Le Codex Mortel
Lire le chapitre 34: The Unbroken Vow
La salle de l’Institut Warburg étouffait sous les projecteurs. Eliza sourit pour la centième fois, serra la main d’un professeur émérite, remercia un éditeur. *Le Mortel Codex* trônait en pile sur la table, sa couverture noire frappée d’un hibou au cercle brisé. Un an de travail. Une vie de secrets. Et pourtant, elle sentait encore les cendres de Summertown sous ses semelles.
Elle recula vers la table du buffet, attrapa une coupe de champagne qu’elle ne boirait pas. Julian lui avait envoyé un texto depuis Athènes — *« Londres demain. J’ai trouvé quelque chose. »* Elle glissa le téléphone dans sa poche. Elle le lirait plus tard. Elle devrait d’abord survivre à ses propres lauriers.
— Dr Hart ?
La voix était jeune, hésitante. Eliza se retourna. Une femme d’environ vingt-cinq ans se tenait là, cheveux auburn tirés en chignon sévère, cardigan élimé sur une robe bien trop propre pour être mode. Elle tenait un exemplaire du livre serré contre sa poitrine, comme un bouclier.
— Je suis désolée de vous interrompre. Je m’appelle Nina. Nina Castellano. J’étudie à Cambridge — littérature classique, troisième cycle. Votre livre… je l’ai lu trois fois.
— Trois fois, répéta Eliza, amusée. Vous avez une tolérance au supplice impressionnante.
Le rire de Nina fut nerveux, presque trop aigu. Elle ouvrit le livre à une page cornée, puis la referma aussitôt. Dans le geste, Eliza capta un éclat métallique à son poignet — un bracelet. Un cercle d’argent, minuscule, avec une chouette aux yeux de grenat.
Le sang d’Eliza se figea.
— Où avez-vous trouvé ce bracelet, Nina ?
— Il m’a été donné. Hier soir. Par un comité d’accueil, en quelque sorte.
Eliza posa sa coupe. Elle l’attrapa par le coude, l’entraîna hors de la salle, dans le couloir vide de marbre froid. Nina protesta faiblement, trébuchant presque.
— Écoutez-moi. Avez-vous signé quelque chose ? Récité un vœu ? Prononcé un nom ?
— On m’a fait jurer le silence. C’est tout. Mais c’est une société savante, rien de plus. Ils m’ont montré un passage du *Codex Theodosianus* et demandé de le commenter. J’ai dû prouver qui je suis.
— Qui vous êtes, souffla Eliza. C’est exactement ce qu’ils prennent.
Nina la regardait, les yeux écarquillés, une lueur de défi naissante.
— Vous avez écrit que le Cercle de l’Oiseau — c’est leur nom, n’est-ce pas, le Cercle — que leur but était protecteur. Vous l’avez défendu dans *Le Mortel Codex*. Vous parlez de Whitmore, de la trahison, mais vous dites aussi que la société avait une racine noble. Une tradition d’érudition et de garde des savoirs.
Eliza ferma les yeux un instant. C’est elle qui avait écrit cela. Elle qui avait choisi de croire en la version de Helen Ashford. Et Julian qui lui avait murmuré, à Venise, dans le carnaval masqué : *« On bâtit les mensonges sur nos meilleures intentions. »*
— Le Cercle de Cambridge, dit doucement Eliza, n’est pas celui que je décris. Leur sceau — leur hibou — a le cercle brisé. À Oxford, le cercle est complet. Ils se sont séparés. Et je crois…
Elle hésita. Nina l’observait, intensément, comme une élève avide de leçons.
— Je crois que le Cercle de Cambridge a été fondé par quelqu’un qui voulait reprendre ce que Whitmore et Cole avaient commencé. Le trafic d’antiquités. Les morts couvertes. Vous avez entendu parler du mort, n’est-ce pas ?
— Le premier initié. Amos Reed. Un doctorant en épigraphie. Il est mort six semaines après avoir rejoint le Cercle. On a parlé d’un accident — une chute dans la bibliothèque.
— Une chute.
Nina haussa une épaule.
— Les escaliers de la vieille bibliothèque sont raides. Il a basculé la tête la première sur la pierre. Pas de témoins.
Eliza sortit son téléphone. Julian, à Athènes, avait envoyé trois photos ce matin. La première montrait une stèle funéraire romaine, frottée à la craie, où le nom *LEPIDUS* était gravé trois fois en colonnes successives. La deuxième montrait le même nom sur un cachet de cire retrouvé dans les archives Cole. La troisième — Eliza l’agrandit pour Nina — montrait un fragment de papyrus brûlé sur lequel LEPIDUS et l’adjectif *repertor* étaient alignés.
