Le Codex Mortel
Lire le chapitre 33: The Restored Name
L’anneau pesait dans la poche de son manteau comme un reproche silencieux. Eliza le sortit, le fit tourner entre ses doigts. Le hibou aux yeux d’onyx la fixait, impassible, depuis l’intérieur de son masque doré. Elle était assise dans le bureau de l’archiviste de l’Université d’Oxford, une pièce qui sentait le papier moisi et la cire d’abeille, et devant elle, sur le buvard vert, les copies numérisées des registres de Leipzig.
Son père n’avait pas été un voleur.
Le rapport du musée archéologique de Leipzig, daté de cinq ans avant sa mort, attestait la provenance légitime de trois pièces que Cole et ses associés avaient vendues à des collectionneurs privés. Les certificats étaient signés, estampillés d’un sceau consulaire. Eliza les avait obtenus du dépositaire de la boîte de son père, après trois mois de correspondance harcelante, en citant le nom d’Helen Ashford, et en fournissant l’extrait exact d’une des pages découpées – une copie que Julian avait réalisée avant de rendre le livre original à Helen, au moment de leur séparation amère.
Il n’y avait qu’une seule écriture pour falsifier les certificats. Celle d’Alexander Cole, l’éditeur qui avait publié son premier ouvrage sur les élégiaques latins.
Eliza avait comparé les courbes du graphite avec les manuscrits anciens que Cole lui avait envoyés pour qu’elle les évalue pour son étude sur Properce. La main qui avait écrit « Provenance légitime : achat direct du musée de Leipzig » avait également tracé les notes marginales dans les éditions de 1962 et 1963. Même inclinaison, même pression.
Elle referma le dossier, poussa le buvard vers le bord du bureau.
— Vous êtes sûre, madame Hart ?
L’archiviste, une femme à lunettes cerclées d’écaille nommée Foster, avait été la première témoin à répondre à son appel. Elle était pâle, maintenant, comme si elle venait de lire l’acte d’accusation elle-même.
— Oui. Je vais publier le rapport demain.
Foster glissa une main sur sa nuque, libéra un soupir.
— Le conseil de faculté va s’effondrer.
— Je l’espère bien.
Eliza ferma la mallette, se leva. Foster hésita, puis dit, plus bas :
— Et le professeur Whitmore ?
Eliza marqua une pause, l’image de Whitmore brûlant la maison de Summertown, la Maintenant son corps décharné dans la chambre d’hôpital, le regard vitreux et l’aveu – je pensais que vous étiez dedans. Elle secoua la tête.
— Il est mort coupable de tout ce qu’il a fait, madame Foster. Mais il n’était pas le seul.
Dehors, les cloches de la cathédrale sonnaient cinq heures. Eliza marcha vers le musée, traversa la cour quadrangulaire où les rhododendrons commençaient à fleurir, leurs taches roses maladives sur les graviers gris. Trois mois depuis le procès. Trois mois depuis qu’elle avait refusé la bourse, trois mois depuis que Cole avait été arrêté à Heathrow avec vingt-deux caisses de fragments anatomiques volés d’Istanbul. Trois mois depuis qu’elle avait découvert le nom de son père, enregistré comme victime dans un rapport de police de Leipzig – une rupture de barrage, avait-on dit. Une coïncidence, avait-il été décrété, qu’il soit dans la zone inondée au moment de la fuite de Cole.
Elle avait aimé un père qui ne savait pas dire non. Il avait vu quelque chose à Leipzig. Il avait écrit des lettres – les lettres étaient dans la boîte dépositaire maintenant, elles étaient sa seule consolation. Elle savait qu’il avait été tué parce qu’il avait trouvé les certificats, les mêmes qu’elle tenait maintenant dans la mallette.
Elle s’arrêta devant la vitrine du hall du musée, où une bibliothèque en bois blanc, rénovée, étalait sa plume, sa bouteille d’encre, et la reproduction encadrée de la première page de son manuscrit sur les élégies de Properce. Le musée avait accepté de l’exposer en attendant la publication.
— Docteur Hart ?
