais à des têtes sur des piques ? demanda Viv, qui venait de la rejoindre, un gobelet de café tiède à la main.
— Je m’attendais à ce que la terre tremble, répondit Eliza. Elle a à peine frémi.
Viv haussa les épaules.
— C’est Oxford. Ici, on étouffe les révolutions sous des délibérations de comité.
Eliza sentit le poids de la bague-hibou dans la poche intérieure de son manteau, un cercle de fer froid contre son cœur. Elle voulait dire à Viv que quelque chose s’était éteint en elle cette semaine, quelque chose qui avait brûlé depuis sa première lecture d’Ovide — la ferveur naïve que la vérité triompherait, que les méchants seraient punis, que les justes seraient lavés. Mais la vérité avait été un patchwork de mensonges anciens, les méchants avaient tous eu leurs raisons, et les justes — son père, Whitmore — avaient été des hommes tourmentés qui avaient mal choisi leurs moyens.
— Tu vas la voir ? demanda Viv.
— Oui. On m’a proposé la bourse de recherche junior en études classiques.
— Et tu vas l’accepter ? C’est le poste qu’on convoite depuis qu’on est en licence. Le Graal, Eliza.
Eliza regarda la pluie tracer des veines sur les pavés.
— Je ne sais pas.
Elle n’avait pas dit la vérité à Viv. Elle ne l’avait dit à personne, pas même à elle-même, jusqu’à cet instant précis : elle ne voulait plus de ce poste. Elle ne voulait plus d’Oxford, de ses secrets stratifiés sous la pierre dorée, de ses bibliothèques si anciennes qu’elles semblaient pousser des mensonges comme du lierre. La lettre de son père, relue dix fois, reposait pliée dans son carnet. Il avait écrit, d’une écriture qui ressemblait à la sienne : *La vérité ne vit pas dans les archives. Elle vit dans ce que nous choisissons d’en faire.* Whitmore avait brûlé sa maison pour sauver la vérité d’un autre genre de feu. Eliza comprenait enfin pourquoi, mais la compréhension n’était pas le pardon. C’était juste une forme plus élégante de deuil.
Elle laissa Viv retourner à ses cours et prit le bus pour la prison. Un trajet qu’elle connaissait désormais par cœur : le gris des faubourgs, les pavillons alignés comme des pages blanches. Alice l’attendait dans la salle de visite, vêtue d’un cardigan bleu que sa mère n’aurait jamais choisi — c’était celui de la prison, anonymous et doux.
— Tu as une tête de dix ans de plus, dit Alice en guise de salut.
Eliza s’assit face à elle, séparée par la vitre et par vingt ans de silences.
— J’ai lu la lettre de papa.
Le visage d’Alice se défit, en une seconde, en une suite de plis qui n’avaient rien de dramatique — juste une femme qui vieillit de trois ans en un instant.
— Je ne savais pas qu’elle existait.
— Il dit que tu n’étais pas responsable. Que tu as essayé de le protéger de Eileen — de Wren — et que tu as été piégée, comme tout le monde.
Alice ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils étaient humides mais sa voix était ferme.
— Il disait toujours que les mots étaient des armes. Il voulait que tu les lises quand tu serais assez forte.
— Tu es ma mère. Tu aurais dû me le donner toi-même. Me dire la vérité.
— La vérité m’a pris mon mari, Eliza. J’ai cru — j’ai cru que la garder loin de toi, c’était te garder entière.
Eliza la regarda. Elle voulait se mettre en colère, mais la colère était une pièce qu’elle avait déjà dépensée. Il restait quelque chose de plus lourd, de plus simple.
— Je pars d’Oxford, dit-elle. La bourse… je ne vais pas l’accepter.
Alice cligna des yeux.
— Pourquoi ? C’est ce que tu voulais depuis toujours. Ta vie.
— C’était ma vie. Celle qu’on m’a fabriquée. Je veux trouver laquelle est la mienne.
Le silence s’étira. Puis Alice sourit — pas son sourire de théâtre social, mais un sourire usé, vrai.
— Tu ressembles beaucoup à ton père. Effrayant, parfois.
— Je te ressemble aussi.
Alice inclina la tête et posa la main sur la vitre. Eliza posa la sienne en face, sans la toucher vraiment — deux paumes séparées par du verre, par des mensonges, par un amour si brouillé qu’il était presque méconnaissable. Mais il était là.
— Tu reviendras me voir ? demanda Alice.
— Je reviendrai.
Ce n’était pas une promesse parfaite. Ce n’était pas une réconciliation filmée avec violons. C’était un début. Eliza retira sa main, se leva, et sortit sans se retourner, parce que se retourner aurait été trop lourd.
Dehors, la pluie s’était arrêtée, remplacée par une gelée fine qui crissait sous ses pas. Eliza marcha longuement, sans but, du côté de Port Meadow, où les chevaux sauvages broutaient l’herbe rase sous un ciel strié de lumière. Elle n’avait pas de destination. C’était nouveau. Elle s’assit sur un banc de bois détrempé, tira la bague-hibou de sa poche et la fit tourner entre ses doigts. Le métal était froid, ouvragé de plumes si fines qu’on les sentait sous la pulpe comme une écriture braille.
Elle pensa aux visages des Archai : Wren la tyrannique, Ashford la protectrice, Whitmore le brûlé, son père le sacrifié, et Julian — Julian qui avait payé pour protéger le frère d’un informateur, Julian qui avait regardé sa confrontation avec Helen depuis l’ombre des cloîtres, Julian qui ne lui avait jamais dit pourquoi.
Le vent piquait. Eliza enfila la bague-hibou non pas à son doigt — elle était trop large — mais à son pouce, comme les lettres de noblesse le faisaient parfois avec les sceaux. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait en faire. La garder ? La rendre ? La jeter dans la Tamise ?
Elle la garda.
Quelque chose en elle, qui n’était plus l’ambition mais qui n’était pas encore la sagesse, lui disait que cette bague contenait une porte. Et qu’elle n’était pas prête à en fermer toutes les serrures.
Son téléphone sonna. Un message de Julian : *Où es-tu ?*
Elle regarda le texte longtemps. Puis elle tapa : *À Port Meadow. Je réfléchis.*
La réponse arriva presque immédiatement : *Je peux te rejoindre ?*
Elle releva les yeux vers la prairie, la ligne des arbres dénudés au loin, le fleuve qui coulait sans demander la permission. Elle n’était plus en train de fuir. Elle était en train de choisir sa direction.
Un nouveau message. *Pas seulement pour le Codex.*
Eliza sourit malgré elle. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle laissa le vent jouer avec ses cheveux, laissa la bague peser sur son pouce, laissa la lumière du soir se coucher sur Oxford en bloc doré dans le lointain.
Puis elle tapa : *Viens.*
Et elle attendit, en paix, pour la première fois depuis des mois, que le monde d’après commence.
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