— Repertor, dit Eliza. Le découvreur. Ou celui qui trouve ce qui doit rester perdu. Ce nom apparaît à Oxford, à Venise, et je parie qu’il apparaît à Cambridge. Amos Reed l’avait-il identifié ? Avait-il trouvé ce que *LEPIDUS* avait caché ?
Le visage de Nina pâlit. Elle sut aussitôt. Cette pâleur qui vous gagne quand un soupçon devient un soupçon mortel.
— Amos travaillait sur une série de fondations de chapelles médiévales. À Cambridge. Il disait qu’une partie du sous-sol n’avait jamais été cartographiée. Il cherchait des caves scellées — sous la chapelle du King’s College, croyait-il. Mais il est mort avant de me montrer ses plans.
Eliza la lâcha. Deux piliers se dressaient devant elle : le sceau brisé au poignet de Nina, et le nom LEPIDUS gravé partout. Cole était mort, Whitmore mort, mais le réseau n’avait jamais été un arbre — c’était un rhizome. Chaque branche coupée pouvait faire pousser une autre, à l’ombre, loin d’Oxford.
— Écoutez-moi, Nina. Ne rejoignez pas ce Cercle. Brisez le bracelet. Brûlez-le. Et ne retournez pas à Cambridge avant de m’avoir parlé de nouveau.
— Et mon doctorat ? Et ma thèse ?
— Votre vie vaut mieux qu’une thèse. Croyez-moi, j’ai failli l’oublier.
Nina retira lentement le bracelet. Le métal tinta contre la pierre du couloir. Elle s’accroupit pour le ramasser — mais Eliza posa son pied dessus.
— Laissez-le. Si quelqu’un demande, il a été volé à la conférence. Et dites-moi une chose : pourquoi sont-ils venus à vous si vite ? Vous ne sortez pas d’une famille illustre, si ?
— Si, justement. Ma grand-mère était à Oxford dans les années cinquante. Elle s’appelait Marguerite Ashford.
Le nom frappa Eliza comme un coup en plein sternum. Ashford. Sœur de Helen. Sœur de Whitmore. Une famille qui semblait s’étendre comme du lierre — la moitié dans la lumière, l’autre moitié dans la tombe.
— Ashford, répéta-t-elle. Vous portez le nom de la famille qui a fondé le Cercle.
— Ma mère a changé de nom après un scandale. Mais le sang… le sang ne change jamais, pas vrai ?
Nina sourit, un sourire triste qui rappelait étrangement les portraits de Helen dans les couloirs de Somerville : la même intelligence fatiguée, le même pressentiment de choses non dites.
Eliza sortit une carte de visite de la poche intérieure de sa veste — une carte vierge, où elle griffonna un numéro de téléphone au dos.
— Appelez-moi demain. Ni ce soir — votre téléphone est peut-être surveillé. Ni après midi — il y aura peut-être trop de monde. Demain, dix heures, depuis une cabine publique. Si vous êtes encore vivante et que je suis encore là, nous parlerons des caves de Cambridge.
Nina prit la carte, la glissa dans sa chaussure. Un vieux réflexe d’espionne, pensa Eliza. Peut-être que la famille Ashford était bonne à quelque chose.
Dans la salle, les applaudissements reprirent. La foule réclamait l’auteure. Eliza regarda Nina s’éloigner dans le couloir, le bracelet abandonné brillant encore sur la pierre comme une question sans réponse.
Son téléphone vibra. Julian. Une ligne seulement : *« La crypte de St Giles n’est pas vide. Le registre de ta famille contient un nom que ton père a rayé au crayon — et le nom est réécrit à l’encre, en dessous. Castellan. »*
Eliza déglutit.
Castellan. Nina Castellano. Elle venait de la laisser partir dans la nuit tombante de Londres, vers une société qui avait peut-être déjà marqué son nom sur une liste manuscrite quelque part dans une cave scellée sous la chapelle du Roi.
Elle relut le message trois fois. Puis elle se retourna vers la porte battante de la salle de réception, la main crispée sur la poignée, la lumière dorée de la célébration comme une portée de notes qu’elle devait encore chanter alors qu’une autre mélodie — plus ancienne, plus sombre — s’élevait déjà dans les fondations du monde.
Elle entra. Sourit. Prévint personne.
Le jeune classiciste aux yeux anxieux — Nina Castellano, dernière descendante des Ashford — filait déjà le long de la Tamise, son bracelet entre ses doigts, jurant le silence à un cercle dont Eliza venait de comprendre la véritable étendue.
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