Le Codex Mortel
Lire le chapitre 32: The Open Circle
La chambre sentait l’encre et la poussière de siècles. Eliza avait étalé les photocopies des pages découpées sur la table de la pension vénitienne, leurs filigranes alignés comme des ossements sur une table d’autopsie. Julian se tenait près de la fenêtre, le masque de chouette entre les mains, tournant l’anneau d’obsidienne entre ses doigts.
— Ce n’est pas un cercle académique, dit-il enfin. Ça ne l’a jamais été.
Eliza leva les yeux. Trois mois de lettres, de fausses pistes, de nuits blanches à recouper des registres douaniers et des catalogues de ventes aux enchères. Trois mois à suivre la piste que son père avait laissée avant de mourir.
— Les manuscrits volés dans les bibliothèques de Bagdad, les stèles arrachées aux temples de Palmyre… Le Codex n’était pas une fin en soi. C’était un système de blanchiment. Ils volaient des textes, les faisaient « redécouvrir » par des membres respectables, puis les revendaient à des collectionneurs privés via des maisons de vente complices. L’argent finançait des réseaux plus vastes.
Elle poussa une feuille vers lui. Une liste de noms, copiée à la main du registre qu’Helen Ashford lui avait confié avant de mourir — avant que sa mort ne soit déclarée suicide.
— Alexander Cole est au centre. Ton éditeur. Mon éditeur. Il ne faisait pas que publier nos livres. Il choisissait qui pouvait « authentifier » les pièces.
Julian reposa le masque. Son visage était fermé, mais elle commençait à lire les fissures.
— Tu savais, dit-elle. Pas tout. Mais tu savais.
— Je savais que Whitmore avait des doutes. C’est pour ça qu’il est mort.
Le silence s’épaissit entre eux. Dehors, le canal reflétait les lumières jaunes d’un palais voisin.
— Il a brûlé sa maison pour protéger Alice, dit Julian. Mais il a aussi brûlé les preuves qui pouvaient le condamner, lui et sa sœur. Helen est morte pour ces pages. Et ton père...
— Mon père a trouvé le filon à Leipzig. Il a laissé une trace dans une banque. Un dépôt que je n’ai pas encore ouvert.
Julian s’approcha de la table, les mains posées à plat. Il la regardait avec une intensité nouvelle, comme s’il pesait enfin ce qu’il allait lui dire.
— Il existe une autre copie du registre. Pas celle de Whitmore. Plus ancienne. Celle que les fondateurs ont cachée quand ils ont compris que le cercle était devenu une couverture pour autre chose.
Eliza se redressa.
— Où ?
— À Oxford. Dans la tombe de la première bibliothécaire, Eleanor Vaughan. Sous St Giles, dans une crypte que la société a scellée en 1887.
— Comment sais-tu tout cela ?
Il prit une longue inspiration. Puis il fit ce qu’elle n’attendait pas : il retira la chevalière qu’il portait toujours au petit doigt. Une bague en or ancien, gravée d’un aigle déployé.
— Mon nom n’est pas Julian Ashworth. C’est Julian Vaughan. Je suis le dernier descendant direct d’Eleanor Vaughan. Et j’ai été élevé par la famille qui a trahi la société après sa mort.
Eliza sentit le sol se dérober sous ses pieds. Tout ce qu’elle croyait savoir — ses réticences, ses évasions, ses silences calculés — prenait soudain une autre couleur.
— Tu m’as menti depuis le début.
— J’ai protégé une vérité plus grande que mon nom. Eleanor a découvert le premier réseau de trafic en 1885. Elle a tenté de le dénoncer. Les Archai l’ont condamnée pour trahison et ont effacé son nom des annales. Ma famille a passé cent quarante ans à essayer de comprendre ce qui s’était passé. Nous n’avons jamais réussi à prouver le lien avec Cole et les autres. Jusqu’à maintenant.
Il poussa la bague vers elle.
— Cette bague ouvre le caveau sous St Giles. Et ton père y a déposé quelque chose, la semaine avant sa mort.
Eliza resta figée, les yeux rivés sur l’anneau d’or. La pièce semblait tourner lentement autour d’elle. La lettre de son père, le dépôt de Leipzig, les pages aux filigranes… tout convergeait vers un point unique qu’elle n’avait pas osé nommer.
— Pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ?
— Parce que tu es la seule personne qui ait jamais choisi la vérité plutôt que la sécurité. Whitmore savait. Helen savait. Ils ont tous deux protégé leur part de mensonge. Toi, tu as refusé de devenir leur bibliothécaire. Tu as refusé de garder leurs secrets. Tu as choisi de venir ici, avec moi, sans garantie.
Il hésita. Quelque chose vacilla dans son regard — un voile qui se levait, une armure qui cédait.
— Et parce que je suis fatigué de mentir.
Eliza prit la bague. Elle était lourde, tiède, marquée par des générations de doigts inconnus. Elle la retourna. À l’intérieur du chaton, gravée en lettres minuscules, une phrase en latin :
*In luce veritas.*
Dans la lumière, la vérité.
Elle leva les yeux vers lui. Les canaux chantaient dehors, une gondole passa, le rire d’un enfant s’évanouit dans la nuit. Mais ici, dans cette chambre, quelque chose se refermait et quelque chose d’autre s’ouvrait.
— Tu veux démanteler le réseau de Cole. Avec moi.
— Je veux te proposer un partenariat. Pas un mensonge de plus. Pas un secret de plus. La vérité, entière, jusqu’au bout.
Eliza regarda la bague, puis les pages, puis le masque de chouette posé sur le lit. Elle pensa à sa mère en prison, à son père mort pour une enquête que personne n’avait voulu poursuivre, à Whitmore brûlant sa propre maison pour effacer une culpabilité qu’il n’aurait jamais dû porter.
Elle glissa la bague à son index.
— Alors commençons par la crypte. Et finissons par Cole.
Julian sourit — le premier vrai sourire qu’elle lui voyait, sans retenue ni calcul. Il prit le masque de chouette et le posa sur une chaise.
— On aura besoin de ceci pour entrer dans le caveau.
— Et pour quoi d’autre ?
Il hésita de nouveau. Mais cette fois, il choisit la lumière.
— Pour rendre à Eleanor Vaughan le nom que les Archai lui ont volé. Et pour rendre à ton père la paix qu’il mérite.
Dehors, sous le pont de l’Accademia, une ombre immobile observait la fenêtre éclairée. Un téléphone vibra dans une poche sombre. Une voix basse murmura dans la nuit :
— Ils ont trouvé la crypte.
La communication se coupa. L’ombre disparut dans le dédale des calli, laissant derrière elle un silence que même les canaux semblaient retenir.
Dans la chambre, Eliza et Julian préparaient déjà leur départ vers Oxford, ignorant que la vérité qu’ils allaient exhumer ne concernait pas seulement un réseau de trafic d’antiquités — mais une guerre qui avait commencé bien avant leur naissance, et qui ne faisait que commencer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.