Le Coffre de Fer de Londres
Lire le chapitre 11: The Archivist's Tale
Le capitaine lâcha la corde qui tenait le chaland contre le pilier de pierre. Le ciel au-dessus de la Tour était d'un orange sale, comme une plaie mal fermée. Il tendit à Tom une besace de toile grossière contenant deux pommes et un quignon de pain dur.
— La tour de l'horloger, à trois rues d'ici. Le vieux Chronos y tient ses paperasses depuis avant que ton père ne sache marcher. S'il ne connaît pas ton coffre, personne ne le connaît.
Tom saisit la besace et sauta sur la rive boueuse. Il se retourna une dernière fois. Le capitaine avait déjà tourné le dos, occupé à défaire son nœud.
— Capitaine.
L'homme s'immobilisa sans se retourner.
— Pourquoi m'aidez-vous ? Vous mentez sur Markham, vous connaissez mon père, et pourtant vous me laissez partir avec cette chose qui vous fait peur.
Un long silence. Puis la voix du nord, grave comme un orage lointain :
— Parce que ton père m'a sauvé la vie un soir d'incendie, et que je n'ai jamais eu l'occasion de lui rendre. Va, maintenant. Et si Markham te trouve, ne dis pas que je t'ai caché.
Le chaland s'éloigna dans le courant sale. Tom respira un grand coup et enfonça ses mains dans ses poches. Sous ses doigts, à travers l'étoffe, le coffre était tiède. Presque tiède. Sans doute son imagination.
La tour de l'horloger se dressait au coin d'une rue étroite, grise comme les autres mais différente : ses volets étaient clos alors que tous les autres étaient ouverts, et un vieux parchemin jauni pendait au-dessus de la porte, marqué d'une écriture fine qu'il ne pouvait déchiffrer de loin.
Il frappa trois coups. Rien. Il frappa encore, plus fort. Un judas s'ouvrit à hauteur de visage, dévoilant un œil d'un bleu délavé, cerclé de rides profondes.
— Qu'est-ce que tu veux, moucheron ?
— On m'a envoyé pour le coffre.
L'œil cligna lentement. Un long moment passa.
— Lequel ? Il y a des centaines de coffres dans cette ville.
— Celui qu'un homme a refusé de donner, et qui est mort pour ça.
Le judas se ferma d'un coup sec. Tom resta planté sous la pluie fine pendant ce qui lui parut une éternité. Puis la porte s'entrouvrit de quelques pouces.
— Entre. Vite. Avant que la fumée ne te trouve.
Il se glissa dans l'interstice. La porte se referma lourdement derrière lui.
L'intérieur ressemblait à un ventre de baleine. Des rayonnages du sol au plafond, débordants de parchemins roulés, de livres éventrés, de codex dans des langues mortes, de boîtes de toutes tailles. Une odeur d'encens, de poussière et de vieux papier brûlé flottait dans l'air. Au centre de la pièce, une table ronde sous une lampe à huile basse. Assis derrière, un être droit comme une lame, vêtu de noir de la tête aux pieds : un vieillard à barbe blanche, le crâne luisant, des mains griffues comme des racines mortes.
Chronos le fixa sans ciller. Il n'avait pas la peau ridée d'une vieille chair ; plutôt le cuir tendu d'un objet conservé trop longtemps.
— Montre-le-moi.
Tom sortit le coffre de manière hésitante, le tenant devant lui à deux mains. La surface du fer noir semblait boire la lumière de la lampe plutôt que la refléter. Il le posa sur la table.
Chronos ne bougea pas tout de suite. Ses yeux parurent jaunir, comme la flamme d'une bougie qu'on attise. Puis, très lentement, il tendit sa main droite — qui tremblait, Tom le nota — et effleura la serrure de l'index.
Il retira sa main aussi vite que s'il avait touché de la braise. Sa bouche se tordit en une grimace qui n'était ni une colère ni une douleur : un souvenir amer.
— Alors c'est vrai. Tu l'as.
Quarante ans que ces murs n'avaient pas vu cette malédiction.
— Vous le connaissez.
Le vieil homme se renfonça dans son fauteuil, les mains jointes, le regard perdu au-dessus de la lampe.
— Je connais cette pièce. Et je connais son histoire mieux qu'aucun homme vivant, car je suis le seul à l'avoir écrite. Tire-toi une chaise, voleur. Tu es venu chercher ton savoir ; au moins tu l'auras avant de mourir.
Tom s'assit sans poser de question.
Pendant un long moment, Chronos resta silencieux, ses yeux balayant le coffre comme s'il cherchait en lui la force de commencer. Quand il parla enfin, sa voix était basse, presque murmure.
— Au commencement était le feu. Pas celui qui chauffe et cuit. Le premier — celui qui a fait sortir l'homme de l'argile. Les Anciens prétendent qu'avant les Grecs, avant les Égyptiens, un peuple vivait dans le sud, au-delà des mers, qui savait commander à la flamme comme nous commandons à un chien. Ils ne la craignaient pas ; ils la faisaient danser. Leurs forges étaient si chaudes que la pierre en pleurait des larmes de verre. Leur roi portait en son cœur une braise qu'on appelait le Premier Feu — la flamme originelle, celle qui ne s'éteint jamais.
Il marqua une pause.