Une voix jeune, une fille en jean, un sac à dos sur une épaule. Blonde, lisse, environ vingt et un ans. Des yeux trop brillants, un peu tremblants sur le menton.
— Je suis désolée, je ne vous ai pas vue entrer.
— C’est moi, Nina. Nina Argall. Je suis étudiante en deuxième année de classical archaeology à Cambridge. J’ai lu l’article de votre blog sur la provenance des pièces de Cole. Personne n’avait jamais osé. Je… je voulais vous dire que vous êtes une héroïne.
Eliza détestait le mot. Il sentait le mythe, le marbre. Elle répondit :
— Merci. Mais je ne suis pas une héroïne. J’ai juste fait ce que les archives permettaient que je fasse.
Nina fouilla dans son sac, en sortit une enveloppe crème épaisse, un sceau de cire bleu. Elle la tendit d’un geste maladroit.
— C’est arrivé cette semaine. Je ne le comprends pas. Mais je me suis dit que si quelqu’un pouvait le déchiffrer, ce serait vous.
Eliza prit l’enveloppe. Le sceau était clair : un hibou aux ailes éployées, surmonté de la lettre A. Une variante de l’anneau de l’Archai – mais le cercle était brisé à droite, contrairement à l’original. Elle la retourna. À l’intérieur, l’adresse était écrite à la main, à l’encre noire : Dr Eliza Hart, « À qui je ne fais plus confiance » . Pas de nom d’expéditeur, pas d’expéditeur.
Elle ne l’ouvrit pas là, dans le hall, sous les néons qui tremblaient. Elle attendit d’être seule dans sa chambre louée sur Cowley Road, face à la fenêtre qui donnait sur les toits et la flèche de St Giles. Julian était parti pour Berlin il y a deux jours – il enquêtait sur la branche allemande du réseau de Cole, il avait accepté de lui envoyer des rapports. Elle avait dit non à Venise, à l’invitation de l’Archai réformé. Ils voulaient qu’elle soit bibliothécaire. Elle avait refusé. Elle avait dit qu’elle écrirait.
Elle ouvrit l’enveloppe. Une page unique, un papier filigrané – elle le reconnut immédiatement, même sans le vérifier : le même filigrane que les pages découpées du livre d’Helen. Une petite tête de lion.
Le texte :
*Docteur Hart.*
*Vous nous avez appris à douter de nos maîtres. Vous serez donc la seule à qui nous pouvons demander conseil. Nous avons peur que ce que nous avons trouvé dans les caves du collège nous dépasse. Un nom est gravé, répété trois fois, en caractères qu’aucun d’entre nous ne reconnaît. Il s’accompagne d’une phrase en latin que nous avons traduite maladroitement : « Celui qui voit le nom doit le porter. » Nous sommes trois. Nous avons déjà perdu la première d’entre nous – un accident de vélo sur la rivière. Nous n’y croyons pas. Nous avons peur, docteur Hart. Nous ne savons pas à qui écrire d’autre.*
*Une nouvelle initiée de l’Archai de Cambridge.*
L’enveloppe contenait aussi une photographie, imprimée sur papier mat. Une paroi de pierre, éclairée à la lampe frontale, maladroitement cadrée. On y voyait un mur de cave, couvert de moisissure – et au centre, en lettres latines incisées dans la roche, répétées trois fois :
LEPIDUS. LEPIDUS. LEPIDUS.
Eliza posa la photo sur le bureau. Elle connaissait ce nom. Cela lui prit quatre secondes pour le situer – Legate à la troisième légion, un général de l’an 14 après J.-C., un des premiers propriétaires connus du site où se trouvait aujourd’hui le collège de Cambridge en question. Et le nom de famille d’un éditeur, une lignée qui avait vendu des livres interdits au XVIIIᵉ siècle, qui s’était perdue, puis refondée sous un autre nom. Sous celui de Cole ? Impossible à dire. Mais le nom était là, sur la photo.
Elle contempla l’anneau, posé à côté d’elle sur la table, le hibou toujours aussi indéchiffrable.