— La légende dit qu'ils sont morts à cause d'elle. Leur arrogance fit tomber leur monde, et le Premier Feu fut perdu dans le cataclysme. Mais des siècles plus tard, un prêtre athénien — ou égyptien, ou perse, les chroniques se contredisent — s'empara d'une relique de leur temple en ruines. Il la scella dans du fer noir et la nomma reliquaire du Cœur du Premier Feu.
Tom jeta un coup d'œil au coffre, qui semblait parfaitement ordinaire. Puis à Chronos.
— Un cœur. Le cœur d'un feu ?
— Pas le cœur d'un feu, voleur. Le cœur du feu. L'essence même de la flamme première, conservée dans ce métal pour qu'elle ne brûle pas tout ce qui l'entoure. Le coffre n'est pas un coffre : c'est un tombeau. Et ce qu'il contient n'est pas destiné à être libéré.
Tom avala sa salive. Ses mains, posées sur les genoux, étaient moites.
— Vous voulez dire que ce truc peut... contrôler le feu ?
Un rire sans joie échappa au vieillard.
— Contrôler. Tu parles comme un homme qui n'a jamais vu un cheval sauvage et qui croit qu'une selle le rendra docile. Le Premier Feu ne se contrôle pas. Il se vit. Il se subit. Ceux qui l'ont porté — et ils sont peu nombreux, car la relique ne se laisse pas toucher par tous — ont cru l'utiliser pour leurs guerres, leurs villes, leurs fortunes. Tous sont morts. Brûlés de l'intérieur, ou dépérissants, ou tués par ceux qui voulaient la leur prendre. Aucun n'a tenu trois saisons.
Tom sentit la chaleur du coffre contre sa poitrine, avec une force nouvelle. Il n'imaginait plus.
— Mon père. Il l'a tenu.
Chronos hocha lentement la tête.
— Thomas Aldred. Je l'ai rencontré deux fois. Un homme pur, pourtant — l'un des rares que j'aie vus tenir cette pièce sans devenir fou. Il a refusé de l'ouvrir, de la vendre, de la céder. Il croyait qu'il la protégeait du monde. En réalité, il la protégeait du monde contre elle-même.
— Et il est mort parce qu'il l'a refusée.
— Il est mort parce que des hommes puissants, Markham en tête, croient qu'ils pourront la dompter. Ils voient ce reliquaire comme une arme contre la flamme qui ravage leur ville. Ils pensent que celui qui ouvrira la boîte pourra éteindre ce que le feu a commencé — et ensuite, peut-être, contrôler ce qu'ils en feront.
Le vieillard se pencha, ses yeux brillant d'une lueur fiévreuse dans la pénombre.
— La vérité, voleur, c'est que ce coffre ne contient pas une arme. C'est une malédiction. Une très vieille, une très belle malédiction. Elle brûle ceux qui l'approchent, dévore leur volonté, et les laisse vides et cendres. Ton père a tenu parce qu'il était pur. Toi — je te regarde, et je vois un homme qui sait voler, mentir, survivre. Tu n'es pas pur. Tu tiendras moins longtemps que lui.
Un froid sourd s'installa dans la poitrine de Tom. Il voulut protester que son père était mort, que tenir longtemps n'avait pas suffi, mais les mots lui restèrent dans la gorge.
— Ce ne sera pas mon Dieu ni mon maître, dit-il enfin, d'une voix plus ferme qu'il ne le pensait. Je le porterai à Markham si c'est ce qu'il faut pour survivre, et je l'abandonnerai ensuite. Je n'ai pas besoin de l'ouvrir pour rester en vie.
Chronos le regarda longuement, un mélange d'amusement triste et de pitié dans les yeux.
— Tu crois que cela dépend de toi ? Le coffre ne se donne pas. Il ne se jette pas. Il choisit. Et une fois qu'il a posé sa marque sur toi — une fois qu'il a senti ta chaleur, ta peur, ton désir — il te suit jusqu'au bout. Essaie de le vendre, et il reviendra par des mains inconnues. Essaie de l'enterrer, et il ressortira dans un champ labouré. Il te faudra plus que de la volonté pour t'en défaire, voleur. Il te faudra le feu lui-même.
Tom se leva d'un bond, la chaise grinçant sur les pierres.
— Alors comment le détruire ?
Le vieil homme se sourit à lui-même, révélant des dents jaunies.
— Il existe une réponse. Une seule. Mais je ne la donnerai pas à un étranger, surtout à celui que Markham pourchasse en ce moment même. Une chose à la fois, voleur. Tu veux survivre ? Alors continue de courir et de mentir. Tu veux comprendre ?
Il désigna la porte d'un geste sec.
— Reviens quand tu auras des informations qui valent plus que mes mots. Quelque chose que je ne sais pas encore sur Markham, sur ses hommes, sur leurs plans. Alors je te dirai pourquoi cette boîte se réchauffe quand sa meute approche.
Tom saisit le coffre, le dissimulant sous son manteau. La chaleur contre son torse était presque insupportable. Il s'arrêta sur le seuil.
— Pourquoi vous brûlez de vieux papiers ? demanda-t-il, désignant le feu qui crépitait dans l'âtre malgré la chaleur ambiante.
Chronos ne leva pas les yeux.
— Parce qu'on ne peut pas traverser un incendie sans se préparer au feu.
La porte claqua derrière lui. Dans la rue, la fumée était plus épaisse désormais, et au-dessus des toits, une lueur rouge grandissait à mesure que Londres brûlait de plus en plus fort.
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