Elle relut la lettre une seconde fois. Le papier filigrané du lion, le sceau du cercle brisé. L’Archai de Cambridge, séparé, dissident, le cercle brisé. Les pages coupées avec le scalpel avaient disparu avec Helen ; elles étaient enterrées quelque part avec son corps, sous une inhumation sur laquelle la police n’avait jamais voulu revenir parce que le corps était carbonisé. Helen Ashford morte d’une overdose, le lendemain de la remise du livre à Eliza. Suscide, concluait le rapport. Mais Eliza n’y croyait pas plus que cette inconnue de Cambridge ne croyait à l’accident de vélo.
Elle aurait pu répondre non.
Elle avait une thèse d’habilitation en préparation, un contrat d’édition pour un livre sur « Les noms et les sceaux : une archéologie des sociétés savantes ». Elle n’avait plus besoin de courir. Le musée lui avait proposé une salle de lecture permanente ; la faculté avait finalement retiré sa lettre de licenciement, sous la pression de la presse, après que l’article sur Cole avait été repris par le Times. Elle pouvait redevenir le fantôme de la bibliothèque Lower Reading Room, un être de pâleur et d’encre, qui traduisait le monde sans jamais s’y installer.
Mais la photo restait sur le bureau.
Pourquoi y avait-il un nom, dans une cave sous un collège de Cambridge, qui correspondait à une famille italienne éteinte, mais également au pseudonyme utilisé par Alexander Cole pour ses première ventes dans la région de Venise ? Elle avait trouvé ce pseudonyme dans un carnet de comptes allemand il y a deux mois. Cole n’avait jamais pu avoir accès au collège de Cambridge – il n’avait pas de titre universitaire. À moins que celui qui avait gravé ce nom n’eût appris la gravure après le début du XXᵉ siècle. À moins que quelqu’un dans le collège ait entretenu la mémoire de la chose depuis longtemps.
Laissa-t-elle tomber la lettre, se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. La nuit bleue de Cowley Road, les réverbères qui s’allumaient dans un crépitement électrique, un chat qui traversa la rue en diagonale, indifférent. Elle pensa à son père, à la dernière phrase de sa lettre de Leipzig, qu’elle avait mémorisée comme un litanie : « Les noms ne sont pas des masques. Ce sont des fenêtres. Ose regarder à travers. »
Elle retourna au bureau. Elle sortit son téléphone.
Le message partit vers Julian : *Une nouvelle Archai à Cambridge. Une première morte. Un nom de cave. Je pars. Envoie-moi les coordonnées de ta prochaine escale.*
Elle se recula, regarda à nouveau la photographie. Trois fois, le nom. LEPIDUS. Un général qui avait reçu un triomphe pour avoir conquis une tribu de francs-tireurs. Étrangement, c’était aussi le nom d’un collège fictif d’Oxford dans un roman victorien, qui abritait une confrérie obscure.
Elle sourit pour la première fois depuis des semaines, d’un sourire sans joie, puis elle décrocha son téléphone et chercha le numéro du doyen à Cambridge.
L’anneau, sur la table, semblait briller d’un éclat plus vif dans la lumière basse. Elle le ramassa, le passa à son index – il était un peu lâche, mais elle le laissa ainsi.
Demain, elle prendrait le train pour Cambridge. Elle serait la bibliothécaire qu’on lui avait demandé d’être, même si elle restait libre, même sans sceau ni serment. Elle vérifierait le nom. Elle vérifierait la mort. Elle écrirait, après.
Mais ce soir, elle resta immobile devant la fenêtre, sans allumer plus de lumières, la lettre à la main, l’anneau au bout d’un doigt. Elle respira le calme muet de la pièce. Elle ne savait pas si elle referait le chemin de son père malgré elle, ou si elle choisissait enfin, une fois, la voie qui ne tuait personne.
Elle prit son carnet de notes, une plume sèche, et écrivit, sous la date : « Un nom n’est jamais innocent. C’est ce qui me rend utile. »
Puis elle ferma le carnet, éteignit la lampe. La nuit, étendue par-dessus la ville, semblait retenir son souffle.
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